Pendant mon mois de repos, j'ai réfléchi à pas mal de choses. Cela faisait un bout de temps que j'étais un peu gêné par la manière dont, dans certains milieux militants que je fréquente, on s'attache au langage et à sa déconstruction. Il faut dire aussi qu'autour de moi, il se trouve des personnes auxquelles je tiens profondément qui sont plus que sceptiques à ce sujet, dont certaines, qui, tout simplement, ont abandonné toute idée de militantisme ou même d'information du fait d'un état psychique trop fragile et des réactions trop violentes, ou simplement de l'incapacité à résister à la pression à l'idée qu'un mot mal placé puisse complètement anéantir toute une pensée.



j'ai vu à plusieurs reprises des cas où la reprise sur les mots était fait à des personnes n'ayant aucun lien avec le militantisme, et ce, de façon directe voire même virulente. Ça ne peut (quasiment) pas marcher. L'idée que le langage sert l'oppression suppose de nombreux prérecquis. Il faut tout d'abord s'ôter de l'esprit que l'oppression est une affaire de bons ou de mauvais sentiments, d'amour ou de haine, bref, de relations interpersonnels, et concevoir qu'on a affaire à un fait social qui s'intégre dans chaque aspect de nos vies et modifie constamment les existences de tous les individus au travers de micro et de macros agressions depuis des siècles. Une fois qu'on a réussi à sortir de cette idée, on peut commencer à discuter du fait que les mots sont importants, et qu'il serait utile de chercher à s'occuper du langage pour limiter le conditionnement dont celui-ci est responsable.
Réagir immédiatement à un propos, hors milieu militant est, à mon sens, délétère. Les mots sont importants, mais uniquement du fait d'une certaine base de réflexion que l'on possède. S'attaquer à eux frontalement avant de s'attaquer au reste, c'est risquer un rejet pur, simple et définitif. Je dis bien de façon directe, parce qu'il y a de nombreuses méthodes indirectes qui permettent de le faire. « Nan mais il faudrait le foutre en HP lui. » « Hé, l'HP c'est pour aider des gens qu'en ont besoin. Fous le dans une poubelle lui plutôt. » c'est une façon indirecte, et relativement efficace.
Lorsqu'on parle efficacité des réactions en situation hors-militants, l'une des premières réponses reçues est « tone policing » et « j'attends juste de la décence. ». Là encore, j'y retrouve le syndrome du martyr dont j'avais parlé dans un ancien article. Des personnes n'hésitant pas à foncer dans le tas, et subissant, de ce fait, un énorme get-back dans la gueule, mais satisfaites d'une certaine radicalité. Il n'y a pour autant rien de mal à parler de ce qui fonctionne le mieux, rien de mal à chercher à se ménager dans ses rapports avec les autres, sans pour autant laisser passer tout et n'importe quoi. Mais bon, ça, j'ai envie de dire, chacun son problème au final. Le truc qui me chiffonne est un peu plus costaud en fait.


l'idée que les mots sont vecteurs d'une oppression vient, justement, du fait que l'on parle de la construction du langage et du caractère global d'une oppression, et non, simplement d'un rapport entre des individus. A partir de là, si on utilise un terme opppressif d'un texte pour le critiquer ou le dénigrer, on fait, je pense, un contre-sens pur : on ramène le global à l'individuel.
C'est d'ailleurs la première des défenses utilisées par celles et ceux qui emploient ces mots. « Mais je ne le pensais pas comme ça. » Et c'est vrai. Il est évident que rare sont les personnes qui pensent à des troubles psys quand, face à quelque chose d'étonnant iels s'écrient « c'est dingue ». De même, les personnes pensant à une vulve en s'écriant « quel con » ne sont pas la majorité. Parce que nous n'apprenons les raisons d'existence et l'étymologie des mots que des années après les avoir découvert pour la première fois. Nous fonctionnons par mimétisme dans notre apprentissage.

Est-ce que cela veut dire que toute réflexion sur les mots est sans intérêt ? Au contraire, justement. Il y a nécessité de créer des alternatives au langage et à son conditionnement, nécessité de l'étudier, le décortiquer etc. Mais on parle ici du langage de façon social, pas individuel. Si on dénigre une personne ou un propos pour un terme, au final, on agit comme si c'était l'individuel le problème, et non le systémique, donc on utilise le fait que le problème soit systémique et non individuel pour rejeter la faute sur l'individu et non le système. Le serpent se mord la queue.

Le langage est important, les mots, pas tant que ça.