Insupportable [mentions trash]

"Pourquoi tu ne dessines que des horreurs ?"
Hélène montra un morceau de papier et le posa sur la bibliothèque à demi effondrée qui tenait à peine, affalée sur le dossier de son fauteuil. Elle regarda Miya qui semblait terminer un croquis, assise en tailleur sur le sol, l'œil vide, comme toujours lorsqu'elle était concentrée. Ses cheveux bruns se déplaçaient librement devant ses yeux sans qu'elle y prête attention. Après un silence de quelques minutes, elle posa sa feuille, toucha sa bouteille d'eau sans la regarder, l'ouvrit, la porta à ses lèvres et bu. Puis, elle écarta les mèches vers ses oreilles et releva la tête vers Hélène.

Celle-ci alluma une cigarette qu'elle commença à fumer nonchalamment, sans la quitter des yeux. En cet instant, elle savait que Miya ne tolérerait pas qu'elle repose la question ou qu'elle l'appuie d'une quelconque réflexion. "Si j'aborde un sujet, c'est que j'ai réfléchi à ce que je voulais dire, et j'attendrai ta réponse le temps qu'il faudra. Et réciproquement." Cette manière de faire lui avait coûté bien des amis, la colère qui pouvait résulter de ce faux-pas étant surprenante, absurde, et particulièrement agressive. Hélène avait pu voir en direct l'une des nombreuses ruptures de Miya où celui qu'elle voyait à l'époque (Henri ou Jacques ? Elle avait un doute, les deux se ressemblaient tellement...) avait même préféré prendre la fuite. Les voisins avaient même appelé la police, craignant qu'il ne se soit passé un drame. Au final, il n'y avait pas eu même une assiette cassée, mais une Miya aphone, et elle-même qui avait dû gérer la situation, tant la police que les affaires de son ex dont nombres étaient encore dans l'appartement. Elle l'avait revu (ça devait être Jacques, elle se rappelait de ses CD de Queen, et Henri n'achetait jamais de CD) quelques jours plus tard pour lui rendre ses affaires. Ils étaient même restés en contact quelques mois. Ils n'avaient jamais parlé de cette soirée. Elles non plus d'ailleurs.


"J'imagine que c'est parce que mon esprit est une horreur." répondit-elle finalement. "ça dépend de ce que je dessine en fait. Si ce sont mes bandes dessinées, c'est que j'ai une question existentielle à laquelle j'essaie de répondre. ça peut être "Si l'on peut faire le bonheur d'autrui, a-t-on le droit de décider pour lui ?" ou "Est-ce dans la nature des humains d'être immonde les uns envers les autres, ou est-ce un construit social ?". Ou même "Est-ce que l'injustice est inadmissible ?". Mais pour des petits dessins orphelins, ou des petites séries, ça peut être des fantasmes que j'ai, des terreurs qui me viennent. Je les pose sur le papier, et je m'y plonge, je m'y enfonce. Quand je dessins, je dépose mon âme à travers le crayon. C'est pour ça que ça me fatigue autant.
Je suis cette personne se noyant dans un marais alors que sa main se referme sur un mirage qu'elle avait cru être une rive. Ce n'est pas clair. Oui, c'est une angoisse à l'idée qu'alors que je me noie en moi-même, ce que je suppose être mon salut ne serait en fait qu'un mirage. Que je me trompe sur ce qui ne va pas chez moi. Que je n'aille pas dans le bon sens. C'est pour ça que je l'ai dessiné. Mais c'est aussi que je deviens littéralement cette personne. Je fusionne avec. Je sens le marais à mesure que je le dessine. Je sens l'horreur et le vide dans la main. Je sens les poumons qui se resserrent. J'ai du mal à respirer quand je dessine. Je dois faire des pauses, je dois prendre le temps, parce que sinon, j'ai la tête qui tourne. Je dois faire attention, car sinon, je suis tellement happée dans le papier que je ne sais même plus qui je suis quand je donne la dernière touche. Je perds pied, totalement.
Je ne dessine que des horreurs... je ne sais pas si ça t'es arrivé, d'avoir tellement mal que tu te fais mal ailleurs, volontairement ? Parce que cette douleur-là, au moins tu la décides. Et c'est plus supportable. Je crois que c'est plus supportable de me plonger dans ces horreurs que de subir celles de ce monde. Elles, au moins, je peux en sortir une fois que j'ai terminé mon dessin. Je peux pas sortir de ce monde."

Elle s'arrêta, attrapa une cigarette et l'alluma. Ses doigts tremblaient légèrement. Hélène avait pratiquement achevé sa propre cigarette et l'écrasa. Elle hésita entre plusieurs questions. "C'est si horrible que ça le monde ?" lui vint en tête, mais elle la rejeta immédiatement. Ce n'était pas le point majeur. "ça te fait si mal de dessiner ?" fut rejeté aussi. Elle ne remettait pas en question ce que Miya lui disait. De plus, elle n'avait aucun voyeurisme dans le glauque, aucun intérêt particulier à chercher à connaître les tourments des autres. C'était peut-être pour ça que Miya et elle s'entendaient si bien. Miya ne cherchait pas à régler ses problèmes et réciproquement. Si elles avaient besoin l'une de l'autre, ce qui était assez rares, il n'y avait qu'à demander. Elle finit par se décider pour une réponse.


"Je crois que je me suis trompée. C'est pas ton esprit ou tes dessins qui sont horribles. C'est le monde. T'arrives juste pas à le supporter."
Cette fois-ci, Miya répondit immédiatement. Cette question, elle avait dû l'aborder souvent, tant son discours se déroula rapidement, fébrilement, avec une rage contenue.
"Je n'veux pas le supporter. Elid, violé par son oncle pendant ses dix premières années, Oldas, tabassé à quinze ans parce qu'il n'avait l'air assez masculin. Vudil, qui s'est fait tabasser, enfermé par ses parents dans la cave jusqu'à l'âge de dix huit ans, violé à la maison, violé en classe, torturé. Elkar, tabassé par son mec pendant dix ans qui a fini par se jeter sous un train. Polsi, avec son chat qui s'est fait torturé et tué par sa meuf, avec sa tête laissé sur le lit à son réveil. Et au-delà de ça, dans le plus simple. Que des entreprises entières puissent miser sur la misère des gens pour les faire bosser. Quand un mec doit signer un papier confirmant qu'il a pris ses vacances, mais doit quand même venir bosser, et qu'il le fera parce que sinon ce sera l'OQTF, le retour à son pays où il sera exécuté, juste parce qu'il a pas encore eu l'asile politique. Ou Elisi, tu te rappelles ? Celle qui a fait piquer son chat parce qu'elle ne voulait pas déménager avec. Ou ces patients mis sous camisole chimique, juste parce que c'est plus simple de les gérer. Ces parents qui parlent d'éducations bienveillantes mais qui humilient leurs enfants. Ces personnes qui devisent sur ce que les SDF devraient faire de la thune qu'ils leur donnent et s'indignent s'ils vont acheter de l'alcool. Ceux qui trouvent supportable que des gens crèvent de froid. Ceux qui trouvent supportable ce monde, qui n'ont pas la rage au cœur et le souffle court. Je veux pas le supporter ce monde. Si je le supportais, c'est moi que je supporterai plus. C'est infantile qu'on me répond. En grandissant, on apprend à accepter ce qu'on ne peut pas changer et à changer ce qu'on ne peut pas accepter. Ce genre de foutaises. J'emmerde l'adultat. Je ne supporte pas ce monde. Je ne veux pas le supporter."


Elle attrapa une feuille de papier d'une main et essuya vainement les larmes qui coulaient sur son visage avant de se remettre à dessiner avec férocité. Hélène la regarda, bouche bée. En cet instant, elle avait envie de la prendre dans ses bras, de l'embrasser. De lui dire que tout irait bien. Mais elle savait que c'était inutile. Tout irait bien. Déjà elle voyait un petit personnage, un bras détaché de son corps, naître sur le papier, et les débuts de ce qui semblaient être des cloques ou des déchirures dans son dos. Elle regarda à nouveau le dessin de l'homme dans le marais, les yeux grands ouverts, étincelants, une seule larme de rage qui luisait au coin de ses mâchoires serrées, rejointe par les miasmes noirs du marais qui l'engloutissait, alors qu'autour de sa main s'évaporait la rive, un faux soleil se transformait en nénuphar.

Elle se leva, et alla accrocher le dessin au-dessus de la cheminée.

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