Entraide & militantisme "Nos identités sont politiques" #1

J'ai hésité à balancer un bon gros titre en mode troll "votre identité est politique foutez-nous la paix", ou un truc du genre, mais d'une part, j'ai rien trouvé qui me plaisait, d'autre part, le débat est déjà largement assez clivé pour ne pas commencer dans le brutal. (croyez-moi, c'est pas facile, le troll étant ma méthode pour désamorcer toute angoisse face à des réponses agressives, je me sens très nu en écrivant ce texte sérieusement). Ce billet est le premier d'une série de 3-4 qui vont traiter de la rencontre entre les milieux militants et les milieux de l'entraide sur Internet. A l'heure actuelle, j'ai prévu "nos identités sont politiques",; "espace safe & trigger warning", "concerné vs non-concerné", avec un doute sur un quatrième. Bref, ce billet est plus une introduction à la suite, plus des questions et des pensées que je pose

Nos identités sont politiques. Cette phrase, je l'ai lu ça et là depuis un bail dans le milieu militant, sans bien savoir d'où elle venait. Le dernier mot est celui qui est important. Politique. Soit on le prend dans son sens "pratique du pouvoir" soit on le prend dans le sens de cadre général d'une société. En général, c'est la deuxième idée qui est considérée, c'est à dire qu'être femme indique une organisation sociale qui agit sur un individu. Au final, une oppression.

Récemment, cette phrase a été beaucoup utilisé pour parler des identités de genre et des orientations sexuelles, et principalement pour critiquer les divers termes apparaissant ces dernières années. Un mot avait retenu mon attention: caedsexuel, les personnes ayant eu une attirance sexuel et n'en ayant plus suite à un trauma. Se scindent deux camps en général. "Nos identités sont politiques" vs "Mon ressenti est pertinent" pour faire dans le grossier. Pour les premiers, ces mots sont malsain car divisent la lutte, voire découlent d'une idée libérale qui finit par noyer la lutte social dans une recherche individuelle. Pour les autres, le ressenti d'un individu est quelque chose qui a trop été mis de côté et nécessite d'être pris au sérieux. Je caricature, les arguments sont divers et variés et je rejoint régulièrement les camps d'un point de vue ou de l'autre. Pour moi, le problème, vous vous en doutez après avoir lu l'intro, vient du fait que le milieu militant a rencontré un autre milieu, celui de l'entraide.

Quand cette rencontre a-t-elle eu lieu ? Je sais que c'était dans les 6-8dernières années. Il y a dix ans, je naviguais sur les réseaux d'entraide, et le militantisme en était complètement absent. Ce n'était pas formellement interdit dans aucune charte, simplement ça ne s'y trouvait pas. Petit à petit, j'ai pu voir les premières incursions. Aujourd'hui, dans le milieu militant, je retrouve régulièrement des personnes issus des réseaux d'entraide, que ce soit sur les réseaux anglophones comme francophones. Or, ces deux milieux, bien que complémentaire ce qui a conduit à cette rencontre, étaient singulièrement différents. Cela a contribué à causer des soucis sur les forums d'entraide qui ont encore du mal, à l'heure actuelle, à se définir clairement une ligne de conduite politique (certains refusent toute analyse politique, d'autres au contraire ont intégré ces données à leur règlement, d'autres font un peu moit-moit etc.), de même que les milieux militant ont été scindés entre des analyses de classes et des réflexions individuelles.

Revenons à Caedsexuel. Ce mot a-t-il une utilité politique ? Permet-il de distinguer deux classes d'individus avec un rapport de pouvoir entre l'un et l'autre ? Non, en effet. C'est d'ailleurs une sous-catégorie d'asexuel, (je ne l'ai pas pris pour rien) donc, socialement parlant, ne permet pas une réflexion ou un appui à une lutte. Mais individuellement, ce mot est extrêmement important. Il permet à une personne de se construire, de supprimer l'étiquette "monstre" que la société lui colle. Elle peut permettre à une personne de se supporter un jour de plus au moment où elle en serait incapable. Celles & ceux qui considèrent que le fait que ça n'ait pas d'utilité politique rend le terme aberrant sont de nouveau dans ce syndrome du martyr que j'ai déjà évoqué. Depuis quand une identité doit-elle avoir un intérêt politique pour exister ? Parce que "nos identités sont politiques" ? C'est une aberration, un serpent qui se mord la queue. Le monde de l'entraide n'a pas attendu le monde du militantisme pour créer des mots, donner des étiquettes qui permettent bien souvent de nous sauver, de nous dire "tu as le droit d'exister", à nous, qui en doutons depuis un bail. Pour autant, supposer que ce terme a un intérêt politique est, là aussi, dangereux. Parce que justement, ces étiquettes ne sont pas politiques, et une lutte de classe nécessite une délimitation claire de la classe. Ce qui nous amène au véritable problème: comment distingue-t-on une identité politique d'une qui ne l'est pas ?

Je n'ai pas de réponse à cette question. Mais il faut se la poser. Si je m'identifie comme agenre, je suis cis pour autant. J'ai utilisé un terme "cis" (a contrario de "trans") pour une notion politique (deux mots, s'excluant l'un l'autre, définissant l'un en zone de pouvoir, l'autre en zone d'oppression point à la ligne), et un autre (agenre, homme, femme et tout un tas d'autres possibles) pour une notion individuelle. C'est une méthode qui peut marcher. Mais elle n'existe pas, par exemple, pour l'orientation sexuelle (à ce que je sache). Le danger de vouloir refuser les termes sous prétexte qu'ils ne sont pas politique est justement de s'enfermer dans la position du martyr, d'empêcher toute entraide, et du coup, de perdre ses forces (voire de mettre en danger les autres). Cracher à la gueule des personnes qui se définissent comme caedsexuel c'est meurtrier. Le danger de ne pas distinguer l'individuel du politique est justement, de transformer une lutte en une entraide individuelle. Non, aider une personne en pleine crise psychotique, ce n'est pas être un-e "allié-e". Ce n'est pas militant, c'est individuel. C'est important, sans aucun doute, et ça peut se porter à votre crédit si vous voulez savoir si vous êtres quelqu'un de bien. Mais c'est pas un acte militant. Cet acte peut découler de votre militantisme, mais il n'est pas militant en soi.

L'une des différences avec une identité au sens militant du terme, une identité politique est que l'on n'a pas le moindre choix. C'est une dichotomie avec d'un côté les individus en position de pouvoir et de l'autre celleux en position d'opprimé. A l'inverse, on peut parfaitement ne pas avoir envie de chercher un mot pour une donnée de son identité, lorsqu'on parle de l'individuel. C'est au choix de chacun, c'est d'ailleurs bien son but. Là où le but du militantisme est de donner une vision claire d'un système politique, de canaliser le plus possible les capacités dans le vue d'une lutte sociale, donc de prendre plein d'individus et d'en faire un tout, le but de l'entraide est d'offrir une case "je suis légitime" au maximum d'individu, de combattre le concept de la monstruosité de façon pragmatique. (oui, pragmatique, idéalement on pourrait dire "pas besoin d'étiquette pour avoir le droit d'exister" mais dans les faits, ces étiquettes sont très souvent nécessaires)

On voit donc que d'un côté, la ligne politique est à la fois très pragmatique (lutte de classe, réduction des identités à un schéma le plus large possible pour une action sociale) et idéaliste (non prise en compte des individualités, supposition qu'on peut se passer de sous-catégorie au nom de l'idée d'une société meilleure), là où l'autre camp, sur le ressenti est également pragmatique (prise en compte des individualités, recherche d'aide à tout un chacun en se basant sur la réalité) et idéaliste (manque de notion politique, idée trop centrée sur l'individu, non-prise en compte du contexte social). Ces deux mondes pour autant, sont complémentaires, nous n'avons simplement pas encore trouvé la bonne balance. Le monde du militantisme a besoin de l'entraide, pour permettre aux individus de ne pas se sacrifier. Saviez-vous que la durée moyenne de militantisme est de 5ans ? C'est Sophie Labelle qui avait parlé de cette durée, d'où sa volonté de créer une bande dessiné pour la "génération suivante". 5ans, c'est court. Je crois également que d'autres militant-e-s de longue date avait dit que le sacrifice avait été lourd, et qu'iels ne s'étaient pas assez protégés. L'entraide permettra sans aucun doute de renforcer les individus, de limiter leur épuisement. Parce que oui, ça épuise. De l'autre côté, le monde de l'entraide a besoin du militantisme. Parce qu'on ne peut pas nier les violences systémiques qui touchent des individus. On ne peut pas agir comme si les traumatismes n'étaient que des données individuelles. La dimension politique est nécessaire pour justement comprendre et apporter un soutien.

On n'est pas ennemi. On a juste du mal à comprendre qu'on regarde la même merde de deux côtés différents.

Commentaires

1. Le mardi 1 novembre 2016, 21:33 par Phtalo

Bonjour,

Je suis d'accord pour dire qu'une des lignes de fracture entre les deux camps que tu présentes est la vision collective militante contre la vision individualisante d'entraide, et qu'à priori les deux ont des buts différents.

Par contre, ce qui est inquiétant à mon sens, c'est que justement le camp des identités individuelles souhaite entrer dans le champ du militantisme, en promouvant par exemple le remplacement du parapluie LGBT par celui du MOGAI, dépolitisant alors complètement le premier. Si on affirme que toutes ces nouvelles étiquettes ont une légitimité politique parce qu'elles ont une légitimité individuelle, alors elles constituent une menace pour la pérennité des luttes LGBT. En effet, si seule la façon de se définir compte, indépendamment de la position réelle de la personne dans la société, alors le sens de ces luttes disparaît.

Je pense que c'est le fond de la critique faite par les LGBT matérialistes à nombres d'analyses MOGAI ou aux listes d'étiquettes, et qui me semble être passée sous silence dans ce texte.

2. Le jeudi 3 novembre 2016, 11:14 par Jonas Lubec

Je pense qu'il y a une complète aberration à supposer qu'il y a "le camp des identités individuelles" ou "le camp du militantisme". C'est bien justement le problème. Les deux domaines se sont rencontrés, les deux domaines ont apporté l'un à l'autre. Qu'il y ait une portion d'individus qui revendiquent de la politique dans chacun de ces mots, c'est sans doute exact, mais bien souvent, la critique matérialiste se borne à exiger que toute identité soit politique / à refuser des identités qui ne lui plaisent pas. (parce que "inutile" parce que "pas politique" etc.)

Or, si la question de la politique d'une identité peut être posée, et c'est exactement ce que je dis dans ce texte, elle n'a pas le droit de nier l'identité en question. Je ne passe pas sous silence les analyses matérialistes, je pointe justement du doigt qu'elles sont bien souvent tout aussi malsaines dans leur tout-politique que sont les personnes plaçant le ressenti par dessus tout.

3. Le dimanche 6 novembre 2016, 18:43 par Phtalo

Je parle de camps parce tu présentes le débat comme polarisé autour de deux positions.

Je pense que personne (ou alors, faut avoir du temps à perdre) ne renie le droit à des personnes de se désigner « neutrois » ou « caedsexuel ». Le vrai problème (et c'est ce que sous-entend le mot « politique »), c'est lorsqu'on prétend que les neutrois ou les caedsexuels sont des minorités opprimés, alors que ces identités n'existent pas à l'échelle de la société. Ou encore, que reconnaître ces identités va renverser le patriarcat ou que sais-je.

Le problème est donc non pas de refuser que des gens s'identifient à telle ou telle étiquette, mais que ces étiquettes, utiles pour un travail de self-care, deviennent des outils militants, dans le sens de rédéfinition de la société. Je trouve bizarre – mais peut-être ne lis-je pas les matérialistes qui te posent visiblement problème – de considérer que cette analyse est malsaine car tout-politique.

4. Le mardi 8 novembre 2016, 10:37 par Jonas Lubec
A vrai dire, il est justement assez courant de voir des articles de personnes indiquant que "ces mots sont inutiles" en le justifiant parce qu'ils ne sont pas politiques. Alors oui, faut avoir du temps à perdre, peut-être, mais précisément, y en a qui le perdent à ça.

De fait, d'ailleurs, les analyses matérialistes qui ne tombent pas dans le mépris des étiquettes de care sont, en fait, assez rares. L'immense majorité des articles sur le sujet tombent à un moment ou à un autre dans la moquerie ou le mépris.
5. Le mercredi 7 février 2018, 10:14 par Eclipse

OUI! Merci beaucoup pour cet article, j'avais remarqué ce soucis sans trop arriver à mettre un mot dessus, et tu as, je pense, très bien expliqué le soucis!

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