Le danger d'être "féministe" chez un homme

tw; viol; manipulation note: je n'ai pas trouvé de meille...

Je mets féminisme entre guillemets dans le titre, mais c'est avant tout parce que, même si j'ai déjà parlé du fait que féministe & pro-féministe sont des définitions assez malsaines chez un homme, je veux parler ici de la globalité de l'action et de la réflexion vis-à-vis du féminisme se développant chez un homme, lorsqu'il soutient cette cause.

On voit, régulièrement, des individus, hommes féministes, indiqués comme ayant violé quelqu'un. Le dernier exemple en date ? James Deen révélé par Stoya sur son compte twitter. A cet instant-là, on peut remarquer une scission très forte dans le camp des hommes, à savoir ceux qui vont le défendre, et ceux qui vont la soutenir. Cette scission, je n'en parlerai pas, car là, on est face à un cas d'école de foutage de gueule, de culture du viol et tout ce qui va avec. Mais, et c'est le problème ici, très souvent, on passe sous silence l'espèce de consensus qui se met en place, à savoir que "not all men". Un "not all men" très insidieux, car il se déclare sous la forme de l'idée que cet homme a utilisé le féminisme pour pouvoir être protégé de ses comportements abusifs.

Il y aurait donc, d'une part, les bons hommes qui s'intéressent à la cause, et les mauvais qui entreraient dans le but de l'utiliser pour se défendre. Cela me semble extrêmement manichéen, et surtout, totalement absurde. Bien évidemment, il y a, sans aucun doute, ça et là, des hommes qui agissent ainsi, mais ils ne sont pas aussi nombreux. Les cas de viols au sein même des milieux militants ou de personnes en vues dans ces milieux sont légions. Ils sont beaucoup trop nombreux pour qu'on suppose, de base, que tout ces individus étaient juste là "pour infiltrer".

C'est un not all men. C'est une manière de rejeter la faute sur certains hommes, sans questionner la masculinité en elle-même, afin de protéger les autres hommes militants. Or, regardons les faits. La masculinité nous enseigne à être égoïstes & égocentriques, à rechercher ce qui peut nous être utile, à faire ce que l'on peut pour nous-mêmes. Quant au féminisme, il nous apprend l'intégralité du pouvoir que nous possédons. Là où, auparavant, ce pouvoir était au mieux inconscient au pire complètement ignoré, (ou l'inverse, d'ailleurs, au pire inconscient etc.), cette fois-ci, ce pouvoir, nous apprenons à le connaître. Là où nous croyions savoir que le viol était condamné par la société, nous découvrons que celui-ci ne l'est pas tant que ça et qu'il existe un grand nombre de cas où la société tolère parfaitement le viol.

Nous apprenons également le consentement, mais avec une forte liste de questions qui peuvent aisément être retournées pour se transformer en manipulation. J'ai déjà lu "elle avait dit oui" de la part d'un homme se disant féministe, pour justifier qu'il n'y avait pas eu viol. Et cela ne m'avait pas particulièrement choqué. Or... à bien y réfléchir, cela prouve que ce mot est recherché pour se dédouaner d'être un violeur. Le but n'est toujours pas de n'avoir pas violé, mais de ne pas être considéré comme un violeur. Il n'y a pas de recherche sur ce qui a pu merder. Est-ce que j'ai utilisé une technique du pied dans la porte ? (je vous renvoie à cette vidéo d'Horizon-gull très claire sur ce sujet) Par exemple proposer un massage alors que la personne a déjà dit non au sexe, puis le rendre peu à peu érotique pour la faire "changer d'avis" en demandant, petit à petit, si elle va bien. (je vous conseille la vidéo qui vous expliquera comment cette technique du pied dans la porte est utilisée pour manipuler beaucoup de monde, et comment elle fonctionne sur les esprits)

Le fait est, également, que l'on fait toujours l'erreur de croire que prendre conscience de ses privilèges est suffisant. Comme je l'expliquais dans un précédent article, le privilège, le préjugé et le conditionnement sont trois choses différentes. Le premier ne peut pas être déconstruit, le second nécessite juste de prendre conscience, mais le troisième, souvent amalgamé au second, est beaucoup plus complexe à supprimer. Et nous sommes conditionnés à la culture du viol, à nous défendre de ne pas être des violeurs tout en n'accordant pas d'importance au consentement. Rechercher un "oui", juste pour avoir la possibilité de supprimer le mot "viol" de notre esprit est un pas dans le malsain, un pas qui peut, sans aucun doute, déclencher toute une série de fonctionnement malsain.

Comme l'explique Gull dans sa vidéo, ce sont nos actes qui déterminent la manière dont nous nous percevons, et non la manière dont nous nous percevons qui détermine nos actes. Or, si nous agissons de façon à simplement supprimer le mot "viol", nous tombons, peu à peu, dans un schéma de manipulation pour obtenir un "oui", pour obtenir une excuse, qui peut, au fur et à mesure, nous inciter même à refuser le non. Est-ce que James Deen est une ordure qui a utilisé le féminisme pour se protéger des accusations de viol, ou est-ce que, petit à petit, sa façon d'agir pour obtenir le consentement l'a transformé en une personne qui ne s'en préoccupait plus ? Je ne peut pas répondre. Sommes nous tous, hommes, des James Deen en puissance ? Je dis oui.

Je dis que nous sommes tous des violeurs en puissance et que ce n'est pas le fait de militer, ni le fait de s'informer qui permet de nous sortir de cette situation, mais bien la seule et constante remise en question. Remise en question qui commence par cette question nécessaire: "ais-je déjà violé ?"

Cette question, le but n'est pas que vous y apportiez une réponse, ni même que vous alliez demander cette réponse à votre ou vos partenaires. Tout d'abord, vous ne pouvez y répondre vous mêmes. Et parallèlement, demander "est-ce que je t'ai déjà violé ?" à une femme (note: j'indique femme ici, car la culture du viol est plus présente dans le rapport homme -> femme que dans le rapport homme -> homme, cela dit, la difficulté de répondre oui à cette question est très importante chez un homme également) incitera immédiatement au "non" parce que la culture du viol invite, dans l'immense majorité des cas, à répondre "non" par le lourd poids que signifie "violeur" sur un homme. Il est extrêmement difficile de dire à quelqu'un qu'on aime, ou qu'on apprécie qu'il nous a violé. Point. Ici, le but de cette question est de s'inciter à réfléchir en profondeur aux diverses situations sexuelles dans lesquelles on s'est trouvé, de les étudier sous l'angle à la fois du consentement et de la manipulation, notamment, encore une fois, en s'appuyant sur la technique du pied dans la porte analysée par Horizon-gull (si vous avez pas compris qu'il faut aller voir cette vidéo MAINTENANT, je sais plus quoi faire, relisez cet article après, il va pas s'envoler)

Si votre première pensée est "mais comment je fais alors pour être certain du consentement", c'est que là encore vous ne cherchez pas à vous améliorer, mais bien à trouver un point X qui vous permette de dire "j'ai atteint ce point, donc c'est bon, je suis pas un violeur", non, justement, à ne pas l'être. Nous sommes dans une société avec une culture du viol. Il est à la fois nécessaire d'en montrer la gravité, mais aussi de réfléchir à celui-ci comme à un fait banal, car, malheureusement, c'est ce qu'il est. Il n'est pas possible de répondre à cette question. En revanche, chaque homme, peut, individuellement, analyser les rouages de son esprit et chercher à comprendre comment il fonctionne. Il n'y a pas de moments où nous pouvons décréter être déconstruit de nos conditionnements. Il y a des moments, ou, parfois, on peut supposer qu'on a réussi à s'en défaire, mais (et j'ose l'expression car je l'ai vécu/la vis), c'est comme la dépression, on peut, parfois, s'en voir sorti, mais on ne sait jamais si cela va revenir ou pas, avant que beaucoup de temps ne se soit passé sans qu'elle n'ait repointé son nez.

Cessons de faire comme si ces hommes militants qui violent étaient fondamentalement différents de nous. Cessons ce not all men insidieux qui n'a pour but que de nous rassurer dans notre rôle de "pas violeur et engagé avec raison dans la cause". Parmi ces hommes, certains ont, sans aucun doute, utilisé le féminisme dès le début, mais combien sont comme nous, s'étant simplement bercé de l'illusion que "maintenant je connais mes privilèges" et donc d'être des hommes "déconstruits" et donc "pas des violeurs" ?

Il est temps de réfléchir, dans son coin, pour savoir comment on fonctionne, non pour s'attacher à nouveau l'étiquette "pas violeur" en se donnant l'illusion d'avoir creusé un peu plus, mais déjà en acceptant l'étiquette "peut-être violeur", et en analysant la manière dont la masculinité affecte nos relations, et particulièrement celles avec notre/nos partenaires.

Commentaires

1. Le lundi 30 novembre 2015, 11:53 par Thorongil

Effectivement, ça fait lourd à porter, cette idée d'être "peut-être violeur"... Mais il est vrai qu'il est moins facile qu'en apparence de s'en dédouaner. Et que de toute façon ce n'est pas à nous de nous en dédouaner mais à l'ensemble de nos partenaires de juger si oui ou non nous l'avons été, tout en gardant bien à l'esprit qu'il y a un monde entre la réalité et le fait de nous l'affirmer...
Yep, j'ai bien peur que pour les hommes il soit à peu près impossible de se débarrasser de ce doute...
Cela ne fait pas plaisir mais d'un autre côté, si les raisonnements féministes étaient là pour "faire plaisir" aux dominants, ça se saurait. Heureusement que ce n'est pas le cas d'ailleurs.

En tout cas je te remercie pour m'avoir éclairé sur le vrai sens du "not all men", parce que c'est vrai que brut de décoffrage, cette phrase-choc est un peu absconse voire absurde, mais en la remettant dans le contexte de la culture du viol, elle me parait en fait totalement faire sens.
L'idée, si j'ai bien compris, ce n'est pas de mettre tous les hommes dans le sac de violeurs affreux jojos sadiques et violents, tels qu'on peut le mécomprendre quand on n'y connait rien (comme moi) mais bien de rappeler qu'il n'y a pas de différence fondamentale entre le violeur, l'affreux jojo sadique et violent, et l'homme standard, puisque dans tous les cas ils partagent la même situation de domination, des préjugés sûrement très similaires et des conditionnements jumeaux.
C'est ça ou j'ai compris de travers ? ^^°

En tout cas, merci pour ce billet. Il remet les idées en place. :)

2. Le lundi 30 novembre 2015, 16:22 par Jonas Lubec

Je dirais même qu'il est plus important de faire en sorte de ne pas l'être que de s'en dédouaner, et que nous avons l'habitude de chercher avant tout, justement, à ne pas avoir le mot en lui-même.

Le not all men fait référence aux réflexions d'ordre systémique. Le fait qu'il y ait des hommes qui soient différents ne change pas la réflexion en elle-même. Le fait qu'il existe des self made man chez les milliardaires ne change pas le fait que l'immense majorité des individus demeurent grosso modo dans la même classe sociale toute leur vie.
Le not all men, c'est à la fois une réaction absurde (puisque ça ne change rien au propos sur le système) mais également égocentriques (très souvent utilisé pour se défendre soi de ne pas être comme ça, donc pour centrer le débat sur sa personne) et profondément dépolitisante.

Dans le cas présent, ce not all men comme tu dis, fait une distinction entre le vilain violeur utilisant le féminisme et le bon homme qui croit en la cause, distinction qui, si elle peut être pertinente dans certains cas, n'est pas, à mon sens, acceptable dans une réflexion plus générale, et tient plus du refus de remettre en question la toxicité de la masculinité.

3. Le lundi 30 novembre 2015, 22:01 par Thorongil

J'ai pas mal l'impression que le noeud du problème que les mascu ont avec l'idée de la culture du viol c'est effectivement le mot "viol" plutôt que la réflexion générale qu'il y a derrière cette expression.
Finalement, c'est un peu dans l'air du temps, le fait de retenir d'une réflexion longue et complexe les termes les plus marquants pour résumer la dite réflexion à ces quelques termes.
Mais c'est aussi très parlant de voir que tu parles d'une réaction absurde et dépolitisante, concernant le "not all men", quand on met ça en parallèle avec cette vision féministe qui a pas mal de ressemblances avec celle de lutte des classes : la dépolitisation est à la base, si je ne m'abuse, un mouvement général sociétal qui a permis (ou qui a été initié ?) par une démarxisation de la société et donc une droitisation générale...
Finalement, même si les choses ne sont pas aussi simples que ça et qu'il y aurait sûrement beaucoup à redire sur les travers des partis de gauche sur des tas de dominations ignorées ou sciemment entretenues, il me semble qu'il y a quand même une cohérence globale entre la réaction de type "not all men" par de nombreux hommes et la droitisation sans frein de l'occident (ce qui est une autre forme de réaction).
Je me demande ce qu'on pourrait tracer comme liens concrets entre ces deux phénomènes, mais à mon avis il y en a, et pas des petits. Et bien sûr on pourrait tout à fait aussi tracer une cohérence plus générale avec l'intégralité des phénomènes de réaction et la protection de divers privilèges, qu'ils soient raciaux, sociaux, économiques, relatifs au handicap, au genre, au neuroatypisme ou tout autre critère qui puisse séparer le monde entre dominants et dominés.
Je divague complètement ? ^_^°

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