Prendre soin de soi est important. Cela semble aller de soi, pour autant, dans le militantisme, cette idée est profondément sous-estimée. Il y a tout d'abord, dans le milieu militant, une tendance viriliste à être solide, puissant-e, à tenir dans la durée face aux micros-agressions, à la mauvaise foi et aux agressions tout court d'ailleurs. Ce virilisme ne naît pas d'une volonté d'être meilleur que les autres (même s'il peut s'y adjoindre) mais plutôt d'une volonté de combattre un système cherchant à briser, et donc à se montrer inbrisable, ce qui offre la sensation de le « battre » là où bien souvent, on se retrouve plus face à des moulins à vent insupportables. Il y a le fait aussi que prendre soin de soi, ça veut dire aussi parfois partir un peu en arrière, prendre du temps pour soi. Or cette idée de prendre du temps pour soi se retrouve face à l'idée couramment répandu que seuls les privilégiés peuvent se le permettre. Qu'une femme ne pourra pas prendre de temps pour elle sans vivre de misogynie. Ce qui est vrai.

Pour autant, est-ce qu'il faut imaginer qu'il ne faut pas prendre de temps pour soi, comme dans une sorte de solidarité ? A cette question beaucoup répondront « non », mais agiront « oui ». Prendre soin de soi, cela signifie aussi être indulgent vis-à-vis de soi-même, et cette idée entre en contact avec la considération que les personnes concernées sont les plus à même à s'exprimer sur un sujet. Aucune contradiction ? Certes, pas en apparence. Comme auparavant, cela glisse vers la considération que cette indulgence proviendrait du statut de privilégié, et donc qu'elle n'est pas acceptable. Là encore, le virilisme s'exprime dans cette volonté de perfection.

Prendre soin de soi est sous-estimé à trois niveaux. Le premier, est son impact sur sa propre capacité à être militant. Le second est son impact sur la capacité des autres à l'être. Le troisième est son impact en terme d'oppression.

Lors de sa venue à Bordeaux, Sophie Labelle (créatrice de la BD assignée garçon) avait parlé du fait que le militantisme dure en moyenne 5ans chez les personnes, ce qui créé des générations extrêmement courtes, s'enchaînant les unes derrières les autres. C'était la raison pour laquelle elle avait voulu créer quelque chose à transmettre. Je pense également que le manque de soin envers soi-même peut fortement jouer dans cette difficulté à tenir dans la durée. Face à toutes ces violences, on est chêne ou roseau. Soit on tente d'être inbrisable, et on finit par s'effondrer et arrêter, soit on prend du temps pour plier et on peut sans doute tenir plus longuement. Le fait de ne pas prendre soin de soi, qui est directement lié au virilisme, est un facteur de destruction de la personne.

Cela a, de fait, plusieurs impacts. Le premier étant l'effet « martyr ». Sur des forums d'entraide, on l'a déjà vu à de nombreuses reprises, cet instant où deux personnes se lient très fortement dans une relation de co-dépendance, où l'une est censée sauver l'autre et l'autre être sauvée. Dans ces relations, celle qui sauve se retrouve souvent entraînée au fond, et, de ce fait, devient agressive vis-à-vis de celle qu'elle est censée sauver, la faisant plonger plus encore, etc... De la même manière, l'agressivité des militant-e-s peut atteindre des sommets. Je ne suis pas ici, je le précise, en train de pointer du doigt l'agressivité en elle-même de façon globale, mais en train d'inviter chacun à réfléchir sur sa propre agressivité, à voir dans quelle mesure celle-ci est salutaire, ou dans quelle mesure elle est la conséquence d'un manque de soin de soi, et de cet effet martyr de la cause. Sur ce point, d'ailleurs, j'aimerais mettre en avant qu'en légitimant la colère des personnes concernées, on a établit un lien colère ↔ souffrance, qui, dans un système viriliste, invite à être en colère pour légitimer sa souffrance, ceci s'ajoutant donc à l'effet martyr. Mais encore une fois c'est une question à laquelle je ne peux répondre que pour moi-même, et c'est bien le but de cet article, inviter à l'introspection. Cet effet martyr a pour conséquence à la fois une auto-destruction de la personne, mais également une violence envers d'autres personnes, et je ne parle pas ici de personnes privilégiées, mais bien de personnes subissant la même oppression, qui, face à la violence, vont se détourner pour, elles, prendre soin d'elles.

Le troisième point, est, à mon sens, le plus important de tous : le côté oppressif qui découle de ces schémas. De ce dont je parlais au paragraphe précédent découle le fait que, dans une société qui est violente vis-à-vis d'individus, en ne prenant pas soin de soi, au final, en créant des modèles de rejets de la société qui sont des modèles de martyrs, modèles qui rebutent d'autres personnes concernées, on recréé le schéma social qui veut que celleux s'opposant à l'ordre établi vont le payer, et on confirme cette idée qu'il faut plier l'échine ou souffrir. Ne pas prendre soin de soi en tant que militant est une recréation des violences de la société.

Parallèlement à cela, il y a une dérive que je remarque également : le vol de la places des concernés. Dans ce schéma extrêmement violent, où l'individu prend pas mal dans la gueule, il est fréquent de voir deux choses se produire. Tout d'abord, de la colère vis-à-vis de propos oppressifs d'une oppression que l'on ne vit pas, et également une pseudo-radicalité consistant à tirer une fierté militante de dégager de son entourage les personnes non-safe.

J'étais persuadé d'avoir écrit un article sur mon rejet de la colère chez les alliés, mais je ne le trouve plus, aussi vais-je en parler ici. Si je pense que la colère peut être parfaitement légitime chez une personne concernée, je pense qu'elle est totalement inacceptable chez une qui ne l'est pas, et que c'est là aussi que l'on peut voir la différence entre allié-e-s et complices, les premiers montrant leur présence, les seconds travaillant à faire avancer les choses. Le fait de se mettre en colère face à quelque chose que l'on ne subit pas, c'est aussi un vieux relent de cette idée d'universalité, qu'on est tous humain. Comme j'en parlais plus haut, le lien souffrance ↔ colère est ici inversée, la colère servant de méthode de légitimation de la souffrance, souffrance qui n'est pas là. Parce que nous ne parlons pas, quand nous parlons de la souffrance légitimant la colère, du dégoût du jour, de la douleur, mais bien des agressions constantes qui martèlent une vie comme un refrain, bref, de la souffrance d'une personne concernée, et pas d'une personne qui ne l'est pas. Ici encore, le but n'est pas de pointer toute personne se mettant en colère concernant une oppression qui n'est pas la sienne, mais de délégitimer cette colère. S'il peut arriver à toute personne non-concernée de s'énerver, là où une personne concernée en a le droit, une personne ne l'étant pas fait une erreur, erreur qui peut être excusée selon la personne en face, mais qui reste une erreur. (Pour la petite réflexion perso, je pense que notre cerveau cherche un moyen de prendre soin de lui, mais n'y arrivant pas, il utilise un moyen détourné, car il est plus facile de débattre d'une violence qu'on ne vit pas que d'une violence qu'on vit, de cette manière, on arriverait à se "protéger" de façon fucked-up, un peu comme l'AM peut être un moyen de se protéger d'envie suicidaire, et la colère étant déjà un moyen de protection en soi, on arrive à écran total double protection. (désolé il est 22h30 je suis réveillé depuis 3h30))

La pseudo-radicalité consistant à tirer une fierté militante de dégager de son entourage les personnes non-safe est également très souvent indiqué comme étant fait parce que ne pouvant plus supporter la personne. On la retrouve dans la « blague » de dire à quelqu'un « dégage le/la » quand la personne vient demander un avis/un conseil sur la manière de gérer une violence de la part de proches. On est pourtant dans un milieu où l'on SAIT que les blagues sont souvent un moyen de coercition, mais ces blagues ne sont jamais pointées du doigt. Les personnes indiquant directement leur fierté à dégager les autres sont rares, mais beaucoup font référence à leur difficulté à gérer les propos X/Y d'une personne, ce qui fait qu'au final, elles agissent comme si elles souffraient autant que si elles étaient concernées.

N'y a-t-il aucun cas où la colère face aux propos d'une personne ne justifie de la dégager ? Bien évidemment que si. Lorsqu'on débat d'un sujet qui nous tient à coeur, il peut arriver qu'on s'énerve, surtout si la personne en face a des propos insupportables, est méprisante, insultante ou autre. On peut dégager quelqu'un parce qu'on ne supporte plus sa mauvaise foi. On peut également la dégager pour prendre soin de soi, justement. Encore une fois, l'idée ici n'est pas de dire « tout ça est mauvais », mais d'inviter à réfléchir sur le sujet, d'inviter à analyser la manière dont le virilisme dans le milieu militant, et l'absence de soin de soi sont dangereux, à tous les niveaux.

Prenez soin de vous, c'est vital pour vous et pour le militantisme. (et ça fait mal au système, dash 3 en 1)