#PasEnMonNom violence intramilitante

Article précédent: dilution et essentialisation dans le milieu militant
Premier article : Introduction

A tout ce qui a été dit précédemment s’ajoute également une violence militante globale. Le fait que beaucoup de personnes parlent de leur « peur » de s’exprimer en est révélateur, et cela fait longtemps que ça a été signalé. Les méthodes du milieu militant comportent des problèmes similaires aux concepts centraux : l’idée est bonne, mais la réalisation est bien souvent poussée à l’extrême. 

La libération de la colère, en soi, est une bonne chose. Il est évident que vivre dans une société où l’on peut être discriminé.e, violenté.e, abusé.e ou tué.e du fait que l’on soit noirs, femmes et/ou handicapés, ça peut légitimement énerver. Il est évident que la colère, voire la rage, ne peut pas, sainement, rester cloitrée à l’intérieur de l’esprit d’une personne. Il faut pouvoir l’exprimer. Pour autant, la libération de la colère a été poussée à l’extrême. La colère est devenu un outil militant. La colère n’est plus seulement légitime, elle est légitimisante parce qu'elle est considérée comme l'indicateur de la souffrance, et que la souffrance est légitime. Chacun pourra remarquer que les coups de gueules sont les moments où l’on reçoit le plus de « fav », de « rt » et de réponses. Les coups de gueules, la colère, sont vus comme l’expression de la souffrance. Or, si la colère peut être l’expression de la souffrance, elle n’en a pas l’exclusivité. Mais pour autant, c’est la colère qui donne le plus de validation d’un propos dans le milieu militant. (sur ce sujet, article de moi-même : les milieux safe : anomalie du milieu militant ? ) (chapitre 2 sur la colère) 

Ce sont donc les personnes qui sont le plus en colère, ou qui connaissent le mieux les codes de la colère, qui sont les plus valorisées dans la majorité des cas. Les personnes ne supportant pas la colère ou la violence verbale sont mises de côté. Peu écoutées, et encore moins prises en compte. On entre ici dans un côté quasiment « virilisant » du milieu militant. Colère & violence. 
Je rajoute en effet « violence », car on peut voir aussi un phénomène de fétichisation des violences comme outil militant. Stonewall en est un bon exemple. Et peu importe que les marches des fiertés aient été majoritairement pacifiques depuis lors, on revendique la violence de cette époque comme « le moyen qui a permis d’avancer ». Le champ lexical de la résistance, de la force et de la faiblesse, sont extrêmement présents. On parle de « collaborer » pour ceux qui participent au #PasEnMonNom « Vous savez qu’ils vont continuez à vous tabasser, vous insulter et vouloir vous retirez des droits même si vous collaborez » (image 1). Un autre mentionne des « serpillères prête à se coucher » et dit « Mais c’est bien, continuez à vous taire et à vous cacher » (image 2). Un autre enfin parle de « comportement de faible » (image 3) 

reference_nazi.jpg
(image 1)
serpilleres.jpg
(image 2)
comportement_de_faible.jpg
(image 3)


Au final, cette virilisation du milieu militant a une conséquence assez banale : là où les moyens violents de lutte contre les oppressions systémiques sont majoritairement oubliés ailleurs, dans les milieux militants, ce sont les méthodes pacifiques qui sont oubliées. C’est le compromis qui est une erreur. La radicalité est considérée comme une vertu, peu importe les dégâts qu’elle cause sur son passage, que ce soit face à des personnes ne supportant pas la violence, ou parce que les concepts poussés à l’extrême perdent leur sens. 

Les méthodes utilisées face aux personnes ayant une voix dissonante sont d’ailleurs particulièrement glauques. Pour le #PasEnMonNom, beaucoup font référence à la transphobie de la créatrice (ou supposée créatrice, en effet, le premier tweet était d'une autre personne (image 3bis) ) du hashtag ou aux personnes d’extrême-droite s’y étant engouffrées. On peut lire par exemple « Si j’étais une personne qui témoigne sur le #PasEnMonNom et que les droitards venaient me féliciter de mon # intelligent, je me poserais peut-être des questions mais bon... » (image 4). A l’inverse, rares sont les personnes indiquant qu’elles se posent des questions sur le fait que tant de LGBT+ se retrouvent dans le hashtag. Certains utilisent le fait que « Valeurs actuelles » ait fait un article sur le sujet pour discréditer les personnes ayant posté dans le hashtag. 
paille_poutre.jpg
(image 4)
premier_tweet.jpg
(image 3bis)

On peut trouver beaucoup de cherrypicking, ainsi que de véritables gymnastiques intellectuelles. Quand une personne écrit « Je ne souhaite jamais de mal aux gens mais vous mériteriez de vous faire frapper à cause de votre orientation sexuelle et de l’homophobie systémique pour que vos neurones se remettent en place » (image 4bis), certains défendent les propos en indiquant les « précautions langagières » et le « conditionnel » pour dire « qu’il ne leur veut pas de mal ». (image 5) Oui, certains peuvent aller jusqu’à défendre. On pourrait m’objecter que je fais du cherrypicking ici aussi. Ce n’est pas totalement faux. Précisons donc que je ne dis pas que cela représente le milieu militant. En revanche, je pense que les extrêmes montrent un problème général du milieu. Ici, je prends un message particulièrement véhément, l’un des pires postés contre les personnes participant au #PasEnMonNom. Mais il est à noter qu’au sein du milieu militant, la personne possède un compte de plus de quatre mille abonnés et n’a été call out sur cet immondice par quasiment personne (nota bene: oui, beaucoup de fachos lui ont craché à la gueule, beaucoup de personnes ayant participé au #PasEnMonNom ont gueulé, mais aucun de ses followers ou presque, c'est ce point-là que je mets en avant). C’est là où je pointe le problème général : la colère de la personne a été considérée comme suffisamment légitimisante pour que l’immense majorité du milieu militant ne lui ait offert aucune contradiction.
appelalaviolence.png
(image 4bis) je l'avais oublié m'emmerdez pas, je fous des bis ou des ters)
deux_poids_deux_mesures.jpg
(image 5)

On peut remarquer aussi beaucoup de notions faisant penser au « camp du bien ». Dans un long message, une des personnes parlant sur le hashtag fait mention de cette violence et de cette supériorité morale. « Pour eux, la fin justifie les moyens parce que des gens meurent, parce qu’ils sont convaincus d’avoir l’ascendant moral et que leurs ressentis individuels priment sur toute forme de logique rationnelle. » (image 6) Cela peut sembler caricatural. Mais en ce cas, pourquoi d’autres en parlent-ils également ? « Ces sectaires qui cloisonnent la lutte LGBT, qui se battent entre eux pour enfin savoir qui est le plus vertueux » (legitimite1) 
 
asriel1.png
(image 6)
legitimite1.jpg
(image 7)

De fait, des méthodes utilisées dans les discussions font aussi fortement penser à ce « camp du bien. ». Ce serait ceux qui font le travail, qui se battent pour « les droits des autres ». Il paraît évident que ceux n’étant pas en accord avec eux ne se battent pas. Ce sont des hypocrites. « Sans cette communauté vous n’auriez pas la moitié du respect et des droits dont vous jouissez aujourd’hui. » avant d’ajouter « soyez reconnaissants » (image 8). Cette notion que ce serait seulement les militants d’un seul type qui agiraient mêle deux points. D’une part la certitude de la vérité (déjà évoqué par les champs lexical de l’éducation etc.), et d’autre part, celle de l’essentialisation, où l’on ne parvient même pas à considérer que les autres puissent eux aussi lutter, et où l’on considère de base qu’ils sont hypocrites ou lâches. Le fait d’accuser les personnes s’y trouvant d’être privilégiées est un thème récurrent. J’ai déjà expliqué en quoi cette notion n’a plus de sens lorsqu’on commence à s’occuper de toutes les oppressions, mais il faut noter ici le point majeur : c’est une accusation. On va dire que les personnes pensent quelque chose parce qu’elles sont privilégiées. Comme si cette information suffisait à justifier la non-pertinence de leur pensée. « C’est que des LGBTQ+ privilégiés qui ont obtenu suffisamment de droit pour se permettre d’arrêter la lutte » (image 9) 
soyez_reconnaissants.jpg
(image 8)
accusationdeprivilege.jpg
(image 9)

On peut aussi voir des personnes faire un lien direct entre les personnes témoignant dans #PasEnMonNom avec l’extrême-droite. « Bientôt la team Pasenmonnom va dire que l’écriture inclusive c’est un truc d’islamiste contre l’égalité homme-femme ». (image 10) Ici, on assiste aussi à une dilution des concepts. On associe des LGBT+ qui parlent de leur malaise et des problèmes qu’ils ont avec le militantisme LGBT+, et l’extrême-droite. Plus tôt dans l’année, on pouvait lire « n’importe quel LGBT sensé te dira ACAB » (image 11). Ici aussi, essentialisation, mais surtout, avec le « sensé » on peut noter toute une notion de condescendance vis-à-vis de ceux n’ayant pas le même avis. extreme_droite.jpg
(image 10)
lgbt_sense_avril.jpg
(image 11)

Article suivant: Conclusion; quelque chose ne va pas

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://casdenor.fr/index.php?trackback/120

Fil des commentaires de ce billet