Le préjugé est l'attitude adoptée par manque d'information
Le conditionnement est le fait de ne pas rechercher l'information
Le privilège est le fait de ne pas avoir besoin de l'information

C'est comme ça qu'on m'avait expliqué la chose. On a un préjugé. On le découvre. On combat le conditionnement en allant chercher l'information et on accepte son/ses privilèges.

Mais en vérité, ce schéma est très incomplet.
En effet, ce schéma ne s'applique qu'à une pensée consciente et dirigée. Exemple : cet homme a fait ce massacre car il a des troubles psys. Préjugé face à manque d'information, conditionnement car aucune recherche d'information, privilège de la personne n'en ayant pas. Mais face à des données plus diffuses, comme le fait d'accorder moins d'importance à la parole d'une femme, on a un préjugé mouvant (sur telle ou telle donnée, telle ou telle raison sera donnée pour moins y croire), un conditionnement constant (la parole d'une femme est soumise à caution) et un privilège constant également (le fait de ne pas en souffrir).
Considérer comme un privilège de ne pas voir une situation, c'est confondre privilège et conditionnement. De nombreuses personnes avec des troubles psys ne voient pas la psychophobie. De nombreuses personnes avec des troubles psys sont psychophobes. On parle souvent d'intériorisation, mais ça implique forcément qu'une personne qui ne voit pas n'est pas forcément une personne qui ne subit pas. Ce n'est pas un privilège que de ne pas voir. Le privilège, c'est de ne pas en souffrir. Ne pas voir, c'est un conditionnement.
On peut déconstruire les conditionnements tout comme on peut déconstruire les préjugés. Mais les conditionnements sont bien plus complexes. Contrairement à un préjugé où il suffit d'apporter une information sérieuse, le conditionnement, lui, ne peut pas s'en satisfaire, vu qu'il n'est pas dirigé. On pourrait dire que le préjugé est la peur, et le conditionnement, l'angoisse, la première est facile à combattre, il suffit de l'analyser. La seconde est beaucoup plus complexe car elle met en jeu des ressorts invisibles.

Or, bien souvent, dans les réflexions de déconstructions, on suppose qu'il suffit de « voir » l'erreur pour la corriger. Mais ça ne marche que pour le préjugé, et en aucun cas pour le conditionnement. Et c'est là, d'ailleurs, le second point que je voulais aborder, la différence entre reconnaître son erreur et se remettre en question.
Reconnaître son erreur est à la portée de n'importe qui. Se remettre en question, en revanche, est beaucoup plus complexe. Un exemple typique que je vois chez des hommes est de remarquer qu'ils ont interrompu une femme. Excuse. Fin. Et pas seulement fin dans la discussion, mais fin de la réflexion. On prend comme acquis, de par les études féministes sur le sujet, qu'un homme va interrompre plus facilement une femme, donc c'est la raison, j'ai trouvé. Fin.
Sauf que c'est un conditionnement. Un conditionnement suppose des rouages qui se créent au sein de l'esprit de la personne. Et un questionnement nécessaire à se poser. Pourquoi ais-je pensé interrompre à ce moment-là ? Qu'est-ce qui m'a semblé logique en cet instant ? Quel était le soucis ? A quoi ais-je pensé ? Si on ne fait que remarquer et s'arrêter là, on a reconnu son erreur, mais on la recommencera plus tard, vu qu'on n'a effectué aucune remise en question.

Et quand bien même on ait compris le rouage du conditionnement, rien n'indique qu'on soit capable d'arriver à le détruire. L'idée qu'il suffit de « voir l'erreur » pour réussir à la supprimer est très naïve. Et c'est là que l'idée de « personne déconstruite » // « personne safe » pose problème, car elle suppose donc qu'il est possible, pour tout le monde, de supprimer tout conditionnement. Or, certains conditionnements ont été renforcés par des traumatismes. Ça ne les rend pas plus juste pour autant, ça ne les rend pas plus acceptable, en revanche, cela les rend beaucoup plus difficile à combattre. Et là où, quand on parle d'un système à unique hiérarchie, il était assez facile de pointer du doigt les dominants, dans un système avec de multiples axes d'oppressions, la réalité devient de suite plus complexe, et ce sont des traumatismes liés à des violences oppressives qui peuvent soutenir des conditionnements oppressifs. L'idée de « personne déconstruite » devient alors très gênante, puisqu'au final, paradoxalement, elle ne prend plus en compte les différentes oppressions, mais simplement une sorte d'idéal hors de toute réalité.

Quand à déconstruire ses privilèges, une fois que l'on a établi la différence entre conditionnement, préjugé et privilège, je trouve que cette notion n'a pas de sens. On peut déconstruire ses préjugés. C'est assez facile. On peut essayer de déconstruire ses conditionnements. C'est plus difficile, et parfois, en fait, ça ne marche pas. On ne peut pas déconstruire ses privilèges car ceux-ci sont du fait du regard de la société sur un individu. Il est impossible pour un homme de déconstruire le fait qu'il ne vivra pas de harcèlement de rue. Il est impossible pour un-e neurotypique de déconstruire le fait d'obtenir un emploi/une promotion plus facilement qu'un-e neuroatypique.

Cette réflexion peut sembler déprimante pour certain-e-s, mais j'aimerais attirer votre attention sur deux points. Premièrement, si elle l'est pour vous (déprimante), demandez-vous dans quelle mesure vous cherchiez avant tout un moyen de vous « placer du bon côté de la barrière » et non de changer les choses. Dans quelle mesure le terme « déconstruit-e » ne signifie-t-il pas « cookie de sorti du système oppressif pour un-e dominant-e » ? Deuxièmement, cela signifie aussi que le travail est beaucoup plus complexe qu'il ne semble de prime abord. Il ne suffit pas juste de voir ses erreurs. Il s'agit de les comprendre. Il ne suffit plus de dire « les hommes interrompent les femmes plus souvent » mais surtout « pourquoi l'ais-je fait ? Quel a été le cheminement ? Comment le stopper ? », en somme, comprendre le conditionnement derrière l'acte, et travailler sur la source et non la conséquence.