Les chevaliers blancs

On dit souvent que les amis sont ceux qui sont là dans les meilleurs moments et dans les pires. « If you don’t handle me at my worst, you don’t deserve me at my best » (si tu ne me supportes pas dans le pire, tu ne me mérites pas dans le meilleur) Le fait est que dans les meilleurs moments, beaucoup de personnes sont présentes, dans les pires moins, voire beaucoup moins. Mais on oublie que l’inverse peut aussi arriver, et est bien plus pernicieux.

Le chevalier blanc est un individu, proche d’une personne dans une situation difficile (financière, morale, physique, mentale etc.) qui va chercher à l’aider mais peut causer bien plus de dégâts. Pour les personnes qu’ils « aident », il est extrêmement difficile de se sortir de ces relations qui peuvent les pousser au pire.

Je vais d’abord expliquer la différence fondamentale entre aider une personne et faire le chevalier blanc, car une personne bien intentionnée peut parfaitement se transformer en chevalier blanc sans le faire exprès, infligeant des dégâts et augmentant la culpabilité et le mal-être de la personne « aidée ». Je continuerai en parlant de la seconde catégorie de chevalier blanc, celle qui peut non seulement faire des dégâts, mais en sus, empêcher littéralement la personne de se remettre. Il faut bien garder à l’esprit que si la première catégorie peut être une déviance d’une personne bien intentionnée, la seconde est purement et simplement le fait de personnes malsaines, mal intentionnées, dont il faut s’éloigner au plus vite. Je les distinguerai donc en parlant de chevalier blanc bien intentionné et de chevalier blanc mal intentionné.

Par « situation difficile » ici, j’entends quelque chose de sérieux, qui affecte la vie de la personne sur une durée plus ou moins longue, voire est définitive. Je parle de maladie mentale ou physique longue, de handicap physique ou mental, pas d’un simple coup de mou. C’est important, car si les chevaliers blancs bien intentionnés peuvent être présents pour de simple coup de mou, ou situation temporaire pourrave, ils ne feront en général aucun dégât. Les mal-intentionnés ne seront, en général, absolument pas intéressés.



On peut régulièrement voir des personnes, sur internet ou ailleurs, partager le fait qu’à la découverte du maladie de longue durée, elles ont vu petit à petit leur entourage s’évaporer. Bien souvent, on attribue ça à de la lâcheté, mais à mon sens, les raisons sont diverses, mais l’une d’entre elle est souvent mésestimé : aider quelqu’un est difficile.

Être handicapé, c’est difficile à vivre. Avoir une maladie mentale, c’est difficile à vivre. Être dans la misère, c’est difficile à vivre. Avoir une maladie physique longue, c’est difficile à vivre. Aider l’est également. Oh, quand on entend une personne proche se plaindre de sa situation, on a souvent envie de lui rappeler qu’elle aide, et que la décence implique de ne pas monopoliser l’espace par rapport à la personne aidée. C’est d’ailleurs, dans les milieux militant, une rhétorique extrêmement courante, qui, à mon sens, si elle est pertinente d’un point de vue idéologique, est particulièrement dangereuse dans la pratique, puisqu’elle contribue à la création de chevalier blanc bien intentionné.


Mais je digresse encore, qu’est-ce que c’est donc qu’un chevalier blanc bien intentionné ? C’est une personne qui va chercher à en aider une autre, et va dépasser ses propres limites. Elle va mettre de côté d’autres choses nécessaires à son propre épanouissement personnel, à son bonheur en somme, refuser de prendre du recul, s’épuiser en somme. Lorsque cela arrive, la personne va souvent s’enfuir. Parfois en claquant la porte, parfois de façon subreptice. Ce sont ces personnes « lâches » que l’on pointe souvent du doigt, celles qui, au final, n’ont pas réussi à rester. En vérité, si ces personnes peuvent en effet faire mal, leur réaction est, à mon sens, assez saine.

En effet, celles & ceux qui restent après avoir dépassé leur limites sont autrement plus dangereux. A cet instant, la recherche du bonheur qui se trouvait dans d’autre domaine se trouve transférée sur la personne aidée. Un morceau d’égo s’attache à la recherche d’améliorer la situation de l’autre. Ce qui peut fonctionner dans le cas d’une situation temporaire… mais est catastrophique lorsque l’on est face à une situation qui ne s’améliore pas. En effet, petit à petit, le chevalier blanc se trouve écrasé par l’échec de son aide, donc par l’échec de sa recherche de bonheur. Il s’enfonce, s’acharne de plus en plus à aider l’autre, et lui fait petit à petit ressentir le fait qu’elle est la cause de son mal-être.

Lorsque, finalement, le chevalier blanc finit par partir, il risque de faire des dégâts phénoménaux, puisque la personne aidée se sent « redevable » de toute l’aide qu’il lui a apporté, et de ce fait, coupable de ne pas avoir « changé », de n’avoir rien pu « rendre ». Elle subit donc, en sus de sa propre situation, une honte vis-à-vis de celle-ci d’avoir fait du mal à quelqu’un d’autre. De plus, le chevalier blanc risque de s’attacher à une autre personne dans cette même situation pour recommencer encore le même schéma.



Éviter d’être un chevalier blanc est complexe. En effet, il est difficile de dire à quelqu’un qu’on a besoin d’une pause, alors qu’objectivement, c’est la personne aidée qui en aurait le plus besoin. Cela peut sembler lâche (et c’est le message le plus souvent envoyé, y compris, encore une fois, dans le milieu militant) injuste, et peut-être, tout simplement, douloureux de s’éloigner de quelqu’un que l’on apprécie. Ne pas dépasser ses limites est complexe, car il est difficile de savoir où elles se situent, et dans quel mesure on s’implique « trop » dans l’aide que l’on apporte à quelqu’un est extrêmement difficile à cerner.

Pour autant, il est nécessaire de faire ce travail sur soi régulièrement pour ne pas risquer de faire des dégâts à l’autre. Il faut savoir prendre ces pauses, car elles sont aussi un respect, en vérité, vis-à-vis de l’autre. En tant que personne qui aide, vous avez le privilège de pouvoir prendre des pauses. La personne aidée ne le peut pas. Et c’est épuisant de ne pas pouvoir se reposer. Vous pouvez le faire, et le faire n’est pas trahir l’autre, bien au contraire, c’est justement pouvoir l’aider plus encore, après, une fois reposé. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais il m’a semblé important de rappeler que rationnellement parlant, se reposer est une bonne idée. Se protéger est extrêmement important. Une fois que les bases rationnelles sont admises, le travail sur l’émotionnel, la culpabilité ou l’égo, peuvent être commencés. Sans ces bases, il me semble impossible de pouvoir travailler à ne pas finir en chevalier blanc. Souvenez-vous : dépasser ses limites est dangereux, autant pour vous que pour la personne que vous souhaitez aider.




Passons maintenant à la seconde catégorie, les chevaliers blanc mal-intentionnés. Cette fois-ci, je ne m’adresserai pas à eux, puisque j’estime précisément que ce ne sont pas des personnes qui veulent du bien à la personne « aidée ». Je parlerai plutôt aux personnes en situation difficile de longue durée, ou à leurs proches bien intentionnés.

Les chevaliers blancs mal-intentionnés sont prêt à aider des personnes de façon massive, et parfois on pourrait facilement les confondre avec des chevaliers blanc bien intentionné, voire même avec une personne aidant saine et respectueuse de ses propres limites. Mais en réalité, les chevaliers blancs mal-intentionnés ne souhaitent pas que la personne aille mieux. Ils peuvent, selon leur intelligence et leur propre système égotique, aider véritablement la personne ou au contraire faire de l’aide de surface qui ne résout que des problèmes de fond, car en vérité, ils utilisent les personnes en situation difficile comme moyen de remonter leur estime. Ils deviennent « la bonne personne qui aide quelqu’un ».

Ils vont travailler à faire en sorte que la personne reste sous leur coupe, parfois utilisant la situation même dans laquelle elles sont pour justifier des mesures qui tiennent purement et simplement de la prise de contrôle. Exigence sur le poids, les horaires, la tenue, la nourriture, les activités etc. De plus, si la personne commence à aller mieux, ils vont chercher soit à saboter ce qui les aide, soit à créer une autre source de souffrance (souvent mentale/psychologique) pour conserver leur main-mise sur la personne.

La clef pour repérer les chevaliers blanc mal-intentionnés est de proposer des alternatives à des propositions qu’ils font. Si, par exemple, ils proposent de changer de praticien médical parce que « celle-ci se trouve plus près de mon taff, ça me prendra moins de temps » (ce qui peut passer pour une volonté de respecter ses limites, de ne pas chercher à s’épuiser et qui serait bien), la personne « aidée » peut proposer d’aller chez l’ancien praticien avec quelqu’un d’autre ou d’une autre manière. Un chevalier blanc mal-intentionné (un manipulateur, rappelons le), cherchera très probablement une autre raison de ne pas faire ainsi pour garder un contrôle maximal sur sa victime. Une personne bien intentionnée n’y verra aucun soucis.

Les chevaliers blanc mal-intentionnés cachent en réalité la recherche d’emprise et leur manipulation grâce à la situation difficile de la personne qu’ils disent « aider ». C’est une forme de violence psychique particulièrement perverse. Ils ressemblent aux chevaliers blanc bien intentionnés par bien des points, mais vont bien au-delà. Le chevalier blanc bien intentionné finira par craquer, ou, dans le cas où la situation s’améliore, ira mieux. Le chevalier blanc mal intentionné ne craquera pas, hormis dans le cas où la situation s’améliore.

De plus, un chevalier blanc bien intentionnés, ayant mis sa recherche de bonheur dans l’aide à l’autre, peut, petit à petit, devenir un chevalier blanc mal intentionné. La frontière entre ces deux types de personne est ténue, et tient principalement de leur égo, et, notamment, d’à quel point le bien intentionné a dépassé ses limites.




Dans tous les cas, les personnes qui aide quelqu’un dans une situation difficile doivent également être scrutés pour vérifier qu’elles ne font pas plus de dégâts qu’autre chose. Si vous aidez quelqu’un, vérifier que vous ne lui faites pas peser votre propre situation, que vous ne vous êtes pas trop investis égotiquement dans l’aide que vous lui apportez, que vous n’avez pas mis de côté d’autre choses qui vous font du bien, est quelque chose de vital. Précisons que je parle ici bien des situations dont on ne sait pas si elle s’amélioreront. Il est évident que parfois, on va mettre sa vie en pause pour aider une personne dans une situation de crise. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Parfois on ne peut pas faire autrement. Mais mettre en parenthèse sa vie pour aider dans une situation de crise, c’est une chose, s’épuiser en est une autre. Là est toute la différence entre les deux. Connaître ses limites. Comprendre quand on les dépasse. Se protéger. Se reposer. Ne pas faire plus de dégâts à ceux que l’on aime.



Prenez soin de vous.

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