C'est la troisième ou quatrième fois en quelque mois que j'ai pu repérer l'amalgame fait entre "sain-e/malsain-e" et "gentil-le/méchant-e", aussi j'ai décidé de faire un petit article sur la question.

J'aimerais déjà mettre en avant la différence pure et simple entre sain-e/malsain-e et gentil-le/méchant-e. Gentil-le/méchant-e renvoie à des intentions, sain-e/malsain-e renvoie à un état de fait. Concrètement, l'acide est malsain pour le corps, mais il n'est ni gentil ni méchant. Voilà, une fois que ça c'est posé, je vais maintenant détailler le problème que pose la conception bon/méchant.

Gentil-le/méchant-e met les intentions en première ligne. Dans la langue français, on a deux proverbes qui sont complètement contradictoires, "c'est l'intention qui compte" et "l'enfer est pavé de bonnes intentions". Je pense très sincèrement que le second proverbe est pertinent, mais que le premier ne l'est pas. Si l'intention compte, ce n'est pas elle qui compte, je veux dire qu'il n'y a pas QUE l'intention qui compte, ce que le premier proverbe dit. On peut retrouver l'idée de ce proverbe dans beaucoup de réactions face aux propos oppressifs. "je ne suis pas sexiste, j'ai épousé une femme" ou encore "je ne suis pas raciste, j'ai un ami noir." Ce que la personne signifie ici c'est "je ne suis pas méchante". Et c'est bien là ce qui se passe quand on réduit l'oppression à une intention, on se retrouve avec d'un côté les "méchants X" (insérez ici le nom de l'oppression) et de l'autre les "gentils pas X". Sauf que c'est pas comme ça que ça se passe.

Cette dichotomie se trouve également être celle qui sous-tend la désignation de "victime" et de "coupable" , je renvoie à mon article sur la diabolisation ici. Victime = gentille. Coupable = méchant. Je vois des sourcils se lever en mode "il va pas nous faire le coup de la victime qui l'a cherché quand même !". Non. Au contraire. Et c'est justement cette relation immédiate qui se fait dans l'esprit que je veux attaquer. Qu'une victime soit gentille ou méchante, qu'un coupable soit gentil ou méchant, ça n'a pas à entrer en ligne de compte. Un-e pédophile peut être extrêmement gentil-le, s'iel couche avec un enfant, iel est malsain-e. On peut considérer sa méchanceté comme une circonstance aggravante, mais en plaçant la considération au centre de la question on créé une dichotomie gravissime, car les victimes de pédophilies développent, dans de très nombreux cas, des tendances pédophiles à leur tour. Or, en créant cette dichotomie, il est impossible de s'occuper des tendances malsaines qui peuvent apparaître chez un enfant victime. Parce qu'on tient absolument et à tout prix à conserver l'idée qu'iel est gentil-le, donc pas méchant-e, donc ne pouvant être que d'un seul côté: victime, on créé un cercle vicieux.

De la même manière, dans de très nombreux cas de manipulation, la personne coupable utilise ses propres traumatismes pour justifier ses violences, se plaçant dans le camp "victime" donc dans le camp "gentil-le" qui donc, lui permet de ne pas être considéré-e comme "coupable" / "méchant-e". Avec la considération du sain-e/malsain-e, cette dichotomie vole en éclat. Quel que soit le passé de quelqu'un, s'iel est malsain-e avec l'autre, iel l'est. Point.

J'ai eu des personnes qui me disait qu'au final, je ne faisais que changer un mot pour l'autre, mais ça n'est pas le cas. Car sain/malsain n'est pas l'équivalent de gentil-le/méchant-e. Gentil-le/méchant-e indique le fait qu'on est du bon côté ou du mauvais. Une personne gentille, il faut l'aider, il faut l'apprécier, il faut lui apporter du soutien. une personne méchante, il ne le faut pas. A l'inverse, rien ne dit qu'il ne faille pas apporter du soutien à une personne malsaine. Sain et malsain n'ont pas cette "barrière" à mon sens, qu'a gentil-le/méchant-e. Une personne méchante, c'est le méchant de l'histoire qu'on nous racontait enfant. Iel est comme ça point. Malsain-e fait référence à un état de fait. Cet état de fait peut changer. Une personne saine peut devenir malsaine. Une personne malsaine peut devenir saine. Il n'est donc pas question de dire "toi t'es malsain-e dégage de ma vie" avec un automatisme, simplement d'être capable de poser un mot sur ce que l'on vit, et non sur les intentions de la personne qui nous le fait vivre, et de pouvoir ensuite, juger en son âme et conscience, de ce que l'on va faire, en ayant une vision claire de la situation.

De plus, sain-e/malsain-e ne s'applique pas qu'à des individus. Une relation peut être malsaine, sans qu'aucun des deux individus ne le soit en lui-même. Avec la dichotomie gentil-le/méchant-e, on se retrouve dans de véritables drames où des groupes d'amis peuvent s'entre-déchirer, chacun-e cherchant quel parti est le bon, et lequel est méchant là où il peut n'y avoir que deux individus profondément incompatibles l'un envers l'autre. On m'a objecté que considérer la situation de cette manière risquait de voir des cas où, face à une personne abusive, on aurait la défense de "c'est la relation qui est malsain-e, donc bon, je reste pote avec les deux". J'ai envie de dire... ce genre de réactions a déjà lieu à l'heure actuelle. A l'inverse, face à des cas de relations malsaines, on a des déchirements terribles qui peuvent être extrêmement douloureux. Donc d'un côté, ça existe déjà, de l'autre, ça peut aider. Me semble mieux.

Combien de parents sont profondément gentils et profondément abusifs envers leurs enfants. Je regardais Skins saison 3 et je revois la mère d'Emy chercher à tout prix à l'empêcher de vivre tranquillement sa relation amoureuse, parce qu'homosexuelle. Cette mère est-elle méchante ? Non. Elle est malsaine. Là encore, méchant-e pose un soucis, le fait que l'on ne sait pas, lorsqu'on est face à ce genre de violence, quoi penser. Ma mère m'aime, et pourtant elle me fait du mal. On n'est pas méchant avec quelqu'un qu'on aime (en général). Donc elle est gentille. Et pourtant j'ai mal. La dissonance cogne et empêche de regarder la situation clairement. Ma mère m'aime, elle me fait du mal. Elle est malsaine. De suite, la situation est plus claire. Oh, je ne dis pas qu'agir sera simple, mais à mon sens, ce sera moins dur vu que la vision de la situation est claire, là où, dans l'autre cas, on doit saisir la situation.

Je terminerai par un petit témoignage personnel. J'ai été dans une relation abusive pendant à peu près deux ans. Celle avec qui j'étais était-elle malsaine ? Oui, sans aucun doute. était-elle méchante ? Je ne pense pas. Même des années après, je ne le pense pas. Elle pouvait l'être par moment. De la même manière, ma relation avec mes parents a été malsaine à une époque. Je dirais même qu'iels ont été malsain à certains moments. J'en ai même coupé les ponts et passé plusieurs mois sans leur donner la moindre nouvelle. Et puis nous nous sommes retrouvés, et la relation est saine. Des relations (amour/amitié & co, hein) malsaines, à divers degrés, j'en ai vécu plusieurs. Des personnes malsaines, j'en ai rencontré quelques unes. J'en ai même vu qui sont devenues saines, et d'autres saines qui sont devenues malsaines. Mais cette manière d'analyser la situation me permet sincèrement d'avoir une réponse plus adaptée.