C'est en discutant avec un mec de 16ans, il y a quelques mois, que j'ai pensé à écrire cet article. Maintenant il me trotte dans la tête. Ce ne sera pas un article long. On lui avait répété que "tu vis tes meilleures années", et ça lui donnait juste envie de se buter si ça devait être pire après.

Ce mythe de "l'adolescence comme les meilleures années", il suffit de demander "pourquoi ?" et on aura la réponses "pas de factures à payer. La possibilité de sécher les cours. Pas de besoin de travail. Pas d'impôts. Pas la peur du chômage" etc.

C'est exact que l'adolescence ne pose pas ces questions. Mais elle en pose d'autres. A l'adolescence, on se construit psychiquement parlant. On nous demande de nous projeter dans l'avenir alors que nous n'en avons pas forcément la capacité, on nous demande de définir qui on est pour trouver un travail, alors que l'on est parfois incapable de le savoir. Si se construire psychiquement est la portion la plus simple de la vie d'une personne, et la plus dure est celle de s'occuper des factures et des impôts, alors cette personne est une sacrée chanceuse.

Petit point témoignage. Je vivais, à l'époque où j'étais adolescent, dans une famille de classe supérieure, et je suis maintenant dans des emplois précaires. L'argent n'était pas un problème pour moi à cette époque, il en est devenu un depuis plusieurs années. Depuis que je suis devenu "adulte" (cet espèce de bouton on/off qu'on presse et qui subitement devrait nous changer complètement et qui est, en réalité, une pression sociale nouvelle nous obligeant à faire semblant jusqu'au jour où on a oublié qu'on faisait semblant), j'ai vécu les premiers décès de personnes proches de moi, que ce soit une amie très proche, ou des membres de ma famille, j'ai connu la précarité et le fait de se dire "merde, ampoule morte, va falloir que je rogne sur la bouffe pour en racheter", j'ai eu de sérieux problèmes de dents avec des pulpites en cascade qui m'ont laissé à demi-inconscient de douleur, j'ai été victime de harcèlement à mon taff, j'ai eu une fracture de fonctionnement interne assez majeure mais si je devais choisir la pire année de ma vie, ça resterait celle de mes 14-15ans.
Je ne pense pas avoir été dans un état plus suicidaire que durant cette année. Ce n'était même pas que j'étais suicidaire en fait, j'étais brisé. Je ne savais rien de qui j'étais, je vivais un harcèlement scolaire qui avait duré depuis 3ans, je sentais mon schéma psychique s'effondrer continuellement, je me voyais comme un monstre, une erreur de la nature ou un déchet selon les bons et les mauvais jours. Je ne savais pas qui j'étais, je ne savais pas pourquoi j'étais là, je ne voyais strictement rien d'intéressant dans le futur. Je ne riais plus véritablement (j'avais désappris à le faire durant le collège pour réussir à contrôler quelque chose), je vivais dans mes rêves que je contrôlais quasi à la perfection depuis près de deux ans.

Pour autant, il y a des personnes qui ont eu une adolescence difficile qui tiendront ce genre de discours sur "les meilleures années". J'ai tenu ce genre de discours à une époque, jusqu'à ce que je remarque son aberration. J'y vois une raison toute simple, cette idée aberrante du "j'ai été jeune, t'as pas été adulte". Cette phrase, beaucoup d'adultes me l'ont donné, mais c'est une belle connerie. Si l'on a été jeune, on ne l'est plus, et cela pose trois problèmes.
D'une part, les souvenirs d'une personne sont faux. Ils sont reconstruits continuellement par notre cerveau, avec des modifications, des embellissements, des adoucissements etc. De ce fait, beaucoup oublient ce qu'était leur adolescence, et les difficultés qu'ils ont traversé.

La deuxième connerie, c'est qu'ils ont été jeune à une autre époque. Je ne peux pas connaître, moi, qui ait à peine 28 ans, ce que vivent véritablement des adolescents de 12ans, parce que nos chemins et la société dans laquelle on grandit, ne sont pas les mêmes. J'avais 13ans le 11 septembre 2001 et 17 pour les émeutes de 2005. Ils ont eu leur enfance qui s'est fait avec tout ça comme de l'Histoire. J'ai vu internet naître durant mon collège, facebook existait déjà pour eux. Cela rend nos expériences fondamentalement différentes. Que sais-je du harcèlement en ligne et de son impact sur un adolescent ? Rien que ce que l'on m'en dit. Je ne l'ai pas vécu. Quand j'étais adolescent, ça n'existais pas, parce qu'on n'avait pas un accès illimité à l'internet (hormis le dernier jour de chaque mois). Dans quelle mesure cela change-t-il les rapports avec ses camarades de classe ? Je pouvais leur échapper hors des cours, mais avec ce système, le peuvent-ils encore ? Je ne sais pas. De la même manière des personnes nées il y a 50ans sont incapables d'appréhender le monde dans lequel j'ai grandis et ce que j'ai vécu.

La troisième connerie, c'est que si l'on est encore en vie, alors on a probablement dépassé les merdes qu'on a vécu à l'époque. Essayez de vous souvenir de l'époque où vous ne saviez pas écrire ou lire. Pour beaucoup d'entre vous, il nous reste quelques souvenirs ça et là de cette époque. Mais le sentiment de ne pas savoir écrire ou lire ? Inconnu. Parce que nous avons dépassé cette époque. C'est une bonne analogie de ce qui se passe quand on arrive à se construire, on ne se souvient plus véritablement de ce que c'était que de se construire. Être construit est désormais base de l'existence, donc on n'arrive plus à se remettre dans cette espèce de tornade qu'était notre esprit quand il n'arrivait pas à se trouver de bases.

Alors sincèrement, petit message aux adolescent-e-s qui flippent à l'idée que ce soit "les meilleures années", à la fois par peur qu'après ce soit pire et par peur de les manquer et d'avoir toujours un train de retard, je vous dirais pas que ce sont les pires années de vos vies, ni que ce sont les meilleurs, je vais pas balancer du "ça ira mieux plus tard" qui m'insupporte, en revanche, si quelqu'un vous dit qu'il sait ce que vous vivez car il est adulte et a été ado ou que ce sont vos meilleures années, souvenez-vous que cette personne dit de la merde et qu'iel n'en sait foutrement rien. Je vais pas vous dire de répondre quoique ce soit de cet article, parce que franchement, je me rappelle très bien les regards méprisants des adultes et le côté insupportable que ça avait quand j'essayais de leur répondre quoique ce soit. Juste sachez-le.

Et pour les adultes qui lisent ceci, fermez-la concernant l'adolescence des autres. Que la votre ait été difficile ou facile, si ce n'est pas pour apporter du soutien, fermez la.