Condamner une violence sans soutenir la victime

Récemment, Alain Finkielkraut a été victime d’une agression antisémite. Je vais poser pour base à ce sujet que le caractère antisémite est convenu. Comme base, je vais également poser qu’Alain Finkielkraut est raciste au dernier degré, avec une médiatisation importante, et une islamophobie avérée. Ces points ne sont pas négociables, tout désaccord dessus implique l’inutilité (à mon sens, vous faites ce que vous voulez) de poursuivre la lecture.
Comme souvent dans ces cas-là, des condamnations de l’agression sont visibles, mais souvent précédées ou suivies d’une précision sur le fait que l’on ne soutient pas la personne ou que l’on n’est pas en accord avec ses idées.
Cette position, je la tenais moi-même et il n’est nullement question ici de faire la morale à qui que ce soit, simplement de partager une pensée qui m’est venue récemment : je pense que cette façon de faire est malsaine.

Il existe deux types de violences, les violences abstraites et les violences concrètes. Les violences abstraites visent une catégorie d’individus, les violences concrètes visent un ou plusieurs individus précis. On ne peut pas, cependant, les séparer l’une de l’autre aussi facilement, car les premières entraînent & promeuvent les secondes. Il n’est pas question non plus de les hiérarchiser, mais simplement de marquer la différence majeure entre les deux : l’individualité.

Lorsqu’un groupe social est attaqué, il est aisé de marquer ou pas le soutien à ce groupe, puisque l’on n’a pas à tenir compte des spécificités de ses individus, mais bien de la globalité du groupe. Pour faire clair : Lorsque Georges Bensoussan gerbe ses propos raciste sur l’antisémitisme tété au sein de sa mère dans les familles arabes, peu importe qu’un ou plusieurs arabes soient des ordures, le seul et unique point commun de tous les individus du groupe est de subir le racisme de ces propos ; il est donc facile de condamner ses propos tout soutenant les arabes.
Lorsque l'on parle de violences concrètes, c'est, comme je le disais, une personne qui est visée. Celle-ci, contrairement à un groupe, a des caractéristiques personnelles. En dehors du fait qu'elle soit une victime, elle est énormément de choses. La difficulté advient lorsque cette personne perpétue elle-même des violences (abstraites ou concrètes), et c'est là que survient la condamnation sans soutien à la victime.
Pourtant, plus j'y pense, plus il me semble que ce type de condamnation est, comme je le disais, malsaine. En effet, une violence, concrète ou abstraite, à une ou des victimes. On ne peut pas résumer l'agression à l'agresseur seul. La condamnation d'une violence est liée à l'agresseur, le soutien, lui aux victimes. Or, en effectuant une distinction, et en ne soutenant pas des victimes du fait de ce qu'elles sont en dehors de cette situation, on effectue une catégorisation entre « bonne victime » (que l'on soutient) et « mauvaise victime » (que l'on ne soutient pas). On peut tortiller la vérité en se disant que l'on ne fait pas la division entre bonne et mauvaise « victime » mais entre bonne et mauvaise « personne », mais vu que dans cette situation, les deux réfèrent à la même entité, j'y vois plus un jeu sur le mot qu'une réalité.

Cette catégorisation est, à mon sens, du même ordre que le victim-blaming. Dès lors que l'on fait un distinguo entre deux types de victimes, quelle qu'en soit la raison, on offre un soutien à celles & ceux qui, eux, vont utiliser ce distinguo pour amoindrir la gravité de la violence, ou la responsabilité de l'agresseur, et aux extrêmes qui iront jusqu'à justifier la violence par les actions de la victimes. Toutes ces positions se basent, précisément, sur cette distinction entre bonne et mauvaise victime, sur un jugement de la personne qui modifie la manière dont on agit vis-à-vis d'elle.
Voilà pourquoi je pense qu'une condamnation d'une violence concrète doit également, comme une condamnation d'une violence abstraite, s'accompagner d'un soutien aux victimes, quelles qu'elles soient.


Je me doute qu'à cet instant, de nombreuses personnes lisant ceci se demandent si je pense qu'une victime d'une personne doit offrir son soutien à son agresseur si celui-ci est aussi victime de quelqu'un d'autre. Il n'en est rien.
En effet, la position que j'émets ci-dessus est une position rationnelle, une position basée sur l'éthique. Mais la souffrance d'avoir été victime est à la base du droit à l'exception. On ne devrait, à mon sens, même pas exiger d'une victime qu'elle condamne cette violence. Que j'apprenne que des bully de mon collège ont été battus durant ces années-là, il me sera impossible de les soutenir, et même probablement très difficile de condamner ces violences. Pour autant, ce n'est pas contradictoire avec cette position, car, étant victime, j'ai droit à l'exception, du fait de ce que j'ai subi.

On pourrait objecter que les alliés doivent également suivre ce même chemin, par solidarité avec ces victimes. Mais à mon sens, on est là plus dans un acte performatif, un acte qui dit « regardez comme je suis un bon militant » que dans un véritable acte militant. Je commence à penser que le fait d'agir de cette manière revient à confisquer la souffrance des victimes, non pas en se plaçant à leur côté, mais en prenant leur espace. Une victime a le droit de refuser de soutenir. Elle a le droit même de refuser de condamner. Les alliés, eux, n'ont pas ce droit. De même qu'une victime a le droit à la colère, mais que l'allié doit la refuser particulièrement pour ne pas prendre la place d'une souffrance qu'il ne vit pas, de même une victime a le droit de ne pas soutenir ou de ne pas condamner, mais l'allié, lui, ne l'a pas. C'est là toute la complexité et l'inconfortabilité de la position de celui qui lutte contre une violence qu'il ne subit pas.

On pourrait objecter qu'en soutenant sans condamner le reste de la personne, on met à mal les victimes de celle-ci. Mais je répondrai d'une part qu'une personne n'est pas un instant et qu'elle a largement les moyens de condamner les actes ou les propos de quelqu'un ailleurs qu'au moment où celle-ci est victime. D'autre part, je pense que dans ce choix presque cornélien, il y a plus d'intégrité, et moins de performatif (qui est une véritable gangrène du milieu militant) et moins d'ouvertures aux abus à une condamnation ET un soutien, qu'à l'inverse. Ne pas confisquer l'espace des victimes, ne pas offrir plus de terrain à du victim-blaming, sont la base du travail militant de celui qui ne subit pas une violence. Il est celui qui doit expliquer posément quand tout son être est en fureur face à un acte, car il est celui qui a la possibilité de se reposer, contrairement aux victimes. Il est celui qui doit chercher à trouver une place qui ne soit ni celle des victimes, ni celle de ceux soutenant l'oppression. Iel est traître à son groupe social qui doit constamment chercher à faire ce qui fonctionne pour baisser les violences, là où les victimes ont le droit à la rage, à la souffrance, à la fureur, à l'inefficacité.

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