Les intranquilles #5 Les abus de Leïla

Jamais Leïla n’est remise en question. Ni par son entourage, ni par la réalisation du film. Lorsqu’elle engueule Damien d’avoir été récupérer Amine à l’école sans la prévenir, elle ne s’excuse pas lorsqu’il lui dit l’avoir prévenue. Lorsqu’elle infantilise Damien, qui s’est remis de sa crise, en refusant qu’il emmène Amine au lac, prétextant que ce serait « trop tôt », le doute qu’elle émet n’est pas non plus montré comme excessif. Le spectateur ayant déjà plus d’empathie pour elle du fait de la réalisation, aura forcément le même doute qu’elle, puisqu’il n’y aucun contre-discours ou scène montrant bien qu’elle se trompe sur l’incapacité de Damien à emmener son fils au lac. A cet instant, les concernés peuvent avoir conscience que Damien n’est pas du tout en crise, les non-concernés auront le même doute que Leïla.

Seul le galeriste lui donne un contre-discours lorsqu’elle vient lui reprocher de mettre la pression à Damien pour qu’il reprenne le travail, en lui disant « Il a besoin de peindre, tu le sais autant que moi. C’est lui qui est venu me chercher, je ne vais pas lui dire non ». Mais ce personnage secondaire n’a pas du tout assez de poids et de présence pour qu’on puisse le croire sur son seul discours. Il aurait fallu voir la scène où Damien vient le voir. Sans cela, on en est réduit à juger entre le discours du personnage principal du film et celui d’un personnage secondaire vu dans trois courtes scènes. Comment alors le spectateur pourrait-il ne pas prendre, encore une fois, le parti de Leïla, ou du moins, partager ou trouver légitime ses doutes.

De plus, on ne ressent pas le caractère intrusif de Leïla qui pénètre dans le domaine professionnel de Damien, décidant pour lui s’il est ou non en état de travailler. A ce niveau, il n’y a pas de contre-discours. Jamais le galeriste ne lui signalera que ce n’est pas sa place de venir exiger de lui qu’il refuse que Damien travaille. Jamais il ne lui dira qu’elle n’a pas à pénétrer dans le domaine professionnel de son mari. Et la réalisation, encore une fois, n’indiquera pas non plus qu’elle n’est pas à sa place durant cette scène. Le film ne montre pas qu’elle ne respecte pas, au final, son mari, et ne le traite pas comme un adulte, mais le réduit à un malade incapable de prendre une décision seul. Il ne semble même pas d’ailleurs, être venu à l’esprit de Leïla que ce soit son mari qui ait voulu reprendre le travail et elle refuse même d’envisager cette possibilité lorsque le galeriste le lui dit.

Lorsque le collègue de Leïla lui parle du fait que Damien va mieux, elle évite son discours et rétorque « on n’en guérit pas » puis « je lui donne deux semaines. ». Là aussi Leïla enferme Damien dans sa maladie, et refuse les autres discours qui lui sont tenus. Plus tard, à la fin du film, lorsque Damien lui dira la même chose « je peux te promettre de faire des efforts, je ne peux pas te promettre de guérir. », elle fuira de la même manière, sans répondre, prenant Amine et partant avec lui. C’est son point de vue qui domine, et le film étant focalisée sur elle, c’est son point de vue qui donne la direction de la deuxième partie du film.

Finalement, c’est Leïla qui est juge de l’état de son mari, et qui l’infantilise tout au long de sa rémission, remettant en question son changement de traitement, sa reprise du travail, le fait qu’il récupère leur enfant à l’école, qu’il l’emmène au lac, qu’il puisse prendre correctement soin de leur enfant. Si cette situation n’est pas irréaliste, loin de là, c’est encore une fois la réalisation qui pose problème puisque RIEN, nulle part, n’indique qu’elle est dans l’abus vis-à-vis de son mari. Pire encore, on ne peut même pas voir si Damien va bien. On ne voit pas de scène entre lui et son père lorsque Damien va habiter chez lui après sa crise.
La scène de fin, pour un concerné est sans équivoque : Damien n’est pas en crise et va très bien, et Leïla abuse en refusant une sortie en bateau et en se montrant agressive. Mais les non-concernés seront-ils véritablement capables de percevoir que Damien va bien, que la crise est finie et que c’est Leïla qui enferme son mari dans la maladie ? Les non-concernés n’auront-ils pas l’impression qu’il est presque acceptable d’en arriver à avoir un comportement abusif ? Auront-ils seulement la sensation que cette infantilisation est abusive ou n’y verront-ils, au final, que le reflet d’une inquiétude légitime ?

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://casdenor.fr/index.php?trackback/128

Fil des commentaires de ce billet