#PasEnMonNom Dilution et essentialisation dans le milieu militant

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Un point qui semble être assez visible est un problème politique : une ligne politique générale. Cette ligne politique comprend de nombreux concepts qu’il faut apprendre, connaître, mais aussi des luttes extrêmement diversifiées, allant du racisme à la grossophobie, de l’homophobie au validisme, du sexisme à la psychophobie, de la transphobie à la lutte des classes. 
Du fait que des personnes vivent plusieurs oppressions et que ces oppressions se conjuguent pour former des intersections plus complexes que leurs simples sommes, on en vient à avoir une ligne politique générale mêlant toutes les oppressions, avec un avis unique et peu de place si ce n’est aucune pour la dissension. 
L’idée est bonne : afin de ne pas exclure quelqu’un, il vaut mieux chercher une lutte générale et cohérente plutôt que des luttes dispersées qui ne parviennent pas à prendre en compte les spécificités individuelles. Le souci est que, de ce fait, on exclut les personnes n’ayant pas le même avis non pas sur un sujet, mais sur l’un des mille sujets considérés au sein de ce tout : on exclut donc beaucoup plus de monde de cette manière. De plus, en ayant une ligne politique précise qui s’organise autour de l’intégralité des oppressions, arrivent des idées comme celle du « laxisme » avec « nos propres membres » (image 1). La communauté LGBT+ n’est plus le rassemblement des personnes LGBT+ mais le rassemblement avec, en vue, l’intégralité des autres luttes. Bien sur, tout le monde dira qu’on ne demande pas aux personnes de militer pour tout. En revanche, on leur interdit de ne pas être en accord sur l’un ou l’autre de ces sujets. 
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image 1

Il paraît assez évident qu’on ne peut pas considérer que la communauté LGBT+ est le nom pour toutes les personnes LGBT+ si on parle de « laxisme » ou qu’on écrit « le # PasEnMonNom il est à vomir, ça confirme bien que nos prides doivent être politiques et sans ses grosses merdes ». (image 2). Cela explique aussi qu’une personne ne puisse même pas comprendre les dissensions politiques « comment tu peux être en désaccord avec des gens qui se battent pour tes droits et contre l’oppression systémique MDR » (image 3). D’ailleurs, cette incapacité à considérer qu’une opposition politique puisse être réfléchie et construite se voit dans de nombreux messages. Que ce soit supposer que les personnes sont privilégiées, supposer qu’elles font ça pour l’approbation des cishet ou des fachos, supposer qu’elles sont transphobes sont des réactions venant du même concept interne de « cohésion politique » qui fait que certains vont jusqu’à dire à des trans’ qu’ils n’ont rien à faire dans la « communauté ».(image 4) 

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image 2  
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image 3
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image 4

Cette idée de ligne politique générale dilue très largement les combats. Un autre concept dans le milieu militant qui en est aussi révélateur est l’usage du mot « problématique ». Celui-ci a été introduit pour ne pas avoir à préciser transphobe, homophobe, sexiste, validiste, psychophobe, grossophobe, raciste, etc. Faut avouer que c'est assez utile. C’est un mot parapluie pour désigner l’un, l’autre ou plusieurs de tous ces termes. Le problème est que « problématique »… C’est intellectuel. Ce n’est pas un terme, à l’origine, portant une valeur de jugement moral. « Problématique » ne permet même pas de savoir précisément ce à quoi on fait référence, ni même d’en connaître la gravité. Au final, « problématique » renforce la ligne politique générale en permettant de rejeter toute personne étant, dans un domaine ou un autre de cette grande famille des oppressions, du mauvais côté de la pensée. 
Dans son message sur le #PasEnMonNom une personne en parle très bien : « Pourtant, j’ai régulièrement été qualifié d’homophobe et de transphobe, parce que je me définis politiquement comme libéral et que j’ai un regard plutôt bienveillant sur le président Macron. Mon scepticisme quant à la notion de racisme, d’homophobie ou de transphobie systémique tout en reconnaissant la nature viciée de certaines de nos institutions me vaut d’être qualifié par le même terme qu’on utiliserait pour quelqu’un ayant appelé à la mort des trans » (image 5)
 
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image 5

En effet, cette dilution du terme peut se voir aussi ainsi : des actions ou réactions totalement différentes se retrouvent classées de la même manière, déjà au sein de chaque oppression, puis encore plus par le parapluie « problématique ». On peut d’ores et déjà concevoir qu’avec un tel panel d’oppressions, un tel nombre de concepts divers et variés, et des termes aussi violents pour celles et ceux ne rentrant pas dans la case, pourquoi des personnes ont parlé de leur peur du milieu militant et de sa violence, ou du soulagement d’avoir un endroit où s’exprimer. 
Il faut également noter l’aberration que devient le concept de « privilégié ». Dans une oppression systémique, le privilège est relativement simple puisqu’il y a d’un côté les privilégiés et de l’autre les opprimés. Lorsque l’on commence à considérer l’intégralité des oppressions, de fait, la quasi-totalité des individus devient privilégié. La notion elle-même perd son sens. Si les femmes handicapées, noires, trans, bi, malades mentales, grosses, autistes et pauvres existent sans aucun doute, personne ne considère que ce sont les seules à ne pas être privilégiées. Pour autant, techniquement, c’est à cette conclusion que l’on devrait aboutir. De là, la notion de « privilégié » devient floue, aberrante, sans fondement politique sérieux. (en d’autres termes : sans possibilité d’effectuer une réflexion politique puisqu’elle recoupe la quasi totalité de la population) 


On peut retrouver cette notion de vérité unique derrière certains concepts récurrents. Le champ lexical de l’éducation par exemple. « faites vos propres recherches et éduquez-vous » (image 6) Le champ lexical de l’éducation est très courant dans le milieu militant. On « éduque » l’oppresseur ou on « s’éduque » sur un sujet. En d’autres termes : la vérité est là. Elle est unique. Elle ne se débat certainement pas, et il y a un rapport hiérarchique immédiat : ceux la possédant peuvent enseigner aux autres (ou pas, et dans ce cas-là, les autres devront « s’éduquer » eux mêmes). Bien sur, il y a des désaccords qui peuvent naître ensuite, mais tout désaccord n’a aucun droit d’avoir lieu avant cette base, dont on a vu qu’elle était gigantesque. 
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image 6

On trouve également des références à un côté « ingrat » et « profiteur » des personnes avec lesquelles on est en désaccord. Ainsi, on trouve « Vous me donnez la gerbe à cracher sur les gens qui se battent pour VOS droits » (image 7) « Vous venez juste profiter des droits que vous avez acquéri grâce aux personnes que vous jugez extrêmistes » (image 8) ou encore « vous méritez tellement pas qu’on se batte pour vos droits » (image 9). Cela sous-entend un concept clair : les personnes qui se battent sont celles qui sont en accord avec ces concepts. Donc fatalement, toute personne s’y opposant ou n’étant pas en accord est une personne qui ne se bat pas mais profite. Ça peut aller jusqu’à exiger la reconnaissance « oui il y a des dérives. Des excès. Comme dans tout mouvement. Soyez reconnaissants. » (image 10) ou encore « appeler ça être extrêmiste est une piètre tentative de dévaloriser un mouvement quand on a peur de devoir lui donner ce qu’il réclame » (image 11).
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image 7
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image 8
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image 9
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image 10
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image 11

Cette notion de vérité unique entraîne un autre problème : l’essentialisation. Dans les milieux militants, le concept de « concernés » est fondamental. Ce sont les personnes concernées par une oppression qui sont les plus à mêmes d’en parler. Ce concept est, bien évidemment, très bon à bien des égards. Mais comme tout concept, poussé à l’extrême, il devient toxique. 

En effet, les concepts de base étant considérés comme des vérités, on arrive rapidement à juger du fait qu’une personne soit concernée ou pas d’une oppression en fonction de ses paroles, ou à modifier ses propos. Ainsi, une personne peut dire à une autre « t’es complètement malade » ou encore « Vous êtes complètement tarés », puis s’excuser quand la personne lui indique qu’elle est autiste (image 12). Ce genre de comportement est relativement fréquent et conduit notamment à des outings forcés de personnes qui, souhaitant s’exprimer sur un sujet, n’ont pas d’autres choix que de donner des informations qu’elles ne souhaiteraient pas forcément donner. On force des personnes à s’outer et on modifie la manière dont on s’adresse à elles en fonction de ces informations. La personne est donc ramenée à son statut de concernée, essentialisée dans le fait que cette information est majeure dans une discussion sur une oppression. 

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image 12

Cette essentialisation, on la voit ailleurs, d’ailleurs. Dans le #PasEnMonNom, beaucoup parlent de leur volonté d’avoir le droit non pas à la différence mais à l’indifférence. Cette notion est très peu abordée dans le milieu militant, et pour cause. D’une part, elle rentre en contradiction avec le fait même de survaloriser la pertinence de la parole des concerné.e.s. Pour se faire, il faut revendiquer être concerné.e. Quiconque ne le fait pas perd donc une portion de ses droits à s’exprimer sur un sujet. La fierté est valorisée. Fortement. Il y a une quasi injonction à revendiquer le fait d’être concerné.e. C’est d’ailleurs cette essentialisation même qui va faire que, face à un discours ne correspondant pas au discours général, la personne peut être considérée comme n’étant pas concernée, en l’absence d’informations contraires. En d’autres termes : out toi, ou tu ne seras pas considéré.e comme légitime à parler. C’est le fait que tu le sois qui te donne le droit de parler, donc il faut le revendiquer. 
Pourtant, de nombreuses personnes ne souhaitent pas se revendiquer ainsi. Des personnes avec des troubles psys ne souhaitent pas s’outer parce que ça reste une douleur individuelle, parfois autant ou plus que sociétales. Des gays n’ont pas envie de s’en revendiquer, précisément car cela fait partie de leur vie intime. Il peut y avoir mille-et-une raisons. Et toutes ces personnes, du fait de la survalorisation de l’étiquette et du concerné, seront automatiquement mises au ban des discussions, ou forcées à se faire du mal en s’outant. 

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