Les intranquilles #6

Au final, ce film semble ne pas être le même selon que l’on soit concerné par les maladies psychiques, malades ou proches, ou que l’on soit étranger à cet univers. Les non-concernés peuvent-ils saisir que la fin, abrupte, est là pour marquer le fait que cet événement n’a pas été la fin de quoique ce soit ? N’ont-ils pas eu l’impression, comme nombre de critiques, qu’il manque une fin, alors même que c’est précisément l’intérêt de ce film, que de montrer que cette crise n’est qu’un événement, et que la vie continue, similaire à celle d’avant la crise. Sans en nier l’impact, mais sans en faire un point de non-retour, une destruction de la vie de Damien. Quand on voit beaucoup de critiques parler du fait que Damien est en « déni » de sa maladie, comment ne pas croire qu’ils n’ont pas vu le même film que des concernés ? Car Damien, même durant sa première crise, parle de sa maladie. Il indique bien à un moment « Dès que je suis heureux, ça y est, je suis en crise ? » ou encore évoque l’impact des médicaments sur son travail. Damien n’est, à aucun moment, en déni. Tout au plus nie-t-il le fait qu’il soit en crise, ce qui est… le propre de la crise psychique. Jamais il ne semble à une personne concernée que Damien est en déni. Pourtant, tant de critiques ont vu du déni voire du refus d’être malade dans le film. Ce décalage entre la vision des personnes concernées et des personnes non-concernées se voit bien dans une scène, particulièrement tragique.

Damien est au paroxysme de sa crise. Leïla et le père de Damien s’organisent pour trouver le moyen de le faire hospitaliser. Le jour dit, Leïla fait monter Amine dans sa chambre et lui dit de ne pas faire de bruit, et s’organise avec le père de Damien pour faire croire à Damien que son fils est chez un ami. Damien décide alors de les peindre. Leïla et son père jouent le jeu et prennent les poses demandées par Damien en attendant que les infirmiers, que Leïla a appelés quelques instants plus tôt, arrivent. Damien dépose une plante en pot devant Leïla et donne deux cupcakes (qu’il avait achetés plus tôt durant cet épisode) à son père pour qu’il les tienne dans ses mains. On peut voir Amine, caché à l’étage, regarder la scène entre les barreaux de l’escalier.
Cette scène, particulièrement tragique, a pourtant fait rire aux éclats plusieurs personnes dans la salle de cinéma où nous nous trouvions. Cet écart dans le ressenti de cette scène, qui nous prenait aux tripes tant elle était dure et douloureuse, tant pour Amine, Leïla que Damien ou son père, marque bien un échec à montrer le côté tragique d’une telle situation. Pour un non-concerné, ou en tout cas, pour certains non-concernés à tout le moins, c’était une scène burlesque. Le décalage entre ces deux ressentis ne peut que faire se poser la question : n’est-ce pas l’intégralité du film qui ne sera pas vu de la même manière, signant un échec du film à parler de son sujet. Si les personnes connaissant le sujet d’un film le comprennent d’une certaine façon, et les autres, d’une autre façon, ce film ne peut pas être considéré comme une réussite.
Il n’est pas question ici de dire qu’un film doit être aussi limpide pour tout le monde. Évidemment qu’une personne concernée verra plus de choses. Mais ce devrait se limiter à des détails, et non à la teinte émotionnelle d’une des scènes majeures du film clôturant la crise. Si je vais voir un film dont le sujet m’est totalement inconnu, j’attends qu’il me permette de comprendre le dit sujet, ou d’en découvrir des contours, et non qu’il me fasse voir un contresens sur une situation.

Cette scène devrait permettre aux non-concernés de se demander pourquoi Leïla et le père de Damien se plient à la crise de Damien, pourquoi, cette fois-ci, ils jouent le jeu. Mais si cette scène est perçue comme drôle et non comme particulièrement dramatique, il n’y a aucune raison de s’interroger sur ce qui les pousse à agir de cette manière. Au-delà de cette scène, le film tout entier permet-il aux non-concernés de questionner autant Leïla que Damien, autant la maladie psy que les rapports de couples ? Pas sûr…

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