Agenre et cis. Ces deux mots, très souvent, posent soucis. Soit on les utilise pour nier le fait que je sois agenre, soit pour nier le fait que je sois cis. Pourtant, ces deux données sont parfaitement cohérentes, étant donné qu'elles font parti, dans mon cas, de deux oppressions différente. Entendons-nous bien, dans cet article, je vais parler de mon cas personnel. Il n'est nullement question de dire aux autres personnes qu'elles ont à se considérer ainsi, simplement d'expliquer mon point de vue me concernant sur ce sujet.

Je suis cis. Mon corps ressemble à celui que la société considère comme étant celui d'un homme. Je ne suis pas gêné lorsqu'on me genre au masculin, je ne ressens, socialement parlant, aucune violence dans le fait qu'on me genre de cette manière. Au téléphone, on me genre au féminin (je n'ai jamais saisi pourquoi, mais c'est constamment le cas lorsque je suis démarché), le reste du temps, on me genre au masculin. Lorsqu'on parle du taux de meurtre des personnes trans', je ne me ressens pas comme faisant parti de cette statistique. Socialement parlant, j'ai l'intégralité des privilèges cis. Je n'ai pas peur lorsque j'utilise des toilettes publiques, personne ne me pose de questions sur mes parties génitales, je n'ai pas besoin de la moindre action sur mon corps pour être validé par la société dans le genre qu'elle m'a assigné, et je ne ressens pas le besoin d'être validée par la société sur le fait que je sois agenre. Les médecins ne me posent aucun soucis lorsque je vais en voir un-e etc. Bref, quel que soit l'article qui parle des privilèges cis, je les ai tous. Pour moi, qui effectue une analyse de classe entre d'un côté la classe oppresseur et de l'autre la classe oppressé-e, il n'y a pas de doute que je me situe dans celle des oppresseurs.

Pour autant, je suis agenre. Je suis quasiment incapable de m'identifier à un personnage masculin. Dans mes jeux vidéos, j'abandonne en moins de quelques heures les personnages masculins que je tente de jouer, là où les personnages féminins sont ceux que je peux jouer durant des dizaines voire des centaines d'heures. Dans mes livres, je me sens bien plus proche des personnages féminins, Georgia Mason (feed), lisbeth salander (millenium) et d'autres encore m'ayant fortement "imprimé". Si le personnage principal est un homme, je me vois à côté de lui. Alors pourquoi agenre ? Parce que cette identification, j'en suis certain, aurait été l'exacte opposée si j'avais été assigné femme à la naissance. Ce n'est pas une identification de ressenti, mais de contrebalancement. J'ai longtemps pensé que c'était assez cissexiste comme ressenti, se basant encore une fois sur les organes génitaux pour contrebalancer. Sauf que je n'ai pas forcément d'information sur ce point, dans mes romans / mes jeux vidéos et surtout...
le fait que je sois agenre est dû à ma neuroatypie, non à une gêne vis-à-vis de mon genre assigné à la naissance. C'est le concept même du genre que je n'ai jamais fondamentalement saisi. Tout comme nombre de conventions sociales, j'ai appris avec le temps, à m'y adapter, mais ce n'est rien de plus que de l'adaptation. Dire ou répondre à "comment allez-vous" le matin à ses collègues rentre dans le même schéma. Je ne comprends pas l'intérêt de cette question que l'on se pose sans véritablement avoir envie de connaître la réponse. Mais j'ai appris que c'était ce qu'on attendait de moi, et je m'y adapte. Le genre qu'on m'a assigné à la naissance est dans ce cas également. Pendant longtemps, j'ai corrigé les personnes au téléphone qui me genrait au féminin. Non que ça me gênait de l'être, mais simplement parce que je savais que la société attendait de moi que je le fasse. De même que je faisais des cadeaux aux personnes à leurs anniversaires. Et sur ce point, d'ailleurs, faire des cadeaux aux anniversaires était infiniment plus douloureux pour moi que d'être genré au masculin. C'était une angoisse constante, et lorsque je m'en suis libéré aux alentours de mes 16ans (en indiquant à ma famille que je ne demandais plus de cadeaux pour mon anniv et n'en ferais plus), ça m'a fait un bien ahurissant.
La raison en est simple: faire des cadeaux implique de ma part que je prenne énormément de temps et d'énergie, à un moment donné, pour m'adapter à ce que la personne en face souhaite et à ce que la société accepte. C'est un travail énorme et usant vu qu'il doit être fait à une période donné avec une deadline, et que seul un des quatre types de cadeaux (tels que je vois les cadeaux), est considéré comme valide. A l'inverse, être genré au masculin ne me gêne pas, et je me genre au masculin plus souvent qu'au féminin, simplement parce que ça, je l'ai intégré avec l'apprentissage de la langue.

Je me considère donc comme agenre et cis. Ceci n'a pas vocation à dire aux autres personnes agenres qu'elles n'ont pas légitimité à se considérer trans, mais simplement à expliquer mon point de vue sur le sujet. Agenre est une donnée d'identification personnelle, une sensation d'incompréhension vis-à-vis de ce concept, qui se trouve englobé dans un très grand nombre d'autres concepts dont je n'arrive pas à saisir l'utilité/le fonctionnement/l'intérêt du à ma neuroatypie, Cis est une donnée politique qui permet d'analyser une situation sur l'axe du cissexisme. Il va de soi, je le rappelle ici, que ceci est une considération personnelle et qu'au grand jamais elle n'est une réflexion sur toutes les personnes agenres.