On parle souvent du « droit à l'erreur », rarement du « droit au changement ». Or, ce sont deux choses profondément différentes. Le droit à l'erreur vous permet de garder votre constance malgré un accroc, le droit au changement torpille la constance. Ce que j'entends faire ici, c'est à la fois parler du droit au changement, mais aussi du droit à l'inconstance, et du droit à la différence sous un angle lié aux autres et j'ai pu remarquer que ce n'est pas facile, car, dans beaucoup de cas, on utilise le mépris que l'on a pour la différence pour défendre l'inconstance, le mépris que l'on a pour l'inconstance pour défendre le droit au changement, et l'on méprise le droit au changement pour défendre le droit à l'erreur, dans une sorte de cascade qui, au final, fait de sacrés dégâts.

(Précision : dans cet article, je ne parle pas d'oppression mais de conditionnement et de préjugés issus de conditionnement, il est donc tout à fait possible que certains fassent parti d'une oppression tandis que d'autres non. S'il n'y avait que préjugé et conditionnement dans les oppressions, on serait franchement tranquille)

Lorsqu'on parle de constance et d'inconstance, l'image du premier mot est une chose rectiligne, un choix unique et définitif, celui du deuxième est l'idée d'un mouvement constant entre un choix et un autre. On peut, déjà, remarquer le côté pervers de cette situation, à savoir que si l'on imagine un choix binaire, mais qu'en réalité il peut avoir d'autres réponses, les autres réponses seront considérées comme inconstantes. Les exemples typiques de ces cas ? Les switchs (En BDSM les switch ne se définissent ni comme soumis-es ni comme dominant-e-s), ou les bisexuels/pansexuels qui ont une réponse différente que « mon genre / le genre opposé » et sont donc vu comme fatalement « inconstant », et donc, incapables de fidélité notamment. On va même, dans le cas des switch, jusqu'à leur demander assez couramment ce qu'iels sont « aujourd'hui », comme s'iels devaient choisir à tout prix (très bon article sur le sujet d'une switch  ). On voit bien, ici, qu'au-delà de l'inconstance, c'est le fait que ce soit une réponse « différente » de soumis-e/dominant-e ou hétéro/homo qui pose problème. (on retrouve ça aussi lorsqu'une personne ne se définit ni comme homme ni comme femme, que ce soit fluide, agenre, non-binaire etc.)

Mais le fait est, également, que la constance n'est pas forcément bonne. Dans un couple, être constamment ensemble est très souvent destructeur. L'eau croupit, pour faire une métaphore. La constance n'est pas ce dont est fait la nature. Pour autant, on nous la présente continuellement comme une chose saine, une chose positive, et l'inconstance est toujours négative. Cela semble sortir de cette idée binaire que l'on a du bien et du mal, séparé de manière précise, ce qui fait que la constance côté bien est bonne. Mais cette notion est totalement absurde car le bien et le mal ne sont pas, dans la vie, délimités de façon aussi stricte. Des individus peuvent avoir raison de s'unir pour un point et de s'opposer les uns aux autres sur un autres, sans pour autant que l'inconstance de leur alliance soit quelque chose de négatif, bien au contraire. Mais dans l'image binaire bien/mal, il n'y a qu'un seul bon chemin, et de ce fait, on ne peut avoir aucun droit à l'inconstance. La haine de l'inconstance se lie donc au mépris du changement et de l'erreur.

D'une part, ces deux notions sont constamment amalgamées. Lorsqu'une personne se revendique childfree plusieurs années, puis finit par avoir un enfant, elle est souvent montrée comme traître, comme une personne n'ayant jamais été childfree. « être » quelque chose, c'est avoir une constance dans cet être. D'autres diront qu'elle a fait « une erreur » de se « croire » childfree, là où, si c'est possible, il est également tout a fait possible que la personne ait évolué, donc que ses envies aient changé sans pour autant que ce soit une erreur de s'être revendiquée childfree. De la même manière, il est courant que des ami-e-s s'éloignent au fil du temps, sans que l'amitié ait été une erreur. De ce côté-là, on aura souvent des personnes approuvant, mais pour autant, l'image que « les véritables amitiés sont celles qui durent » est profondément implantée dans nos esprits. On peut également rappeler les propos courants pour les adolescents de « c'est une passade » comme si le fait qu'une chose ne soit pas destinée à durer soit, en soi, preuve qu'elle ne mérite aucune considération et n'a aucun intérêt. La constance est positive. Le changement, l'erreur, l'inconstance restent négatives.

Le problème avec ce conditionnement, est qu'il arrive fatalement au point qui fait mal : la remise en question implique reconnaître son erreur et changer. Elle est donc, de manière vicieuse, considérée comme négative, malgré tout ce que l'on dit de l'importance de reconnaître ses torts. Non, notre société est bâtie sur le fait qu'il ne faille pas les reconnaître. Pour être précis, notre société est bâtie sur l'idée qu'il y a d'un côté le bien, de l'autre le mal, d'un côté les personnes faisant des erreurs, de l'autre, les personnes n'en faisant pas, même si l'on répète continuellement que l'erreur est humaine. Lorsqu'on ne reconnaît pas son erreur, on prend le parti de conserver sa constance. Et étant donné que nous sommes des animaux sociaux, beaucoup d'autres personnes sont autour, mais beaucoup ont également ce même réflexe de vouloir refuser l'erreur, afin de se protéger également lorsqu'ils l'ont fait ou risquent de la faire. « je te protège pour me protéger car nous sommes dans le même cercle »
Ce schéma créé fatalement des cultes de la personnalité. Des individus qui semblent extrêmement constants, et que l'on va donc vénérer, autant à l'extrême-droite qu'à l'extrême-gauche, et jusque dans les milieux militants, qu'ils soient dans les assocs, sur FB ou sur twitter. C'est ainsi qu'on voit la création de notion comme « safe » ou « déconstruit », que des personnes sont d'abord hissées sur un piédestal, puis, jetées à terre après que l'on ait mis en lumière des propos datant de plusieurs années, voire des propos de relations de la personnes. Ce dernier point est important, on va jusqu'à exiger d'une personne de répondre des actes de ses relations. Ça semble, de base, logique, et ça l'est en parti, mais l'effet pervers est que cela renforce la cohésion de groupe face à ces considérations, puisque toute remise en question d'une personne implique celle des personnes avec qui elle est en relation. Coupable par association, cela fait que la remise en question est encore plus complexe, puisqu'il faut, à la fois dépasser ses propres blocages, mais aussi des blocages sociaux liés à toutes les personnes autour de nous, ce qui sclérose encore plus la situation.

Au final, la haine de l'inconstance, le fait de vouer un quasi-culte à la constance, ça empêche de se poser des questions, ça empêche de tester, de faire des erreurs, de se tromper, et donc, d'avancer, de se trouver. Considérer qu'une chose n'a pas de valeur sous prétexte qu'elle n'a pas duré, c'est, au final, soutenir un système qui refuse la remise en question. Mieux vaut être constant dans l'erreur qu'inconstant. Ça craint.