Je suis en colère. Pour celleux n'étant pas au courant, blogschizo a publié cet article. Suite à celui-ci, des personnes du groupe en question sont venu s'indigner que les témoignages avaient été récupéré et déformé sans l'autorisation de leurs auteurs.

Plusieurs choses posent problème ici. D'une part, le terme témoignage n'a pas de sens. Un témoignage est un propos attestant de la réalité d'un événement ou d'un propos. J'insiste bien que cela atteste de la réalité d'UN événement ou d'UN propos. Un témoignage est donc quelque chose de fondamentalement individuel. Si deux personnes peuvent avoir des témoignages similaires, elles n'ont pas le même. Les propos rapportés dans l'article ne relève pas du témoignage. En effet, cela n'atteste pas de la réalité d'un événement spécifique, les phrases sont des indicateurs de réflexions courantes. Et ce n'est pas du verbiage de parler de ça, parce que c'est majeur. Si les témoignages de tout un chacun leur appartiennent pleinement, c'est parce qu'ils sont individuels. Ceci est un témoignage: https://blogschizo.wordpress.com/2011/04/16/19-janvier-1996/. Il est daté, les propos sont ceux de la personne elle-même, bref il y a tout un ensemble de données individualisant le propos. Si je parle trouble psychotique et que je dis que j'agressais une personne dans mon sommeil, je fais un témoignage. Si je dis qu'un trouble psychotique peut se traduire par une agression, je ne fais pas un témoignage. Je fais un constat d'une réalité. Pour autant, les deux phrases peuvent, dans un certain sens, faire référence à mon vécu, mais seule la première est un témoignage et de ce fait, je ne peux exiger la « paternité » que de la première.

Les propos rapportés dans l'article ne sont donc pas des témoignages. Aucun d'entre eux n'est suffisamment rare (j'en ai vécu 21 sur 24, plusieurs personnes ont indiqué des ratios similaires, avec une personne en ayant vécu 23 sur les 24) ni suffisamment individuels (pas de noms, d'indices clair sur les émetteurs/récepteurs etc.). Parallèlement, en parlant de "propos déformés", on voit bien que les personnes ont senti (consciemment ou pas) que ce n'était pas leurs propos. Elles sont parties du principe que c'était les leurs du fait de l'introduction, et elles ont poursuivi avec cette idée en tête. Or, la phrase en question est un banal moyen assez cheap d'introduire un sujet. On peut trouver ça sur tous les blogs. On peut voir cette technique utilisée ici par exemple. Je ne commets aucune violence contre cette personne, alors même que moi je donne une information sur elle (son âge). Et si on peut comprendre l'erreur originel de croire que c'est une compile, une simple explication le démonte et ça devrait terminer la discussion. Sauf que... non.

Et là je vais en venir au coeur du sujet et c'est quelque chose qui, dans le militantisme contre la psychophobie, me faisait ronger mon frein depuis quelques temps j'ai l'impression, même si je n'en avais pas conscience. Le militantisme contre la psychophobie est rongé par un manque d'analyse systémique, une réutilisation des codes des autres mouvements militants et centré sur le ressenti et la colère avec un manque flagrant de bienveillance les uns envers les autres.

Le ressenti d'une personne est très important dans de nombreux mouvements militants, mais dans le milieu contre la psychophobie, nous sommes les premiers à savoir que prendre au sérieux un ressenti, ce n'est pas lui dire "amen", au contraire, cela peut être prendre le temps de faire une analyse de la situation afin de vérifier si le ressenti est basé sur une réalité, ou sur une appréciation erronée de celle-ci. Mais ce n'est pas ce qui est visible un peu partout. Un peu partout, on voit le ressenti comme étant "la réalité", à laquelle la personne en face est donc obligée de s'adapter quand bien même ça n'ait strictement aucun sens face à ce qui a été produit. Ce faisant, les product-eurs-rices de contenu se voit dans une situation extrêmement précaire où iels sont dépossédé-e-s de leur contenu au profit du ressenti de leur lect-eur-rice-s, les plaçant dans une position où iels ne peuvent pas produire du contenu de qualité, simplement prier que quelqu'un n'en ressente pas une violence. Et cela, en sus, s'adjoint au problème de la surlégitimité de la colère.

J'en avais déjà parlé dans l'article sur prendre soin de soi, mais un des effets pervers de la légitimation de la colère a été la création d'un lien colère <-> souffrance, qui s'est transformé en double lien où la façon dont on évalue la souffrance d'une personne est liée à la colère dont elle fait preuve. Cette surlégitimité de la colère, quand elle est dirigée à l'encontre des dominant-e-s, j'avoue que je m'en tamponnerais le coquillage avec un poil de lama, mais dès l'instant où elle se dirige vers des concerné-e-s, elle en devient franchement dangereuse.

La lutte contre la psychophobie est une lutte dans laquelle se trouvent de très nombreuses personnes extrêmement fragiles. Crise d'angoisse, dissociation, déréalisation, dépersonnalisation, crise suicidaire, j'en passe et des meilleurs. Nous sommes continuellement rappelés que nous ne sommes pas capables, par le monde médical, par nos familles, par la société en général. La bienveillance entre personnes ayant des troubles psys n'est pas simplement une bonne idée, c'est un acte militant nécessaire, en particulier envers les personnes ayant des troubles psys lourds, car leur voix ne sont tout simplement pas écoutées. En dépossédant les créat-eur-rice-s de leur contenu et en oubliant toute forme de bienveillance à leur égard tout en justifiant la colère, tout ce que l'on créé, c'est une silenciation des rares personnes qui offrent les premières plates-formes de contenu solides indépendantes du monde médical.

De plus, S'il est peut-être possible dans d'autres mouvements militants d'accepter une violence à l'égard des personnes concernées (ça me perturbe perso mais admettons), on ne peut nullement réutiliser ce code dans la lutte contre la psychophobie. On n'a juste pas le temps, on n'a pas la force et surtout, on n'est pas assez. Combien de blogs abordent les problèmes de santés mentales avec une analyse politique ? Moins d'une dizaine en France je dirais. Dans le paysage des blogs, il y a même des maladies mentales qui ne sont tout simplement pas représentées. Blog sur la dissociation de personnalité ? Blog sur les personnes mythomanes ? Cherchez, moi j'ai pas trouvé. J'ai des témoignages, ça et là, sur des forums, bien planqués, rien de consistant. Sospsychophobie ? Je ne sais pas quel âge elle a mais moins de 4ans. La Mad Pride ? Elle a eu 2 éditions à Paris. Nous devons lutter contre l'injonction à la médication, contre l'injonction à la non-médication, contre les abus psychiatriques, contre la déshumanisation, contre l'utilisation de nos existences comme défense de la suprématie patriarcale et blanche, pour nos droits à décider pour nous mêmes, contre les mépris des auto-diagnostics et nous sommes si peu, si désorganisés, si brouillons, si jeunes, en quelque sorte, dans nos luttes (on fait très peu de liaisons avec les associations de lutte de nos parents par exemple, et pourtant elles existent, tant de choses reste à faire on est l'embryon d'un mouvement militant) que l'on ne peut pas se passer de bienveillance les uns à l'égard des autres. Refuser la bienveillance au nom du droit à la colère, c'est considérer que l'individualité d'un ressenti prime sur l'action commune face à un système.

La bienveillance entre concerné-e-s et particulièrement à l'égard des créat-eur-rice-s de contenu est plus que vital, sinon, on aura simplement un magnifique désert de contenu. Ce sera safe et sans possibilité pour qui que ce soit de ressentir un abus. Mais ça pue. Oh, soyons clair encore une fois, je ne nie pas qu'on pouvait, à l'origine, avoir l'impression d'un abus en voyant l'article. Mais dès l'instant où il a été mis en évidence que les propos ne sont pas individuels, que la majorité des personnes les ont vécu, il y a un travail de réflexion à faire, travail de réflexion et d'analyse qui est asphyxié purement et simplement par ce doublé colère-ressenti. Mon ressenti est la vérité, j'ai droit à la colère, mais colère est mon ressenti, donc ma colère est la vérité, point final, ce que tu as produit n'est pas pertinent, et une analyse est inférieur à mon ressenti.

Un ressenti doit toujours être pris au sérieux. Mais prendre au sérieux un ressenti, ça peut aussi être démontrer que celui-ci ne s'appuie pas sur la réalité.