« Le truc qui pourrit les débats » retour sur une vidéo de la Tronche en biais.

Soyons clair, ici, mon but n’est pas de m’attaquer à la Tronche en Biais, mais bien de pointer ce qui, à mon sens, manque à la vidéo, ce qui, à mon sens, est un mauvais point de la vidéo, et ce qui, à mon sens, est pertinent. La vidéo dure 6min et se trouve ici pour celles & ceux ne l’ayant pas vu : Le truc qui pourrit les débats

Le premier point qu’il me faut amener, est le fait que la vidéo parle, dès le début, des biais internes au débat, sans aborder, à mon sens, un problème majeur se trouvant en amont : le débat en lui-même.


D’une part, si l’on veut débattre, il faut avant tout vérifier que la personne en face le souhaite également. Sur internet, il n’est pas rare de voir des personnes venir débattre avec d’autres, sans que celles-ci aient jamais indiqué qu’elles souhaitaient débattre. Il n’y a débat qu’à partir du moment où les deux partis se sont entendus implicitement (exemple : une section nommée « débat » sur un forum) ou explicitement (question posée, réponse reçue). C’est là, à mon sens, la première grosse erreur sur internet qui veut que l’on suppose que tout individu postant quelque chose veut voire même doit se soumettre au débat.

D’autre part, il n’y a pas « un » débat, mais « des débats » avec des caractéristiques différentes. Un débat entre deux individus hiérarchisés l’un envers l’autre ne peut pas être conduit de la même manière, en particulier pour celui se trouvant du bon côté de la barrière, qu’un débat entre deux individus égaux. Or, les hiérarchies sont extrêmement nombreuses. Elles peuvent être de l’ordre du règlement (professeur > élève, patron > employé, administrateur > membre) du social (homme > femme, notoriété > anonyme), du contextuel (trois personnes défendant un avis et une en défendant un autre) voire même intime (non victime de violence conjugale > victime de violence conjugale). Ces différentes hiérarchies ne s’excluent même pas les unes des autres, et sont parfois spécifiques au débat, parfois pas. Parallèlement, en particulier sur internet, il est très difficile de connaître ces hiérarchies. Pour autant, si elles peuvent ne pas exister pour l’un des partis, elles peuvent exister pour l’autre, sans que le premier le sache. Il est donc nécessaire, avant tout, de savoir si l’on se trouve dans un débat, et de garder à l’esprit qu’il est bien possible que la personne en face soient dans une situation hiérarchisée, laquelle peut engendrer des réactions violentes, des incompréhensions ou des erreurs de jugement.

Il faut également savoir prendre en compte le médium de ce débat. Un débat sur un forum (écriture en différé) n’aura pas le même fonctionnement qu’un débat à l’oral. Un débat à deux n’est pas la même chose qu’un débat à six. Un débat n’est pas le même dans un lieu public que dans un lieu privé ou dans un lieu semi-public.



Une fois que l’on est certain que l’on se trouve dans un débat et que l’on a pu analyser les divers hiérarchies entre les membres de ce débat, tout en conservant en tête que l’on n’a pas toutes les données, et que l’autre non plus, on peut arriver à l’argument de l’illusion de transparence (1:11)

Cet argument est pertinent amha, vérifier ses propres arguments, voire si l’on a été clair, vis-à-vis de soi-même, mais également avec une confirmation de la personne en face, est nécessaire pour pouvoir continuer. Vérifier également cela pour les arguments de l’autre, afin de vérifier qu’ils collent aux mieux avec sa pensée est aussi nécessaire.

Même chose avec le sophisme génétique (2:20), qui nécessite donc de bien séparer l’appréciation que l’on a de la personne de ce que la personne dit. Je suis également entièrement d’accord avec le fait de vérifier les intentions de la personne en face et en particulier de ne pas baser les intentions de la personnes sur ce qu’elle a dit exclusivement, puisque, du fait de l’illusion de la transparence, on peut se méprendre sur ce qu’elle voulait dire, et se méprendre donc sur ses intentions. Pour autant, sur ce point, il ne faut pas non plus supposer que l’intention d’une personne soit suffisante pour justifier ses paroles. Dans sense8, rien n’indique que la mère de Noomi ait de mauvaises intentions. Pour autant, elle va lobotomiser sa fille. L’intention d’une personne peut être un appui pour reprendre son analyse sur ce qu’elle a dit ou fait, mais c’est au final sur les actes et les discours d’une personnes et non sur ce qu’elle veut dire ou veut faire qu’il faut se baser. Le fait de questionner l’intention peut permettre de vérifier que le discours ou les actes ne sont pas en accord avec la pensée. Mais cela ne doit pas avoir pour conséquence que ce discours ou ces actes soient excusés du fait de l’intention ou de la pensée, mais changent s’ils ne sont pas en accord avec la pensée.



Je suis également assez perplexe concernant l’analyse sur les sentiments et le fait d’avoir tort ou raison d’être vexé ou blessé. D’une part, l’idée que l’on considère que si l’on a été blessé, alors la personne en face a voulu blesser est, à mon sens, une grossière erreur. Si l’on peut avoir ce sentiment, on peut tout aussi bien considérer que la personne n’a pas même voulu blesser, mais se trouve dans un tel état d’indifférence face à un sujet qu’elle ne se rend même pas compte de la violence de ses propos, ce qui peut être encore plus douloureux & violent. Lorsque Macron dit qu’il connaît la galère car il a donné des cours quand il était étudiant, beaucoup de monde (je ne dirais pas tout le monde car ce n’est jamais le cas) ne pense pas qu’il cherche à blesser ou heurter, mais plutôt qu’il se situe à de telles années-lumières de la condition de certaines personnes que c’en est offensant et violent.

De plus pour la première fois de la vidéo, il n’y a pas de présentation de l’opposé, à savoir que la personne en face peut avoir raison d’être vexé ou blessé. Ce qui est très souvent peu considéré dans un débat, alors même que les données hiérarchiques dont je parlais plus haut peuvent très largement influencer ce point. S’il est pertinent de se demander si l’on a raison d’être vexé ou blessé, il est également nécessaire de se demander si l’on a été vexant ou blessant, sans se préoccuper, précisément, de nos intentions, mais en cherchant à comprendre, avant tout, les raisons de la personne en face.



On arrive ensuite au point qui est, personnellement, le plus gênant de la vidéo. La « communication non violente » ou la rationnalisation et la factualisation des ressentis. Si l’on peut supposer, de prime abord, que cela permet de mieux gérer une discussion, en vérité, cette méthode pose deux problèmes majeures.

Premièrement, la personne qui rationnalise et factualise ses ressentis, contrairement à ce qui est dit dans la vidéo, ne se positionne pas comme n’étant pas accusatrice. Au contraire, c’est avant tout, du fait de la dissociation entre le ressenti et la rationalité/le fait, une action manipulatrice au conséquence particulièrement grave. D’une part, parce qu’un ressenti n’en équivaut pas un autre. Ce n’est pas qu’il y ait une échelle mais plutôt un arc-en-ciel de ressenti, et toute rationalisation équivaut à découper le ressenti. D’autre part, cela peut amener à faire s’égaler deux ressentis totalement différents (parce que l’un est justifié et l’autre pas, cf paragraphes sur avoir raison ou pas d’être blessé/vexé – blessant/vexant) ou totalement inégaux (PTSD vs vexation) ou à conséquences différentes (ressenti de la personne hiérarchiquement supérieure dans le débat vs ressenti de la personne hiérarchiquement inférieure dans le débat). Enfin, le fait de dire « je ressens ceci lorsque tu dis cela » ne change absolument pas le caractère accusateur, le « lorsque » indiquant une liaison entre les deux, et chacun ayant un biais de transparence vis-à-vis de lui-même, ce biais fait de « je ressens ceci » une conséquence de « tu dis cela ». Si, parfois, cela peut suffire, en particulier si la personne s’est mal exprimée et peut le repérer assez vite, dans de nombreux cas, ça ne fait que rendre implicite (et donc plus violente) l’accusation.

Deuxièmement, la factualisation et la rationnalisation du ressenti offrent à la personne le présentant en premier un « high-ground » moral, le sentiment, la blessure étant considéré comme une faiblesse, et la rationalité comme une force. Cela peut considérablement augmenter le déséquilibre entre les partis ou le créer purement et simplement.

La communication non-violente est un concept qui part sans aucun doute d’un bon esprit, mais chaque fois que je la vois défendue, je ne peux m’empêcher de considérer qu’elle est avant tout une tentative d’enfermer l’émotionnel dans des cases, de chercher à le faire pénétrer dans le monde « tout-rationnel » du débat. Mais si certains débats philosophiques peuvent être « tout rationnel » ce n’est pas le cas de nombreux autres types de débats. Dans ceux-ci, l’émotionnel ne doit pas, à mon avis, être enfermé, écrasé dans ce mode de communication dit « non violente » qui, en l’état, l’est en réalité beaucoup plus.


La plupart des gens sont gentils (4:58), et je suis entièrement d’accord avec cette idée. Mais à mon sens, la gentillesse, la volonté de ne pas blesser, ne sont pas suffisantes pour excuser la blessure. Elles peuvent être un point d’appui pour la surmonter, ou l’éclaircir, pour excuser, en fonction des actions de la personnes, mais elles ne sont pas, en elles-mêmes, suffisantes.

« Prendre de la hauteur » (5:18) qui ponctue la vidéo me semble assez important, mais je dirais, en particulier prendre de la hauteur vis-à-vis de sa propre rationalité, et vis-à-vis de l’émotion de l’autre. S’il est bien de ne pas s’énerver, il est aussi important de chercher à comprendre pourquoi l’autre s’est énervé, et, surtout, l’un des biais les plus courant, de ne pas considérer que le fait de ne pas s’être énervé est une donnée positive. Ne pas s’être énervé quand l’autre s’est énervé ne signifie pas que l’on sait mieux débattre, mais peut souvent signifier, au contraire, que l’on n’a pas su débattre, que l’on n’a pas su prendre en compte les hiérarchies du débat, ou que l’on n’a pas su vérifier que l’on se trouvait dans un débat, ou que l’on a juger notre contribution au débat sur la base de nos intentions, et non de nos paroles.



Un débat se fait à deux, en prenant en compte toutes les données externes au débat, et en gardant à l’esprit qu’il existe un grand nombre de données que l’on ne possède pas qui doivent pour autant être gardées à l’esprit afin de ne pas appuyer une hiérarchie dont on n’a pas conscience, et/ou blesser une personne sans le vouloir.

Être gentil et avoir de bonnes intentions est sans aucun doute un bon début, mais il est impossible et même dangereux de s’arrêter là. Si l’enfer est pavé de bonnes intentions ce n’est pas uniquement parce que l’on peut faire de mauvaises choses avec de bonnes intentions, mais aussi parce qu’on peut refuser d’accepter qu’on les a faites, refuser de modifier ses actes & ses paroles du fait des bonnes intentions se trouvant derrière.


Je remercie la Tronche En Biais qui m'a permis, grâce à cette vidéo, de mettre le doigt (toute la partie sur l'externe au débat, mais d'autres également) sur de nombreux problèmes que j'ai repéré sur le net sans avoir pu les formuler. C'est en n'étant pas en accord avec quelqu'un que l'on peut véritablement comprendre ce que l'on pense.

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