"pas tout blanc" [harcèlement scolaire et ailleurs]

(tw: harcèlement scolaire, dépression, TS)

J'ai connu le harcèlement scolaire pendant 4 ans, l'intégralité de mon collège. J'ai mis du temps à nommer ça ainsi, ou même à en parler sérieusement. Je reste évasif parce que je l'ai subi, et j'y ai participé. Je reste évasif parce que je garde encore une certaine honte de ce que j'ai fait pour moins subir, à savoir dévier la violence sur quelqu'un d'autre. Je reste évasif la plupart du temps parce qu'il n'y a pas eu de violences physiques (hormis la dernière année), juste une violence morale, récurrente, constante. Je reste évasif, enfin parce que j'ai une mémoire terrible et que je n'ai quasiment aucun souvenir de ces événements, aussi et surtout parce que, pour la majorité, c'était des micro-agressions sans la moindre importance, parce que je sais que la réponse que je recevrai, c'est celle que j'ai reçu à l'époque "sois pas si sensible", "c'est pas bien grave" etc.

Je suis entré en sixième, je ne saurais dire que j'étais en très bon état psychique, mais assurément ça allait plutôt bien. J'avais quelques amis au primaire. Je me sentais déjà complètement en dehors du reste du monde. J'avais déjà cette sensation d'être un alien (au sens quasiment strict du terme, l'idée d'avoir volé le corps d'un garçon et d'y grandir était un jeu récurrent que j'avais depuis très longtemps) et de devoir me cacher, mais je pense que ça allait encore. Comme dit, j'ai peu de souvenirs. C'était un collège privé, catholique, blanc (je précise ce dernier point parce que je vois régulièrement du racisme dans la dénonciation du harcèlement scolaire, donc à celleux qui tenteraient ça: dégagez et bouffez votre vomi).

Sur la photo de classe de 6ème, j'ai percé avec des épingles deux visages. Le premier, je le reconnais, c'était un garçon, A., qui était à la tête de la classe, et qui décidait, tout simplement, qui se ferait pourrir par les autres. Pas de violence comme je l'ai dit, juste des moqueries, des blagues, de la mise au ban, etc. La deuxième, J., je ne m'en souviens pas. Ma mère m'a expliqué que je la haïssais encore plus férocement que lui. Comme dit, je n'ai aucun souvenir, mais les épingles sur ses yeux ne mentent pas. Notre classe était une classe "Européenne" c'est à dire qu'on apprenait deux langues dès la sixième. ça signifiait également qu'on se considérait comme "l'élite". A la fin de l'année, la classe était devenue tellement insupportable que décision a été prise de nous séparer. La sixième bleue est devenue cinquième verte et cinquième bleue. Une moitié dans chaque classe.

Grossière erreur qui oublie que lorsque des supérieurs font ça, ils admettent leur défaite. Deux classes ont été ruinées cette année-là. En quatrième, ils ont réuni la classe. Je ne vais pas parler des trois premières années, parce que j'en ai très peu de souvenirs comme dit, et que la violence a véritablement pris un tour durant la dernière année du collège. Je me rappelle cela dit très clairement un événement. Une "blague" des surveillantes sur l'état de mes bouquins (basiquement me regarder droit dans les yeux et me demander lors du retour des bouquins pourquoi les miens étaient aussi détruit alors qu'ils étaient en bon état) qui m'a fait fondre en larmes et inventer une agression hors de l'école pour justifier d'être "trop sensible". Autant dire que les surveillantes comme les profs n'étaient pas vraiment d'une grande aide. En fait, dès le début j'avais compris qu'il fallait quelque chose de "sérieux" pour ne pas avoir comme réponse "c'est pas grave" "faut pas t'embêter pour ça" etc. J'ai compris par la suite que c'était faux en fait. Quelque soit ce qui se passait, ils ne foutaient rien. J'étais persuadé que si j'avais suffisamment de propos insultants, de saloperies dites sur mon compte, alors elles bougeraient. Alors j'étais presque content quand il y en avait. Je me disais que ça allait bientôt finir. ça doit finir, non ? Y a bien un moment où y en a trop et ils doivent bouger en haut. Ils n'ont pas bougé. Pire encore, ça a été utilisé contre moi. Bah oui, je cherchais.

Durant mes trois premières années de collèges, ce qui m'a véritablement sauvé la vie, c'était le théâtre. J'y étais arrivé en sixième ou en cinquième, je ne sais plus, dans une troupe remplie de personnes géniales. Chaque semaine, j'attendais les quelques heures de théâtre, un endroit où, en plus d'être accepté, je pouvais être un peu plus moi-même. Au début, la prof, kiki, m'avait dit de ne pas faire de "blagues d'adultes" parce qu'elle avait peur que les autres ne m'acceptent pas. M. a fait plus qu'accepter, elle ripostait. Mon premier crush. J'étais totalement asexuel à l'époque (je l'étais jusqu'à mes 18-20ans), en ce sens que je ne ressentais pas d'attirance physique, pas le moindre désir, mais romantiquement parlant, c'était présent. Bref, la troupe. Je n'ai que peu de photo, mais je me rappelle de beaucoup de noms. Elles m'ont sauvé la vie (je dis elles parce que bon, en terme de mecs, il y en avait très peu, je crois qu'on était deux la première année, et cinq la dernière). En troisième, étant donné que j'étais un peu plus jeune que les autres, et je ne sais plus pour quels autres raisons, on m'a mis dans un autre groupe. J'ai donc perdu le seul truc qui me permettait de m'accrocher toutes les semaines.

J'ai commencé à tomber malade, toutes les semaines, tous les lundis matins, ou en tout cas régulièrement. En sus de cela, il y avait un nouveau dans la classe. Je ne me rappelle plus son nom. Pour se faire une place, il a commencé à se moquer également. A la fin de l'année, il m'avouera qu'il l'avait fait parce que c'était lui ou moi. Je ne lui en veux pas, j'avais tenté de faire pareil en cinquième, et j'avais tenté également en troisième. La violence a augmenté. L'un des autres bouc-émissaire de la classe s'est pris un croc-en-jambe dans les escaliers. Il saignait. Je me rappelle encore voir les autres de la classe rire en continuant à monter. ça, ça n'était encore jamais arrivé. Aucune sanction ne sera prise. Est-ce qu'il en a parlé ? Est-ce que les profs en ont rien eu à foutre ? Je ne sais pas.

Moi pour ma part, je me rappelle très bien du sale coup fait par V. En cours de technologie, elle m'avait demandé de sortir avec elle. J'avais attendu un peu ne sachant pas quoi répondre (n'ayant d'ailleurs quasi aucune idée de ce que ça signifiait en pratique). A la récréation, elle avait demandé à un garçon, A., incapable de lui dire non car dingue d'elle, de tourner autour de nous deux, le temps qu'elle l'appelle. Alors, quand je lui ais dit que j'étais pas prêt, elle m'a coupé, l'a hélé et a dit qu'elle avait finalement accepté d'aller avec lui. Des mecs de la classe sont arrivés m'ont tapoté dans le dos en mode "ahhh, pas de bol" et se sont barrés en se marrant. Je suis allé voir A. après, parce que j'avais bien vu que c'était un stratagème. Il s'est excusé immédiatement, très mal à l'aise. Je lui en veux pas. J'en ai jamais reparlé avec V. Je ne lui en veux pas non plus. Elle n'avait pas vraiment le choix dans cette classe. Elle était la plus "adultes" de toutes les femmes, donc celle qui était également en danger de se faire pourrir. En fin d'année, elle m'a invité à danser. Je l'ai pris comme une manière de s'excuser. Avec le recul je me demande si on invite quelqu'un à danser pour s'excuser d'avoir monté une fausse demande à sortir ensemble... Sans importance.

Les heures de cours étaient insoutenables à cette époque. Il ne se passait pas une demie-journée sans qu'on me fasse bien comprendre que j'étais de la merde. Que ce soit en continuant à se moquer de mon accent en allemand, car j'avais un accent correct et que la prof en avait un mauvais. Et je précise, en SACHANT que j'avais un accent correct et la prof un mauvais. ça avait été clarifié. Un jour, j'ai craqué, j'ai sauté à la gorge d'un de mes camarades et j'ai tenté de l'étrangler. Je me suis arrêté avant. La prof principale nous a convoqué tous les deux et a fait ce qui se fait continuellement dans ce genre de cas: un "c'est pas bien" adressé indifféremment aux deux. "j'ai perdu patience et j'ai tenté d'étrangler S." je lui ai expliqué. Le lendemain, cette phrase était répétée par pas mal de garçons de ma classe. Cela dit, suite à cet incident, même si la violence a eu un pic juste après, elle a largement baissé par la suite, ce qui m'a fait découvrir un autre mensonge: "la violence ne résout rien". Mon vécu indique le contraire. Elle a clairement calmé les choses.

J'ai tenté d'apporter un couteau en classe. But ? Poignarder A. Ma mère l'a vue, et m'en a empêché. Je me demande si j'ai voulu qu'elle le voit, ou si j'aurais été jusqu'au bout. J'aurais certainement fini poignardé comme elle l'a dit, vu le gringalet que j'étais à l'époque (ce qui n'a que peu changé d'ailleurs). Pour sortir mon épingle du jeu, j'ai commencé à me moquer d'un autre. J'avais tenté en cinquième sans grand succès, en troisième ça a mieux marché. Tellement mieux qu'il m'a balancé un bon gros coup de pied à la jambe un jour qui a laissé une marque.

Voilà, je peux pas raconter beaucoup plus de ce qui s'est passé, parce qu'au final, l'immense majorité des violences étaient sans la moindre importance. Des rires plus appuyés quand on se trompait, des rires quand on avait juste, des blagues, des moqueries, des soupirs, le fait d'être continuellement choisi en dernier durant les mises en place d'équipe en sport, alors même que j'étais dans le top de ma classe à ce niveau-là, le professeur qui tente de me forcer à faire de l'escalade et me hisse de force à trois mètre du sol alors que les autres se foutent de moi ostensiblement, mais surtout, toutes ces petites choses qui n'ont aucune importance, toute ces gouttes d'eau qui remplissent le vase, mais qu'on ne peut pas dénombrer parce qu'on les oublie.

En fin de troisième, j'étais dans un état lamentable. Suicidaire comme pas permis. Sans volonté, sans espoir. Quand on m'a proposé de changer d'établissement car dans mon établissement, au lycée, j'allais avoir la même classe, j'ai haussé les épaules. Ils l'ont fait. En seconde, j'ai décidé de ne me lier qu'avec des mecs, de rester le plus possible éloigné des filles car je ne voulais, en vérité, ne me lier avec personnes. J'avais prévu que ce soit ma dernière année, alors il n'y avait aucun intérêt à prendre le risque de voir quelqu'un le remarquer. ça a bien marché, et même si l'année était cent fois meilleure, j'étais quand même suffisamment détruit pour ne pas vouloir continuer à vivre, hormis le fait que je me suis à nouveau retrouvé dans le groupe de théâtre que je n'avais plus l'année d'avant. On a fait une sortie pour aller voir une pièce je crois, à Paris. Après cette sortie, j'avais prévu de me tuer. Le retour était tardif, juste à côté du canal, je savais que je pouvais tranquillement m'y noyer avant qu'on ne repère ma disparition. J'ai toujours été extrêmement doué pour ne pas me faire remarquer. Dans certains taffs on m'a même appelé le fantôme. J'ai finalement décidé de ne pas le faire, en faisant mon "pacte", celui de vérifier un an plus tard si quelque chose avait valu le coup de vivre ou pas. Je me suis donné un an, plutôt que de regarder un an en arrière. Ma pensée était que si je m'étais tué avant ce soir-là, ça aurait été vraiment stupide de ne pas l'avoir vécu. Je me souviens encore qu'on avait joué au loup sur une aire d'autoroutes. Que j'avais été le dernier à ne pas avoir été attrapé. Que c'était L., une femme que j'adorais profondément et dont j'étais même, sans doute, légèrement amoureux à l'époque, qui avait réussi à m'attraper sans que je le veuille. Avec un câlin.

J'ai fait ça tous les ans. Je ne vais pas les détailler en long et en large. Puis tous les six mois après en avoir eu trop besoin. 28 février, 28 août. Je n'en ai pas manqué. Jusqu'à il y a un an et demi. Je suis entré en sixième, j'avais quoi ? Onze ans et demi. J'en suis ressorti avec quinze ans et demi. J'ai passé ensuite plus de dix ans à compter les raisons de ne pas me buter. Ne venez pas me bullshiter sur le fait que c'est pas grave, que ça fait pas trop de dégâts. Y a quelques jours, près de chez moi, à Custines, au nord de Nancy, Kilian s'est suicidé, alors ça y est, on en reparle. Et comme d'hab, les mêmes réflexions arrivent. "on manque d'effectif" "on manque de moyen". Et comme d'hab, on a l'impression qu'il y a une erreur dans le système, et une erreur qui a pour origine l'argent. ça ne vous rappelle pas un truc ça ?

Alors une bonne fois pour toute: arrêtez avec cette ineptie concernant l'argent. Arrêtez de croire qu'il y a une erreur dans le système. Le système n'a pas d'erreur, il est conçu exprès pour que ces violences s'y installent. Ces morts, ce sont des meurtres du système pour s'assurer que les violences oppressives se poursuivent. Regardez les personnes violentées. Vous trouverez des gros, des neuroatypiques, des trans, des noirs, des handicapés, des homos, des bis, des queers, des femmes, des personnes avec des troubles psys etc. etc. ça et là, bien sur, vous trouverez peut-être un homme blanc cishet bourge valide neurotypique et bienportant (en tout cas bienportant AVANT que le harcèlement se mette en place), mais la proportion est ridiculement faible. Parce que l'idée comme quoi "les gamins trouveront toujours quelque chose" c'est de la connerie. La société leur explique très clairement vers quoi et vers qui se tourner, et ensuite iels trouvent quelque chose. C'est au collège qu'on apprends les codes de la vie d'adultes. C'est là que moi j'ai appris à serrer la main et faire la bise au lieu de juste dire "salut" en arrivant. C'est là que les codes de la virilité masculine se mettent en place. C'est là qu'on imite les adultes, et si l'école peut être aussi violente, que ce soit au primaire, au collège ou au lycée, c'est parce qu'elle reflète la réalité de notre société, à plus petite échelle, avec moins d'hypocrisie. Si on la voit plus c'est parce qu'on regarde ces suicides et on se dit "ô mon dieu il était si jeune". Et quand on voit le suicide d'un employé... on ne cherche pas plus loin.

Face à ce genre de violences, la réaction est toujours la même: chercher à peser le pour et le contre, à "écouter les deux parties". Et puis, il ne faut pas oublier qu'on a très souvent affaire à des personnes qui ne sont pas "tout blanc non plus". Combien se sont pris ces mots parce qu'iels ont essayé de dévier la violence sur quelqu'un d'autre ou l'ont réussi ? Le victim-blaming à son apogée. On met l'enfant dans une situation où il doit subir et serrer les dents, et ensuite, s'il fait le moindre pas de côté, la moindre erreur, s'il met en place la moindre stratégie de survie, on le considère de fait comme responsable des violences subies, ce qui permet de s'en laver les mains. Je dis l'enfant, mais ça se passe de la même manière en entreprise. Le même schéma, encore et encore. L'avantage de ne rien faire, c'est qu'on ne se sent pas responsable de ce qui arrive. Socialement parlant, l'idée de non-assistance à personne en danger n'existe pas. Elle est obligatoire légalement pour cette même raison: on ne considère pas, socialement parlant, que le fait de ne rien faire puisse être mal. Ne rien faire est vu comme de la neutralité, et la neutralité, comme étant bonne. Bullshit. Dans une situation de violence, la neutralité, c'est être du côté de la violence.

ça a été le truc le plus violent que j'ai vécu. Me rendre compte que ce n'était pas une erreur du système, mais qu'il était conçu comme ça. Que c'était volontaire. Que ça avait pour but de formater les enfants afin qu'ils deviennent comme les adultes. Me rendre compte que parmi les personnes qui me pourrissaient la vie, y en avait qui tiraient leur épingles du jeu, et y avait d'autres qui, si c'était pas moi, c'était eux. Me rendre compte que moi-même, j'ai pourri la vie d'un ou l'autre pour en prendre moins dans la gueule.

Je me souviens que Jaythenerdkid avait dit qu'il était nécessaire de parler de son vécu. Que si elle en parle autant, c'est pour faire avancer les choses, pour que les gens aient moins honte, et qu'on arrête d'être dans ce mutisme constant. Parce que si ça aide une seule personne, si ça empêche une seule personne de se tuer, ou même de se blesser, alors ça vaut le coup. J'approuve cette idée. Si vous en avez l'énergie. Parlez. Témoignez. Racontez. Et si vous ne l'avez pas, lisez, écoutez. Prenez soin de vous.

Commentaires

1. Le mardi 20 octobre 2015, 23:17 par Thorongil

Aaah, douces années collège...
Perso j'ai accumulé les problèmes de réputation dès le primaire jusqu'à ma terminale. Avec ce que ça implique, comme toi, d'humiliations, blagues de mauvais goût, réprimandes de la part de mes condisciples, de situations intenables avec d'un côté les adultes appelant à la paix, la non-violence, les petits oiseaux et de l'autre le monde impitoyable des relations sociales où on a le choix entre écraser et se faire écraser...
Je me souviens que la seule fois où deux anciennes harceleuses ont eu peur de moi, ça a été après que j'aie mis une d'elles par terre après qu'elle ait tenté de me foutre un coup de pied de trop dans les jambes.
"La violence ne résout rien"... Tu parles.

UNE FOIS, j'ai tenté de devenir oppresseur. D'un ami qui plus est. Je me suis fait tellement immédiatement et tellement vertement engueuler par la prof que j'en ai gardé une honte cuisante.
Mais du coup, je suis resté "une victime" jusqu'à la fin du lycée... Et avec en plus ce goût amer de trahison et d'indignité, de n'avoir pas vu que je reproduisais ce que je subissais à temps.

Bref, voilà en condensé un petit addendum, un témoignage qui vaut ce qu'il vaut.
Je ne sais pas si je fais bien d'en parler, ni s'il peut avoir un écho auprès de quiconque.

Reste que je ne me suis jamais vraiment remis de mon expérience sociale de l'enseignement primaire et secondaire... Ca a contribué à littéralement me rendre "fou" pendant le lycée. Schizo en fait.

Ce billet vient bien trop tard pour moi. Je me suis infligé des blessures dont je garde des marques, des tentatives de suicide, il y a de cela une petite dizaine d'années, durant cette période de découverte des relations sociales.
Mais j'ose espérer que ton billet aidera ne serait-ce que quelques-uns à se sentir plus... Légitimes dans leurs souffrances ?
En tout cas, j'ose espérer qu'il n'est pas trop tard pour d'autres ados, enfants, jeunes adultes, adultes. Courage à vous.

2. Le lundi 26 octobre 2015, 12:05 par Shun

Comme toi, l'école (primaire, collège et lycée) ont été le terreau de la maltraitance sociale.
Contrairement à toi, j'ai globalement une excellente mémoire (photographique), j'ai juste du mal à remettre les évènements dans l'ordre.

Pour moi le harcèlement scolaire a commencé dès la primaire. Pas ou peu d'insultes (à part des " vraies-fausses " insultes comme " intello " par exemple, ou bien des phrases types " d'où tu sors toi ? ", " pour qui tu te prends ? ").
Globalement je parlais très peu, à tel point que les profs se sont questionnés sur ma solitude, et sur mon aphasie... C'est encore dans mes carnets de primaire.

En fait la violence scolaire s'est très vite traduites par des coups : coups de pieds, coups de poing, coups de corde à sauter et exclusion permanente de toute activité collective sans aucun motif spécifique, les coups tombaient comme ça, sans explication, sous le nez des profs, qui continuaient à papoter comme si ce qui venait de se passer était tout à fait normal, ce n'était pas seulement à l'école, mais aussi au centre aéré, j'ai quand même eu les dents pétées quoi, donc les coups, c'étaient pas des caresses un peu brutasses, c'était de vrais coups, avec une bonne intention de me casser littéralement la gueule.
Je ne répondais jamais, je ne montrais aucun sentiment, tout simplement parce que si je ressentais de la souffrance (évidemment), je n'avais jamais appris à l'exprimer. Je restais donc sans aucune réaction, ni dans un sens, ni dans l'autre.

La première fois que j'ai réagi, ça a été au passage au collège. Le collège de mon quartier était classé ZEP (mais genre très beaucoup ZEP). Pour moi c'était même pas la jungle, j'aurais eu moins peur lâchée seule en pleine forêt d'Amazonie que dans ce collège, c'était la guerre civile. Je n'étais pas ce qu'on appelle une élève studieuse, mais juste une élève rêveuse, qui ne faisait jamais de bruit en classe, qui ne participait pas non plus et qui se faisait oublier le plus possible. Mais ce collège, je l'avais visité avec ma classe, et j'avais vu. J'avais vu les inscriptions sur les murs, les toilettes qui sentaient une odeur horrible, j'avais vu les chaises cassées dans la cours qui indiquaient très clairement que les chaises en question avaient fait des vols planés par la fenêtre. J'entendais les élèves parler entre eux, et cette violence qui transpirait de partout. J'avais vu le car de CRS devant le collège, et les fouilles à l'entrée.

J'avais peur, vraiment peur d'aller là. J'ai dit à ma mère que je voulais aller ailleurs, elle a demandé une dérogation et on l'a eue. Ouf. Je suis donc allée moi aussi dans une classe " d'élite " pour faire du russe LV1. Le russe est une langue à déclinaison qui est complexe d'un point de vue grammaire et conjugaison, donc forcément c'est une classe d'élite si tu fais du russe. Bref, passons.

Je suis née en décembre, j'étais donc la plus jeune de ma classe. J'étais toujours bizarre, on me demandait toujours si j'étais une fille ou un garçon, comme si c'était déterminant du comportement qu'on devait avoir à mon égard. Les questions passent encore, mais les " vérifications physiques " ben heu non.
La encore je n'ai pas bronché.
Je n'ai jamais répondu aux questions, tant et si bien, que la question n'avait toujours pas sa réponse, bien que j'ai un prénom clairement féminin, et que j'utilise les toilettes des filles ...
Tout a été utilisé, le fait que je lise énormément, et que ce soit ma principale occupation pendant les récréations, le fait que je passe le plus clair de mon temps libre au CDI, le fait que je sois bonne en français et en biologie, mes vêtements, mon physique (pourtant relativement dans la norme : blanche, et fine), le fait que j'ai 2 chiens, tout a servi à me dénigrer, à se moquer etc ...
Comme je ne répondais jamais, il y a eu des questionnements à mon sujet : est-ce que je ressentais ? Je crois qu'ils ne l'ont jamais su.
Chez moi pourtant j'écrivais des pages et des pages de haine profonde de cette classe, de haine du collège, de haine de certains profs, etc ...

Vers la 4ème, j'ai commencé à me sociabiliser un peu, avec les autres marginalisés de ma classe : obèse, homosexuel, échec scolaire et difficultés sociales/familiales. On a formé un petit groupe de 5, chacun avec nos points forts et nos points faibles. On s'est épaulé et entre aidé. Ça m'a vraiment fait du bien. On a fait quelques " bêtises " mais pas bien méchantes, et surtout pas oppressives, on a fait la grève en sport, on a foutu le bordel dans certains cours et passé un certain nombre d'heures de colle ensemble. Du fait que nous n'étions plus isolés, le harcèlement a diminué : ben oui, frapper quelqu'un dont le meilleur ami est obèse et n'a aucune difficulté à rendre le coup, ça fait hésiter un peu.
Par contre un sujet est apparu entre nous, et il était récurrent : le suicide.

C'est devenu tellement normal de le planifier ce suicide, d'en parler, de se le noter dans nos agendas, " dimanche à 23h52 à dolmard " (Dolmard était " le " lieu des suicides dans ma ville, une falaise en bord de mer, depuis laquelle les gens font le grand saut en voiture, ou à pied).
On en rigolait de ça, on en rigolait bien jaune quand même. A chaque période de vacances pendant lesquelles on ne se contactait pas, on revenait, et on se disait " t'y es allé à Dolmard ? ", et invariablement l'un de nous répondait " ben ouai, mais comme je vous ai pas vu, je suis rentré ".
Le malaise devenait palpable. D'aucun disent que ce sont les affres de l'adolescence. Je ne crois pas. Je ne crois vraiment pas. Nous étions entrés dans un soutien mutuel, mais sous les assauts répétés de la classe, et des autres élèves, nous étions démunis et seuls face à nos difficultés individuelles. Nous avons essayé de pallier chacun comme nous le pouvions à la violence scolaire et à nos difficultés familiales, sociale etc...
Le garçon obèse, est plus obèse que jamais aujourd'hui et il se met en scène de manière volontaire très glauque dans une sexualité " de la honte ", avec des vêtements ridicules, et qui prêtent à la moquerie. Il a fait un nombre incalculable de tentative de suicide, au point que bien qu'il gagne très bien sa vie (au niveau professionnel), les banques refusent de le laisser emprunter parce qu'il n'est pas assurable, il fait de l'automutilation grave, et mange des morceaux de son propre corps.
Le garçon homosexuel, est toujours homosexuel, mais il vit très mal ses relations qu'il cache au public, et en particulier à ses élèves (il est devenu prof de français). A force d'homophobie, il a fini par verser du côté du FN, il est malheureux et continue lui aussi de se mettre en scène dans des situations homo malsaines.
La fille qui avait des difficultés sociales et était considérée comme une cas sos par ma classe, a arrêté l'école en 3ème, virée et exclue par le système, elle est tombée dans la drogue et n'a pas réussi à s'insérer socialement. Aujourd'hui elle est mère au foyer par défaut, et cumule les emplois précaires du style " serveuse ", avec une vie amoureuse chaotique et violente.

Quand je suis passée au lycée, mêmes causes, mêmes effets. En première, j'ai réagi : j'ai collé une pancarte. Une seule. Et j'ai fait un doigt d'honneur. C'est tout, oui c'est tout. Je n'ai pas respecté l'interdiction du recours à la violence pour stopper la violence. Pourtant, ça a marché : on ne m'a plus emmerdée de l'année.

Inutile de dire que je suis passée par l'automutilation à partir de la 4ème, j'en avais les bras couverts. Des poignets aux épaules. Et inutile de dire, que ça se voyait, puisque ça saignait en permanence, pendant les cours. J'ai simplement été virée de cours. Voilà, motif, automutilation en cours. Ben oui, c'est un motif de renvoi qui n'interroge pas plus que " a oublié son livre ".

Quand je suis passée au lycée, j'ai été harcelée par des profs. C'est aujourd'hui que je m'en rends compte. Notamment en maths et en philo. En philo, le prof aimait lire mes devoirs devant tout le monde pour montrer à quel point je n'avais pas honte de pomper dans des livres, et à quel point j'étais incapable de penser par moi-même. Je n'ai jamais pompé, je n'avais pas de livre de philo. C'est allé au clash, et mon prof de philo, qui était aussi mon prof principal a tout bonnement usé de son pouvoir discrétionnaire pour me virer de cours à l'année. J'étais en littéraire, avec un coeff 9 à l'épreuve de philo au bac. Tout va bien, l'administration n'a pas réagi : le conseil de classe n'a rien dit, la direction de l'établissement non plus.
En conseil de classe, il a demandé mon redoublement pour absence aux contrôles de philo... alors que j'étais virée du cours !
Bref, ce cher monsieur, ainsi que la prof de maths, m'ont bien pourri mon année. Au final j'ai eu mon bac sans difficulté, et sans rattrapage. Mais l'année a été éprouvante.
De toutes façons, je savais que les adultes et leur monde soit-disant civilisé, c'était une fumisterie. Et je l'ai dit plus d'une fois.

Ce harcèlement, en plus de ce que je vivais en dehors de l'école, ça faisait beaucoup, trop. Trop lourd pour des épaules d'enfants. Tu ne peux parler à personne. Les adultes, et les enfants, c'est tout du pareil, il n'y a personne pour t'écouter.

Aujourd'hui, je vois encore et toujours du harcèlement scolaire, et je lutte, je lutte contre les profs qui ferment les yeux, je lutte contre les parents qui ne veulent pas voir l'oppression que leurs gosses subissent ou font subir, je lutte pour que les enfants puissent parler dans un espace safe. Et c'est dur. C'est long, c'est permanent.
Je fais attention, maintenant que je suis adulte, de ne pas tomber dans la facilité du " c'est pas bien grave ", " ça va se tasser avec le temps ". Je lutte contre ma propre peur de me faire blâmer, je vais voir les gosses, je vais voir les parents, et même parfois, je porte plainte.

L'agréable surprise que j'ai eue, c'est que les gendarmes, jusqu'à présent, n'ont jamais pris mes appels à la légère, ils se sont toujours déplacés, et sont allés voir les personnes concernées. Et pour mon fils, c'est important. C'est tellement important de savoir que ce qu'on vit n'est pas cautionné par la société.

Et pourtant ... Ils sont peu nombreux les adultes à dénoncer ce qui se passe. Ça pourrait pourtant au sens littéral du terme, sauver des vies.

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