Les intranquilles #1

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Les Intranquilles, le dernier film de Joachim Lafosse est sorti au cinéma dernièrement. Sélectionné au festival de Cannes, salué par la critique, il évoque l’histoire d’un couple et de leur enfant, lors d’une crise maniaque du père, bipolaire, et les conséquences de la maladie sur la famille. Ce film pouvait faire peur par son synopsis, le père étant un artiste-peintre, qu’on aurait pu craindre être le cliché du génie torturé par sa folie, ou encore du génie à qui l’on pardonne sa violence ou ses abus du fait de sa maladie. La critique de l’Utopia (celle qui nous a amené à aller le voir) mentionnait un homme en déni de sa maladie, avec un entourage solidaire, ce qui faisait peur de voir également un film sur l’épuisement des proches par les personnes ayant des maladies mentales.

Malgré cette peur, le film présentait également quelques lueurs d’espoirs dans son processus créatif. Les acteurs donnent leurs propres prénoms à leurs personnages et ont participé à l’écriture des dialogues. Les toiles sont pour partie des créations de l’acteur lui-même. L’équipe a également rencontré des personnes concernées. Enfin, l’enfance du réalisateur ressemble fortement à celle du film, entre un père bipolaire et une mère qui peine à rester amoureuse, selon Télérama. Le fait que le film soit centré sur le cadre familial et ses satellites (amis, collègues, enseignant, etc.) permettait d’espérer de ne pas tomber dans les écueils d’un individu fou face à la société, comme on pouvait le voir dans un « Joker » aussi réussi le film soit-il. Le film pouvait alors explorer en finesse les rapports humains d’un individu intégré à la société, avec une famille, des amis – et non d’un solitaire isolé et rejeté.
Au final, nous sommes allés le voir, tentés et inquiets, intrigués et précautionneux. Le résultat est mitigé. Véritablement mitigé, car s’il y a des points sur lequel le film échoue complètement, d’autres, au contraire, sont magistralement réussis, et d’autres sont nettement supérieurs à ce que l’on voit habituellement.



Pour l’exploration en finesse des rapports humains d’un individu, malade et intégré à la société, le film est une réussite qui contraste vivement avec ce que l’on a l’habitude de voir. Damien a une femme et un enfant, avec lequel il a de bons rapports. Il a des amis qui viennent chez lui, qui lui confient leurs enfants. Il travaille, gagne sa vie et est reconnu dans son art. Il est intégré dans son village, connaît l’instituteur, est proche de son père, bref sa vie ressemble à celle de n’importe qui. Sa maladie ne l’a pas empêché d’avoir construit une vie.
Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, il n’est pas violent, mais également, on ne lui passe pas toute ses lubies parce qu’il est un génie ou parce qu’il est malade. Il n’est pas rejeté, et n’est pas seul face à sa maladie. Il n’est pas craint, ni quelqu’un qui est en train de sombrer, mais une personne malade, qui a une crise, puis s’en remet. Sans spectaculaire, sans misérabilisme, sans pathos. Sa vie n’est pas atroce. Il ne perd pas son travail, ne s’effondre pas. Ça ne se finit pas par un suicide du fait de sa maladie. Elle n’est pas une simple descente vers l’enfer. Et ça fait du bien. Voilà une représentation bien plus réaliste et crédible de ce qu’est la bipolarité, ou la maladie psychique et la crise en général. Ce film est la capture d’un instant de crise, de ses conséquences, mais qui ne définit pas l’individu, ni ne ruine sa vie. La fin, abrupte, douce-amère, ne termine rien, mais représente bien la vie qui va continuer, tant pour lui que pour ses proches. C’est un événement, pas une condamnation à mort.

La phase maniaque, elle, est représentée très finement dans son développement. Certains trouveront le début trop lent, d’autres au contraire y verront une installation subtile des facteurs déclencheurs de la crise. Qu’on ne s’y trompe pas, le film montre très bien les facteurs externes au déclenchement des crises. La pression financière qui fait s’épuiser Damien au travail, un déménagement fatiguant physiquement et moralement. Le covid, en toile de fond, est évoqué comme poids financier supplémentaire pour quelqu’un qui a dû vendre ses œuvres à des particuliers, ne pouvant plus exposer et vendre par le circuit traditionnel. Le fait qu’ils vivent dans le spectre de ses anciennes crises, avec des rappels de son galeriste, de sa femme, qui ressemblent, a posteriori, autant à de l’inquiétude légitime qu’à une prophétie auto-réalisatrice.
Le film commence par une scène étrange, Damien et son fils Amine se baladent en mer à bord d’un bateau, discutent, plaisantent, puis, Damien laisse son fils rentrer avec le bateau, pour revenir à la nage. On comprend assez vite que ce n’est pas quelque chose d’absurde dans la vie de Damien et de son fils. Leïla non plus n’est pas choquée outre-mesure de voir son fils rentrer seul à bord du bateau. Elle est inquiète, s’enquiert de savoir s’il a eu peur, là où l’enfant, lui, semble content et même fier d’avoir conduit le bateau. Petit à petit, tout se craquelle.
Mais ce sont de légers détails qui s’installent : une agitation, des insomnies, une suractivité et jamais on ne tombe dans de la violence volontaire. Damien finit par mettre en danger son fils par sa conduite dangereuse, et on peut voir, à cet instant, la peur d’Amine, se trouvant à l’arrière de la voiture. Cependant, Damien n’insulte pas. Ne casse pas. Ne Hurle pas. Ne brutalise pas. Il peut être sec. Il peut être agressif, notamment quand les infirmiers viennent le chercher, ou quand sa femme essaie de l’empêcher de monter dans sa voiture alors qu’il n’est clairement pas en état de conduire. Pour autant, dans ses moments de folie, il reste lui-même. Il ne se transforme pas en une autre personne qu’on ne reconnaîtrait plus. Il aime les enfants, donc va sauter dans le lac à plusieurs reprises pour attraper des poissons afin de les amuser. Il est peintre, donc peint des nuits entières jusqu’à l’épuisement pour offrir à sa famille une installation artistique. On le voit chanter avec sa femme dans la voiture, scène très belle où tout se passe bien. Plus tard, on le voit chanter à tue-tête avec la radio à fond, en pleine nuit, alors qu’il peint, sans même réaliser le problème. Lorsque sa femme éteint la radio, on ne tombe pas dans l’écueil de le voir violent envers elle. Au contraire, il continue, simplement, de peindre et de chanter. Après avoir fui les infirmiers, il revient, simplement, chez lui, se couche et prend son fils dans ses bras. Sans violence. Avec la même tendresse que celle qu’on voyait de sa part jusque là.
C’est lui, en trop, trop loin mais c’est toujours lui. Et ça, c’est extrêmement important et rare dans les représentations. Le spectateur reconnaît la même personne. Et les autres personnages ne le voient pas comme s’il était quelqu’un d’autre, dangereux, inquiétant, dont il faudrait s’éloigner ou se méfier.

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