les intranquilles #4 médicamentation

De la rémission de la crise, on ne voit que les médicaments. Une unique et courte scène montrant son hospitalisation. Aucun psychiatre, aucune psychothérapie. Aucun travail thérapeutique. Aucune discussion avec ses proches hormis concernant les médicaments. Comme si la maladie psychique, comme la maladie physique, se réduisait à une question de posologie et de médicaments, que les soignants ne seraient là qu’en cas d’urgence et non comme quelque chose de récurrent dans la vie des malades psy. Quant à ces médicaments, s’ils ont de gigantesques effets secondaires, jamais ils ne sont pointés du doigt comme pouvant également poser un problème. Damien disant à Leïla « J’aimerais bien te voir sous lithium » est le seul moment où les effets secondaires massifs des médicaments sont évoqués. Pour autant, Leïla ne relève pas. Leïla ne semble pas s’inquiéter de ces effets secondaires. Elle ne réfléchit pas à rajuster le traitement pour soulager Damien par exemple, non, elle s’inquiète qu’il ait été réduit.
Comme si Damien, zombifié, est plus acceptable que Damien, potentiellement en crise maniaque. Comme si, de toute façon, les médicaments étaient la seule et unique chose valable pour sa rémission, et que leurs effets secondaires étaient accessoires. On aurait aimé voir la difficulté du quotidien d’un couple lorsque l’un des deux est complètement ravagé par les effets secondaires des médicaments, et non ne voir que les inconvénients de la crise maniaque, sans présenter clairement ceux des traitements post-crise. Car c’est bien dans ces effets secondaires que peuvent se trouver certaines raisons de l’arrêt de ces médicaments par les concernés, épuisés de ne plus parvenir à réfléchir, à agir, à parler, à partager, à vivre.

Lorsque Leïla, à bout, décide de prendre une journée seule, la réalisation ne montre pas la chance des proches, qui peuvent, précisément, prendre une pause, là où Damien ne pourra jamais « mettre en pause » sa maladie. Au contraire, ni Damien ne montre la chance qu’a Leïla de pouvoir le faire, ni Leïla ne semble en avoir conscience. Même la réalisation du film ne met pas en avant cette différence fondamentale entre le malade et les proches du malade.
Cette différence fondamentale ne se voit pas non plus durant les scènes de rémission de Damien. Pire encore, c’est sur la souffrance de Leïla et ses difficultés que se focalise le film, comme si elles étaient plus importantes que celles de Damien. A cet égard, la scène du bain est éloquente. Damien, sortant de l’hôpital, est encore assommé par les effets secondaires de ses médicaments, et n’arrive pas à se laver seul. Leïla l’aide donc à prendre un bain. Mais ce n’est pas la souffrance, la culpabilité ou la détresse de Damien qui est visible dans cette scène, mais bien les difficultés de Leïla à le soulever à bout de bras pour le sortir du bain. Damien est amorphe, on pourrait juger qu’il l’est trop pour évoquer sa douleur, mais là encore, aucun élément extérieur ne vient l’indiquer non plus. Leïla ne semble pas la prendre en considération. Et la réalisation elle-même cadre Damien en bas de l’écran, presque comme un accessoire, et focalise toute la scène sur Leïla, ses réactions, sa fatigue, ses difficultés. Il est évident qu’une personne n’étant plus capable de se laver seule en souffre. Et pourtant, rien ne le montre, au contraire, on dirait que c’est elle qui est la seule à souffrir de ce dont Damien n’est plus capable. Elle lui reproche de ne pas ouvrir sa fenêtre et ses rideaux, là où Damien peine à tenir debout. Là encore rien n’indique qu’elle a une attitude abusive vis-à-vis de lui. Là où Amine va chercher à l’aider à se lever, à lui proposer de boire un jus d’orange, ou lui donne un verre d’eau pour l’aider à prendre ses cachets, témoignant d’une tendresse à l’égard d’un père très affaibli, Leïla ne semble avoir aucune compassion, et la réalisation elle-même semble indifférente au ressenti de Damien. On tombe dans le cliché de Leïla en tant que femme-courage qui sacrifie tout pour son mari, sans que le fait que ce soit un choix dont elle peut se libérer soit évoqué. Au contraire, elle semble tout autant prisonnière de la maladie de Damien que celui-ci, une aberration qu’on voit malheureusement trop souvent, car s’il peut être difficile d’être le proche d’une personne malade, les proches auront toujours la possibilité de prendre une pause, de se ménager ou d’arrêter, là où le malade ne peut littéralement jamais le faire. Leïla se plaint de ne pas vouloir être l’infirmière de Damien, alors même qu’elle fait elle-même ce choix de l’être continuellement. En se focalisant complètement sur elle, le spectateur non-concerné ne pourra pas voir l’abus que Leïla fait subir à son mari.

Ce problème de focalisation se voit particulièrement dans la scène où Damien ne prend « que » 2 gouttes au lieu de 3 de son lithium. Leïla doute que ce soit une décision du médecin, s’en enquiert, puis, découvrant que cela ne vient pas de son psychiatre traitant mais d’un de ses collègues, en arrive à la conclusion que Damien rechute. Elle agit et choisit encore une fois de se comporter en infirmière et en juge de ses traitements, alors même qu’elle se plaint de devoir le faire quelques minutes auparavant. Là encore, si l’angoisse de Leïla pourrait être compréhensible, jamais le film n’indique clairement que Damien a bien eu cette discussion avec un psychiatre, et jamais le psychiatre ne vient signaler à Leïla qu’elle a tort en supposant immédiatement une rechute plutôt qu’un ajustement de traitement. De plus, comme les effets secondaires des médicaments sont présentés comme négligeables, et les médicaments comme étant la seule méthode pour la rémission, il est évident que le spectateur n’est pas en capacité de comprendre la nécessité du rajustement de traitement. Il ne peut que soit se trouver du côté de Leïla, soit considérer que son inquiétude est légitime. Au final, le spectateur se trouve dans le même doute que celui de Leïla, n’ayant pas d’autres informations indiquant le contraire. Fatalement le spectateur en vient à la même conclusion qu’elle, et ce tout au long de la deuxième partie du film, ce qui le rend plus empathique vis-à-vis d’elle que vis-à-vis de lui.

La représentation de la rémission est, au final, exclusivement centrée sur Leïla devant s’occuper de son mari amorphe. Une unique scène, où Damien ne parvient pas à peindre semble vouloir montrer sa douleur, mais là encore, trop courte, trop rapide, et l’émotion est absente. On voit ce que Damien physiquement n’est plus capable de faire, mais on ne perçoit aucune émotion ni aucune pensée de sa part sur la situation. Que ressent-il ? Culpabilité ? Horreur de voir son esprit ralenti ? Honte d’avoir mis son fils en danger ? Peur que ça recommence ? Impossible de le savoir. Seule Leïla occupe, agit, parle et ressent. On ne voit, de la maladie, qu’un individu affaibli physiquement, qu’un poids pour son entourage.
Cette sensation est accentuée par une scène : Damien n’est plus là, il est à l’hôpital, et Leïla est en soirée chez elle. Leïla semble vivre les meilleurs instants de sa vie, précisément au moment où Damien n’est pas là. Cette scène donne véritablement l’impression que c’est la présence de Damien qui empêche Leïla d’être heureuse. On pourrait arguer que c’est un instant de respiration pour elle. A ceci prêt que rien ne permet de justifier que ce genre de soirée est impossible avec Damien, bien au contraire ; pourtant, c’est la seule fois que Leïla fait une soirée de l’intégralité du film. Très important: ce n’est pas quand Damien est en rémission que Leïla fait une soirée, mais bien lorsqu’il n’est PAS présent, lorsqu’il est à l’hôpital, ce qui renforce l’impression qu’il est une entrave à sa liberté et à son bonheur non du fait de ses crises, mais de sa présence. Cela donne l’impression que Damien est réduit à sa maladie, et que ce n’est que lorsqu’il est absent, que le spectre de la maladie n’est plus là qu’elle peut enfin faire ce dont elle a envie.

En sus, l’abandon d’Amine par sa mère durant cette soirée, alors qu’il a quand même son père qui vient d’entrer à l’hôpital et qu’il a été mis en danger il y a peu, n’est pas pointé du doigt. On aurait pu, pour le discours du film, voir Amine pleurer, ou voir quelqu’un venir le réconforter. Mais non. On ne voit que Leïla être heureuse « enfin délivrée de Damien » et Amine être seul, sans pour autant que Leïla semble déconner vis-à-vis de son fils.

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