Les intranquilles #2; Psychophobie et évolution des relations

Et c’est dans cette quasi absence de psychophobie de la part de l’entourage que se trouve aussi un deuxième point positif majeur de ce film. Que ce soit le père de Damien, l’instituteur, ou même les passants, Damien n’est pas craint. Quand Damien arrive en crise maniaque dans la classe de son fils, tenant à proposer une sortie scolaire à l’instant même, l’instituteur se contente de lui dire non, de le sortir de la classe, et de le prendre dans ses bras quand Damien s’effondre sur lui. Il va ensuite réconforter le fils de Damien, conscient de la douleur et de la honte que le comportement de son père peut susciter chez lui. Le père de Damien est présent pour lui, n’hésite pas à l’accueillir chez lui. La scène d’ailleurs, n’est même pas évoquée. Il va de soi que Damien est le bienvenu chez son père. Son père lui fait confiance, comme il le dira à Leïla lorsqu’elle lui demande : « Est-ce qu’il a pris ses médocs ? » « Oui. C’est ce qu’il m’a dit. ». Il peut être inquiet pour son fils, il accourt lorsqu’il découvre l’ampleur de la crise, mais il ne l’étouffe pas, ne l’infantilise absolument jamais. Quand Damien veut lui rendre de l’argent prêté, son père commence par refuser, mais accepte finalement, en sachant très bien qu’ils sont en difficulté financière. Il le traite comme un adulte, et non comme un malade. Lors de la scène où Damien finit par s’enfuir face aux infirmiers, son père ne lui donne pas d’ordre, n’exige pas, ni ne cherche à le forcer. Il essaie de le convaincre comme on essaierait de convaincre un égal, et non un enfant.
Plus tard dans le film, le galeriste essaiera de persuader Leïla de ne pas traiter Damien comme un malade. Lorsqu’elle lui reproche de mettre la pression à son mari pour peindre, il est le seul à lui tenir un contre-discours à sa suspicion constante de rechute : « Il a besoin de peindre. C’est lui qui est venu me chercher, je ne vais pas lui dire non. » Il y a un respect professionnel autant qu’amical de la part du galeriste envers Damien. Ce n’est ni de la surprotection ni de l’insouciance ou de l’exploitation, mais simplement une relation entre deux professionnels, basée sur le respect et la confiance, une relation entre deux adultes, et non un adulte et un malade. Le collègue de Leïla voit aussi la situation comme « une crise », « un épisode » et non comme une définition de Damien. On peut voir la gêne de la boulangère et des clients lorsque Damien y vient en crise, mais on n’aura pas la sempiternelle (et trop souvent vue dans de nombreux films et livres) redite de cette scène avec Leïla qui prendrait des remarques ou reviendrait honteuse quelques jours plus tard pour s’excuser.
Il n’y a aucune scène où les enfants de la classe d’Amine se moquent de lui. Il a de nombreux copains avec qui il joue et rien, nulle part, ne laisse à penser que la vie de Damien, de son enfant ou de sa femme soit définie par les crises de Damien. Aucune scène de pathos compassionnel, que ce soit vis-à-vis de Leïla, d’Amine ou de Damien, aucune scène misérabiliste qui font trop souvent le refrain de ce genre de film. Le spectaculaire se réduit à sauter dans un lac à deux reprises, à acheter trop de choses à la boulangerie, à proposer une sortie scolaire, pas à dévoiler toutes les remarques, réflexions ou moqueries qui peuvent en ressortir.
On pourrait objecter que la vie réelle n’est pas toujours ainsi faite, mais doit-on vraiment montrer le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être ? N’est-il pas beaucoup plus beau et plus sain de montrer ce qui pourrait être, plutôt que de s’enfoncer à rechercher l’horreur de ce qui est. Il est tout aussi « militant » ou en tout cas « utile » en termes de lutte contre la psychophobie, que de montrer ce qu’il faudrait faire plutôt que de dénoncer ce qui est mal fait et que les concernés et leurs proches voient et subissent continuellement. Ce n’est pas mielleux, ni utopique, c’est juste une réalité qu’on aimerait mieux voir et qui semble crédible, qu’on pourrait presque atteindre. Comme me disait un ami : « j’aimerais voir un film romantique, aussi niais que ceux de mon enfance, avec un couple homosexuel. Je n’ai pas besoin de drame ou d’horreur, j’ai plus besoin d’imaginer et de rêver ce qui devrait être ». Ici, rien ne semble inatteignable ou utopique. L’instituteur ne prendra pas sa journée pour réconforter Amine ou Damien. Mais il prend un peu de son temps, et le fait avec tendresse. Ce n’est pas déplacer des montagnes, et cette vie de Damien et de ses proches, sans psychophobie de la part de la société, semble possible. La maladie de Damien n’a pas été lissée pour rendre le tout utopique. Au contraire, la crise est terriblement réaliste. Et c’est ça qui rend cette absence de psychophobie aussi crédible, car son absence n’est pas dissonante dans le récit. Et on peut toucher du doigt cette réalité où ce serait possible. On peut, sans difficulté, y croire.


On peut tout autant croire au fait que la relation entre Damien et son fils ne s’effrite pas au fur et à mesure du film. Au contraire, son fils l’aime, il aime son fils, et la maladie est incapable de briser leur relation. Si Amine a peur à certains moments, il n’est pas traumatisé par son père et c’est vers lui qu’il se tourne lorsqu’il a eu un problème de trac durant son exposé à l’école. Amine est capable de dire qu’il préférerait que son père soit hospitalisé, mais il exprime aussi le désir de rester avec lui lorsqu’il va bien, à la fin du film. On ressent très bien que lorsqu’Amine dit qu’il préférerait que son père soit hospitalisé, c’est pour que Damien aille mieux, et non parce qu’il a peur de lui. Il est terrifié en voyant la scène où sa mère et son grand-père jouent le jeu de la crise de Damien en attendant que les infirmiers arrivent. Mais il essaie aussi de faire rire ses parents, après, en rejouant une scène de crise, dédramatisant son impact et permettant à ses deux parents de rire ensemble. Cette scène montre très bien le vécu de l’enfant, ses tentatives pour rapprocher ses parents, et sa manière aussi de se protéger, sans tomber dans le cliché de l’enfant traumatisé par son père malade. Au contraire, il essaie de l’aider durant sa rémission, et il veut passer du temps avec lui par la suite. Il cherche à le réconforter et l’aime profondément.
Il reste aussi un enfant, et ne tombe pas non plus dans le cliché de l’enfant ayant dû grandir trop vite et assumer le rôle de l’enfant-soignant. Il reste, du début à la fin, un enfant, avec sa tristesse, ses joies, ses révoltes et son amour pour ses parents que rien ne semble pouvoir briser. Ça aussi, ça fait du bien. La maladie ne signifie pas la destruction de l’entourage, des enfants et des proches. Ici, la relation entre Damien et Leïla, qui s’effrite, est contrebalancée par la relation entre Damien et Amine qui demeure la même du début à la fin. De manière générale, Amine est le personnage le mieux écrit du film, sans doute du fait que Joachim Lafosse ait été dans sa situation. Il est enfantin, touchant, révolté, grognon, joueur, rieur, farceur. Il est un enfant qui aime ses parents, et non une victime, un traumatisé de la maladie de son père. Il souffre de la situation, il est inquiet, mais il n’est pas brisé ni ne perd son innocence. Il n’est pas un témoin impuissant devant l’effondrement de la relation entre ses parents. Il se révolte, contre son père comme contre sa mère. Il essaie de les faire rire, leur demande de l’aide. Bref il reste un enfant, ni victime ni enfant ayant dû grandir trop tôt.

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