On continue le petit tour entre monde militant et monde de l'entraide avec "safe" et "trigger warning".

"Safe" a vu son sens drastiquement changer ces derniers temps. A l'origine, le terme était utilisé pour indiquer qu'une personne suicidaire étant en sécurité, donc pas en danger immédiat de se suicider. "Be safe plz". "She's safe" etc. Aujourd'hui, le terme est utilisé pour indiquer qu'une personne ou un lieu reconnaît les violences oppressives et s'efforce de ne pas les soutenir.

Ce glissement s'est fait de manière assez simple. Tout d'abord, Safe s'est vu appliqué à d'autres types de situations que la simple crise suicidaire, et, en particulier, les violences oppressives. De là, une personne safe s'est trouvé être une personne se trouvant dans une situation où l'on reconnaît les violences oppressives et où les personnes s'efforcent de ne pas les soutenir. Puis, petit à petit sont arrivés les lieux cherchant à rendre les gens safe, puis à devenir eux-mêmes safe. Pourtant, ce glissement est on ne peut plus malsain. En effet, là où safe était à l'origine fait pour indiquer l'état de la personne concernée, ce mot est devenu un marqueur pour l'environnement, un adjectif mélioratif pour une personne ou un lieu.

Safe n'est donc plus centré sur la situation d'une personne, mais centré sur ce qu'elle fait pour ceux autour d'elle. Safe devient un marqueur de "je suis quelqu'un de bien", et non plus une appréciation de la situation d'une personne en souffrance. Ce n'est plus un terme objectif, c'est une qualité, un label que les groupes et les personnes s'efforcent d'obtenir. Pourquoi est-ce gênant ? Parce qu'une personne safe au sens originel du mot, c'est à dire n'étant plus en situation de danger immédiat, n'est nullement une personne safe au sens dérivé du terme pour les personnes autour d'elle. Au contraire, la crise suicidaire peut être extrêmement agressive pour les autres. On en arrive donc au point où aucun lieu/personne "safe" au sens dérivé du terme ne met une personne en situation "safe". Safe devient un adjectif coercitif, qui indique qu'en cette zone un individu n'a pas le droit au faux-pas, puisque pour garder le caractère safe du lieu, la personne en sera expulsé ou violemment remise en question (selon le principe d'autoriser la colère des concerné-e-s qui dérive en une survalorisation de la colère, j'en parle ici).

Un milieu safe n'est donc pas safe pour qui que ce soit. Ce n'est pas une notion qu'il envoie à ceux qui en font partie, mais une exigence qu'il leur impose. Ce glissement fait de safe un mot qui est devenu creux, sans réalité autre qu'un avertissement. Et pour cause: les deux définitions du mot ne peuvent pas coexister. Il est impossible qu'une personne soit en sécurité dans un lieu safe puisque TOUT LE MONDE est, d'une façon ou d'une autre, bourré de préjugé et de conditionnement oppressifs. Si l'on rajoute à ça le virilisme se situant derrière l'abus de la colère, on arrive à un mot qui n'a plus de sens, alors même que ce mot est une nécessité.

Pour autant, il ne faut pas considérer que le mot safe ne puisse pas du tout être utilisé dans le milieu militant. Mais il doit être modifié. On n'est pas "safe" sur toutes les oppressions. Une personne en subissant un certains nombres peut se retrouver safe quelque part, mais uniquement si le lieu se préoccupe des siennes, et traite ses réactions oppressives en prenant en compte celles qu'elle subit. Une femme victime de violence qui porte des propos psychophobes dans un témoignage n'a pas à être pourrie parce qu'elle n'a pas utilisé les bons termes, en particulier lorsqu'elle est en état de choc. Une personne ne connaissant pas les codes militants a autant le droit qu'une autre à un soutien. Safe ne peut pas en milieu militant, être un adjectif de toutes les oppressions. Safe nécessite d'être centré sur un domaine précis. Safe nécessite la bienveillance et le refus pur et simple des codes élitistes et virilistes de nos milieux et doit resté centré sur les situations "de crises", même si cette définition peut être élargie aux violences oppressives, le concept de crise, de dégâts subie par une personne doit être au centre de l'idée.

J'ai inclus également Trigger warning dans cet article car ce mot est fortement lié à "safe" dans son acceptation dérivé. Le but étant de ne pas mettre en danger psychique d'autres personnes. Je ne reviendrai pas sur la nécessité du trigger warning (déjà fait ici et même là) mais bien sur la complexité du concept.
Le Trigger Warning est, à l'origine, prévu pour les personnes souffrant de traumatisme, dans le but de leur éviter des reviviscences, à savoir le fait de littéralement revivre une expérience traumatisantes qu'elles ont vécue. De ce fait, les trigger warning ont très rapidement été utilisé dans les milieux de l'entraide, notamment pour indiquer la présence de photos ou de détails décrits. En France, on trouvait d'ailleurs plus facilement la marque attention que TW plutôt visible sur les forums anglophones, le concept restant le même.
Le terme s'est écarté assez rapidement du trauma pour s'élargir à d'autres situations, par exemple les messages difficiles à lire pour les personnes ayant une addiction (par exemple comportant pro-ana, mais aussi simplement des descriptions de l'addiction).

Le danger se trouve, à l'heure actuelle, à plusieurs niveaux. D'une part, à un niveau qui vient de la dépolitisation des questions militantes. En effet, c'est par le fait de rendre si "témoignagesques" les questions d'oppressions que l'on arrive à des notions comme le kink-shaming ou la veganophobie. Or, si un TW racisme a tout son sens (Même au sens premier du concept de Trigger Warning puisque des études indiquent que le racisme cause des problèmes psy) un TW nourriture non vegan comme j'en ai déjà vu, n'en a strictement aucun. Mais ceci, à la rigueur, sera réglé par une "simple" remise en perspective de la réalité des oppressions. C'est une simple conséquence dommageable, mais pas un problème de l'utilisation du TW en milieu militant.

En revanche, le TW en milieu militant pose plusieurs soucis. Déjà on peut voir parfois que le simple fait de mentionner un sujet fait apparaître un TW. Là, on a bien une déviation de sens. La mention simple d'un sujet ne nécessite pas de TW. En effet, le TW mentionne le sujet. Si la simple mention d'un sujet est trigger, alors le TW l'est aussi, et il est inutile. Comme pour "safe", trigger warning est devenu un label, là où c'était un concept qui avait un but: éviter de faire du dégâts psychiques aux personnes tombant sur le texte. C'est plus devenu "je vais parler de ce sujet".
Il y a une raison à ça: dans un monde militant twitterien, notamment, où l'on commence un sujet sans trop savoir forcément jusqu'où l'on va aller, il est difficile d'indiquer un TW dès le début. Et le faire en plein milieu de tweet peut revenir à les cacher du fait du système qui ne fait apparaître que le premier et les quelques dernières réponses. Mais cela pose un soucis: la dilution du TW dans un océan qui font que les personnes concernées peinent à savoir si un sujet va simplement mentionner un sujet ou s'il va y être décrit.

Tout comme "safe", le concept du TriggerWarning n'est pas mauvais du tout pour un milieu militant où il faut apprendre à prendre soin de soi. Mais précisément, le trigger warning doit être retravaillé, modifié. Il doit être précis, ciblé, et surtout pesé. Avant le Trigger Warning, on peut très largement indiquer les sujets abordés par un résumé rapide ou par des mentions entre crochets. Le Trigger Warning doit reprendre sa place de message d'avertissement aux personnes en situation de fragilité psychique.

Safe et Trigger warning, pour conclure, sont révélateurs, à mon sens, d'un milieu militant qui récupère des concepts (intersectionnalité, safe, trigger warning, gaslighting, dogpiling, pervers narcissique) et les utilise de façon automatique, avec un effet de mode, sans les expliquer suffisamment, ce qui conduit à leur dilution petit à petit jusqu'à ce qu'ils n'aient plus de sens et que celleux qui en sont à l'origine soient obligés de monter au créneau pour gueuler un bon coup. Leur trajectoire sont révélateurs d'un milieu militant qui se remet peu en question, et utilise des concepts avant même d'avoir réussi à comprendre leur utilité, par effet de mode.