La vidéo d’astronogeek ? tout est à jeter

La vidéo d’astronogeek ? tout est à jeter.


C’est quand même assez incroyable de dire de Jonah Lehrer qu’il n’est pas privilégié. Homme. Blanc. d’un milieu plus qu’aisé. Hétérosexuel. Cisgenre. Mince. On fait difficilement plus privilégié quand même. Mais non. Il a été attaqué parce qu’en plus de tout ça, il a utilisé ces privilèges pour plagier les autres, mais c’est pas grave, vu qu’il présente des excuses, on devrait considérer qu’il n’est pas privilégié. Mais bien sur…

Globalement, cette vidéo c’est une négation générale des concepts d’oppression systémique et une apologie des réflexions problématiques. JK rowling, avec son « wumben, Wimpund, Woomud », c’est pas juste quelqu’un qui nie l’existence des personnes trans en ayant une gigantesque puissance médiatique. C’est quelqu’un qui le fait avec un sarcasme abominable. Le tweet de Justine Sacco, c’est pas de l’humour noir. C’est de l’humour raciste. C’est pas juste « mal dosé ».

C’est sans aucun doute bien de dire que l’on n’est pas contre « tous les SJW », mais ce serait sans doute encore mieux de ne pas utiliser un terme d’extrême-droite pour attaquer un groupe de personnes. Mais bon, responsabilité individuelle, tout ça tout ça.

Tout se résume d’ailleurs à un passage très simple «de la difficulté supplémentaire à trouver du travail quand une RH est raciste et que t’es noir ». Cette phrase suppose que c’est le vilain raciste, celui qui est empli de peur comme il dit, qui est le seul raciste. Or, on sait bien que ce n’est que le sommet de l’iceberg, et que le racisme se cache aussi dans des vannes, dans des stéréotypes ancrés socialement dans chaque esprit, dans la construction sociale. Ce fétichisme de la responsabilité individuelle… est une aberration absolue. Ce n’est pas parce que, comme par hasard, tous les vilains misogynes gèrent les paies que les femmes sont moins bien payées que les hommes. C’est parce que le monde du travail a été créé pour les hommes, et que les femmes, à travail équivalent, sont considérées, socialement, comme moins compétentes.

Un homme blanc n’est pas opprimé quand il est mis au placard, et le problème ne se résume pas aux manifestations explicites des oppressions, mais aux situations du quotidien. Les femmes noires qui subissent des violences médicales ne les subissent pas parce que les médecins sont de petites ordures racistes, mais parce que l’image sociale de la femme noire est qu’elle est plus résistante à la douleur, et quelqu’un que l’on a moins à protéger que la femme blanche. L’homophobie ne se résume pas à être tabassé dans la rue. C’est aussi le simple fait de ne pas être invité à des réunions de collègues, ou au contraire, le fait d’être outé contre son gré parce que ça fait du bien d’avoir « un pote gay » ou « une femme gay » dans son entreprise.

Les oppressions systémiques, en somme, ne sont pas des boutons on/off, mais de véritables nuances de gris.





Bon, maintenant que j’ai signalé la merde qui se trouve dans la vidéo, est-ce qu’on peut la regarder autrement ? Parce que… c’est pas le tout de trasher ce qui est pourri, mais est-il vraiment impossible d’y retrouver une réalité ?
Le milieu militant anti-oppression systémique a toujours eu comme principe pilier le fait d’écouter les concerné.e.s. Et beaucoup des points mis en avant dans la vidéo d’Astronogeek ont été fait par une femme trans.

Quand Astronogeek propage le mythe de la terreur, on peut se poser des questions sur ce qu’il a étudié en licence d’histoire et donc, sur la comparaison. Mais la conclusion est-elle fausse ? Darmanin est ministre de l’intérieur. Tout va plutôt bien pour lui. JK rowling est toujours l’une des femmes les plus riches du monde, avec un poid médiatique phénoménale. En revanche, ce sont des personnes plus lambda qui semblent payer le plus le prix. Parlons une fois encore de #pasenmonnom et des personnes variés qui ont confessé leur peur du milieu MOS. Des trans. Des racisés. Des handicapés. Des neuroatypiques etc.

Justine Sacco n’a pas fait un tweet « mal dosé » dans de « l’humour noir ». Elle a fait un tweet raciste. Pour autant… des appels au viol ? Au viol par un séropositif ? La plonger dans la dépression ? Est-ce qu’on peut fondamentalement dire de Justine Sacco que ce qu’elle a subi a fait avancer la cause ? Pas vraiment. On peut en revanche dire que ça propage une peur. Peur de parler. Sensation qu’on ne peut plus rien dire. Qui ensuite est relayé par des individus qui ne seront jamais véritablement affectés par cette violence vu leur position extrêmement dominante, mais dont le discours résonnera chez des personnes qui ne le sont pas.

Jonah Lehrer est quasiment l'apothéose du privilège. Est-ce que ça rend une telle violence acceptable sous ce prétexte ? La question se pose. En vérité, au-delà de si la violence est acceptable, je dirais plus "est-ce que cette violence vient d'un désir de justice, ou d'une envie de violence ?" Et je pense qu'on peut au minimum admettre qu'il y a la jouissance de faire tomber quelqu'un qui entre en compte.

Le terme résonne à mes oreilles : baizuo. Ce terme est un néologisme chinois désignant un occidental naïf ou hypocrite qui ne milite que pour se donner bonne conscience et favorise le retour de valeur rétrograde.
On peut discuter de beaucoup de choses dans ce terme. Mais il y a un fond de vérité qu’on ne peut pas nier quand des trans disent « j’ai peur de parler de ma transidentité car je ne la vis pas comme c’est attendu dans la communauté trans » ou que des autistes ne peuvent parler de leur « handicap » parce qu’on exige d’eux qu’ils ne considèrent pas leur autisme comme un handicap.


Astronogeek emploie bien le terme SJW, mais le fait que ce soit un terme d’extrême-droite à l’origine n’a de valeur que pour celles & ceux connaissant cette origine. Or, en dehors des milieux MOS… les gens ne le savent pas. Et le fait de s’être réapproprié l’insulte a parfaitement marché. L’insulte n’en est pas une pour l’immense majorité des personnes. C’est un terme. Neutre même. Certains continuent de l'utiliser comme une insulte. Mais ce n'est pas un concept généralisé aujourd'hui. Pour beaucoup, c'est juste une description des militants MOS.


Qu’Astronogeek soit focalisé sur les réalités individuels et sur les mythes du racisme venant de gens « ayant peur et voulant haïr » ne signifie pas pour autant que son propos ne peut pas être simplement adapté en prenant en compte les oppressions systémiques. Ce n’est pas parce que JK Rowling est transphobe qu’il est pertinent de la considérer au même titre qu’une personne appelant à la mort des trans. Elle a beau participer au même système qui tue les personnes trans’, elle n’est pas aussi dangereuse qu’une personne qui tue des personnes trans’. J’en reviens au concept de dilution dont je parlais dans l’article sur #pasenmonnom. Le terme « problématique » est un fourre-tout où l’on met pêle-mêle des personnes refusant de dire « iel » et des personnes appelant à la mort des homosexuels.

Le terme « problématique » lui même pue la merde. Il est neutre. Un problème, c’est un truc de math. C’est perdre ses clefs. Ça permet, d’ailleurs, et c'est tout son avantage, de pointer les violences du quotidien. Mais malheureusement, en mettant tout dans le même sac, ça fait perdre de la puissance. Quand une personne dit d’une autre qu’elle est tarée, c’est problématique car psychophobe. Sauf que fondamentalement, ce n’est pas la personne qui est psychophobe. C’est la société qui l’est, et qui créé un terme psychophobe. La personne, elle, ne fait qu’utiliser une donnée à l’importance relative, bien éloignée des réalités d’abus médicamenteux que subissent des personnes avec des problèmes psys. ça ne signifie pas que les deux ne sont pas liés par l'oppression. Mais que les deux ne sont pas sur la même échelle. Et que les nommer pareillement... ça dilue. Ici, la fable du garçon qui crie au loup… elle est sacrément pertinente. La dilution des termes qui classent des individus avec des pensées opposées sous un même terme… ça rend le terme de plus en plus inefficace.


Quand Astronogeek pointe le problème du racisme comme n'étant que celui des personnes explicitement raciste, il fait une erreur. Mais on ne peut pas, à l'inverse, considérer de la même manière le racisme explicite et conscient du racisme inconscient. On ne peut pas considérer qu'une personne qui s'éloigne de moi après avoir découvert que j'ai des problèmes psys est la même que celle qui veut me faire enfermer à vie. Les deux sont marqués par cette oppression. Mais les deux ne sont pas pareils. Et la personne disant qu'elle est "trop folle" ou l'autre insultant quelqu'un de "taré" ne sont également pas sur le même degré de gravité que les deux précédentes. Il manque, effectivement, des nuances de gris dans la gravité des oppressions.

En vérité, dans la vidéo d’Astronogeek, y a des trucs foireux, mais beaucoup de choses très pertinentes, d’autres qu’on peut modifier pour les réanalyser selon le prisme systémique. Qui subit le plus la violence des réseaux sociaux ? Sont-ce vraiment les personnes les plus puissantes ? Non. Ce sont les opprimés, once again. C’est ce mec gay et autiste qui est menacé de perdre une communauté entière qu’il adore, parce qu’il a retweeter JK Rowling (contagion). C’est ce mec trans à qui on dit « t’as pas ta place dans la commu LGBT » parce qu’il ne vit pas sa transidentité « correctement ». Qui est le plus en danger dans la situation actuelle ? Certainement pas les personnes les plus privilégiées. Ce sont les plus fragiles, une fois de plus.

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