On va parler un peu de ces deux textes, et .

Je me rappelle avoir lu des articles parlant du sexisme bienveillant, et du sexisme hostile, de la manière dont ils s’imbriquent. Ici, nous pouvons voir un pendant de la toxicité masculine qui fonctionne sur un principe similaire : Le masculinisme bienveillant, celui qui donne l’illusion de s’inquiéter pour les hommes mais est avant tout une marque de haine envers les femmes, le pendant bienveillant du masculinisme que l’on voit plus souvent sur internet, et qui est très lié à celui-ci.

Prenons donc cette histoire. A première vue, ce que l’on voit, c’est Florian, l’homme timide, l’homme fragile, celui qui essaie de surmonter sa timidité et se fait écraser par Eva, femme charmante mais cruelle. Elle est cruelle, elle lui balance le numéro anti-relou parce qu’il était moche et que c’était un boloss. Elle lui file et elle en rit avec ses copines. Elle est l’archétype de la femme tromperesse, celle qui cherche à ridiculiser les hommes, celle qui s’amuse tandis que l’homme subit ses méchancetés, jusqu’à se suicider.

Quand on y regarde de plus près, jamais on ne se demande pourquoi Florian se suicide. On ne questionne pas un seul instant le fait que la masculinité établit comme valeur d’un individu sa capacité à être « haut placé » sur le marché de la drague. Florian veut se suicider car il a compris qu’il « ne doit plus jamais parler à une femme ». Nulle part le narrateur ne questionne le fait que Florian ait fait de la réussite ou de l’échec de sa drague une raison de vivre ou de se suicider. Ça n’est pas pertinent. Florian a su « dépasser » sa timidité, et en échange, on s’est moqué de lui.

Pourtant, en réalité, Florian ne sait pas qu’on s’est moqué de lui. Il ne reçoit que le sms du numéro anti-relou. « Bonjour! Si vous recevez ce message, c’est que vous avez mis une femme mal à l’aise. Avec vous, elle ne s’est pas sentie en sécurité. Ce n’est pas très compliqué : Si une femme vous dit « non », inutile d’insister. Apprenez à respecter la liberté des femmes et leurs décisions. Merci. »
Florian ne sait pas qu’Eva l’a rejeté car « moche et boloss ». Il ne sait pas qu’elle en rit avec ses copines. Ça, c’est le narrateur qui l’indique. Lui n’a que ce message. Et ce message lui fait considérer qu’il doit se tuer. Il considère qu’une femme se sentant mal à l’aise aurait dû se taire plutôt que de lui dire. Il ne considère pas un seul instant qu’il ait fait une erreur, non, il prévoit de se tuer.

Les personnes qui lisent, eux, savent. Le message est clair. Eva est une ordure. Elle est l’archétype de la femme trompeuse, celle qui fait semblant, qui joue avec les sentiments des personnes. En effet, rien dans ses propos n’indiquent un danger qu’elle ait ressenti. Le numéro anti-relou est clairement mis en avant comme un moyen pour les femmes d’humilier les hommes.

Nulle part dans le texte n’est mis en avant la moindre question sur la raison d’être du numéro. Florian est courageux, courtois, gentil, timide, inquiet, il est l’archétype de l’homme fragile qu’une femme doit donc protéger en faisant attention à lui. Quant à elle, elle n’existe pas. Elle n’est pas là en tant qu’individu, elle est là uniquement parce que lui l’intéresse, la façon qu’on exige d’elle qu’elle réagisse est entièrement liée aux intentions de Florian. Elle est son faire-valoir. Vu qu’il a surmonté sa timidité, vu qu’il l’a approché gentiment, elle doit être gentille avec lui. On présente même une femme qui n’a pas été inquiétée, parce que l’idée reste qu’elle n’avait aucune raison de l’être, Florian étant un mec « bien ».

Passons au second texte. Cette fois-ci, on se place du point de vue d’Eva. Mais cette fois-ci, on admet le danger réel. On créé un homme dont on n’a pas un seul instant supposé qu’il était timide, ou gentil. On fait l’agresseur parfait. Mis en déroute… par un homme.
Ce texte qui s’ajoute au premier vient de la même personne et c’est important car il y a deux choses à noter.

D’une part, il pointe un problème qui a été mis en avant par des féministes depuis l’origine du numéro anti-relou, à savoir le danger d’agression par des mecs vérifiant le numéro. Mais surtout, il met en avant qu’un homme vient sauver la femme. Cette fois-ci, il y a la figure du sauveur, et le sauveur, c’est… un homme. On s’attendrait presque à ce qu’il ait été nommé Florian, mais en réalité, c’est plus subtile que ça.
La jeune femme s’appelle Eva. Le même prénom que dans le premier texte. Le même endroit également : à l’attente du train. On a cette fois-ci un jeu double entre les deux textes. Le premier met en scène une femme cruelle, et un homme gentil, le second une femme du même nom, sur un même endroit, un homme cruel qui l’agresse et un homme gentil qui la sauve. Les deux histoires se suivent très bien et font un double jeu vis-à-vis des femmes.

Le numéro anti-relou est une forme d’humiliation du mec bien, et face au mec pas bien, il vous met en danger et seul le mec bien pourra vous sauver. La question implicite, en filigrane, étant « si vous humiliez le mec bien, viendra-t-il vous sauver ? »

Bien évidemment, il n’y a aucun moyen pour quelque femme de distinguer le mec bien du mec méchant. Mais c’est le principe du masculinisme que de ne pas considérer le point de vue de la femme, mais uniquement celui du mec, et, de fait, du mec bien. Qui sait qu’il est un mec bien. Et qui ne doit donc pas subir X ou Y.

La personne qui a fait ces textes aura, dans ses réponses sur twitter, des messages comme « S’il est moche et riche, ça passe » quand on parlera harcèlement. Il parlera « détresse affective », plutôt que de chercher ce qui fait dans la masculinité qu’un homme peut se juger en valeur du fait de l’intérêt que lui portent les femmes. Notez bien : le masculiniste ne questionne JAMAIS la masculinité en elle-même. Florian décide de se tuer, non pas à cause de la masculinité, mais bien à cause de la femme (forcément cruelle). Aux hommes qui l’envoient chier, il n’hésitera pas à répondre « énorme Cuck » ou encore, à la question « C’est bien eux qui font genre de ne rien voir quand une meuf se fait harceler ? » un immédiat « si la meuf est moche faut pas déconner » (on notera d’ailleurs que, dans les deux textes, Eva est caractérisée par sa beauté en premier lieu)


La masculinité exige que les femmes s’occupent des hommes qui souffrent, ne soit pas dure avec eux, voire sortent avec parce qu’ils sont « gentils ». Le mythe du Nice Guy, du friendzoné, c’est avant tout, non pas l’idée qu’une femme ne peut pas dire non, mais bien au-delà de ça, l’idée qu’un homme qui fait certaine chose DOIT recevoir un oui. La femme n’est même pas considérée en tant qu’individu, c’est l’homme. Celui qui surmonte sa timidité. Celui qui est courageux d’oser parler à une femme dans la rue.
Si on replace ça de façon neutre : « un homme surmonte sa timidité et fait peur à une femme dans la rue » subitement, ça paraît beaucoup moins sympathique pour l’homme en fait. Mais ça impliquerait de considérer le sentiment des femmes.

Alors oui, effectivement, des hommes sont en détresse affective. Des hommes sont timides. Des hommes galèrent à trouver le moyen de parler à des femmes. Mais tout cela, ce n’est pas la faute des femmes. C’est avant tout la faute à la masculinité qui considère que parler à une femme, la draguer, est un acte performatif jugeant l’homme, sans prendre en compte le moins du monde la femme en face.