Cet article n'a pas pour but de démolir Pouhiou, soyons clair. D'une part parce que je parle ici de sexisme et que je ne considère en aucun cas avoir le droit de basher quelqu'un sur ce sujet n'étant pas une femme, d'autre part, parce qu'étant un homme cis, je trouverai assez aberrant de basher quelqu'un alors que je ne sais aucunement si je serai différent de lui. Là n'est donc pas mon propos, en revanche, ce que j'aimerais mettre en valeur, c'est comment, dans une situation où l'on a deux femmes et un homme, les trois conscient-e-s des enjeux du féminisme, on se retrouve quand même avec une position de pouvoir et de prise d'espace massive de la part de l'homme.

J'analyse cette vidéo selon trois angles relativement simples. D'abord, la présence de chacun des trois protagonistes, ensuite, le clivage que l'articulation des temps de parole créé, et enfin, le rapport de pouvoir qui se trouve visible, plaçant l'homme au sommet. Il est plus que probable que je n'ai pas tout remarqué, mais ça me semble déjà assez édifiant. Sans aucun doute, il sera possible d'expliquer un ou l'autre des points indiqués, mais j'aimerais attirer votre attention sur le fait que le biais mettant en valeur les hommes est toujours expliqué par une raison « spécifique », mais reste, cependant, toujours le même, les raisons étant souvent, en vérité, des excuses. Enfin, les timers que j'indiquerais sont là pour vous donner une idée d'où trouver les infos dans la vidéo, ils ne sont pas parfaits. J'ai dû la visionner un bon paquet de fois, et je l'ai donc fait en *2 de vitesse ce qui limite la précision à ce niveau-là.

Je présente cela dit la vidéo, elle se trouve ici et se divise en plusieurs parties. Première partie, une mise en scène sur le sexisme qui va environ de 0:38 à 4:35. S'en suit une explication jusqu'à 6:30 puis une seconde mise en scène qui dure de 6:30 à 8:30 ; avec, ensuite le débat qui s'installe de 8:30 à 23:35. On a ensuite une vidéo de Pouhiou qui dure de 23:35 à 30:53 puis une réflexion sur la vidéo jusqu'à 36:45 avec l'arrivée, ensuite des questions/réponses. Je précise donc que, pour l'analyse du temps de parole, je n'ai pas pris en compte les mises en scènes, puisqu'elles étaient factices. Je n'ai également pas pris en compte la vidéo de Pouhiou, même si j'y reviendrai.



Le temps de parole est très largement en faveur de Pouhiou. sur les 25min 45sec analysées, il parle 12min et 45 secondes, soit environ 49 % du temps contre 6min 13 pour Ginger Force ( environ 24%) et 6min 47 pour Charlie (environ 26%). Il parle donc, à lui seul, quasiment autant qu'elles deux réunies. Pour autant, il n'y a pas que cette donnée à prendre en compte. En effet, quand on écoute la vidéo, on peut avoir tendance à croire que Charlie Danger parle moins que Ginger Force, alors que l'analyse indique l'inverse. C'est parce que si le temps de parole a une certaine importance, le temps de silence en a une encore plus grande. Dans cet article de les mots sont importants il est même indiqué que l'on analyse la durée du temps de parole des femmes par rapport au silence.
J'ai donc analysé les silences de plus de cinq secondes dans cette vidéo pour chacun des trois. (Le silence est rompu dès qu'il y a manifestation sonore (rire, « hm » et autre).) Or, justement, les silences de Charlie danger sont beaucoup plus long. Son plus long temps de silence est de 6 minutes 17 secondes (4:35 – 10:52) là où le plus long temps de silence de Ginger Force est de 3min 40 (9:11 – 12:51). Pouhiou, quand à lui, a pour plus long temps de silence 57 secondes. (15:07 – 16:04 ; le silence étant rompu par un « hm » à l'adresse de Charlie danger). En terme de moyenne de durée de silence, c'est encore plus visible. Ginger Force est à 2 minutes et 1 secondes de moyenne durant ses temps de silence. Charlie Danger à 2 minutes et 39 secondes. Pouhiou, quant à lui est à 23 secondes.

Ces données semble étonnantes, mais il faut saisir que l'intégralité de la conférence est divisée entre d'un côté Pouhiou et de l'autre Ginger Force & Charlie Danger. En effet jamais, au long de la conférence, Charlie Danger ne succédera dans son temps de parole, à Ginger Force, ni Ginger Force à Charlie Danger. A chaque fois, il y aura une intervention de Pouhiou. Le plus proche instant étant à 21:20 quand Pouhiou fait « seulement » une mini-intervention de 2sec pendant que Charlie Danger passe le micro à Ginger Force. Et ce micro, parlons-en. En effet, Pouhiou en a un, portable, Charlie Danger & Ginger Force en ont un, à deux. Cela renforce ce clivage homme – femme, mais surtout, donne beaucoup plus de présences à Pouhiou qui peut intervenir quand il le souhaite, là où Ginger Force comme Charlie ont dû à plusieurs reprises attendre de récupérer le micro (à 15:07 par exemple, Ginger Force doit s'incliner car elle n'a pas le micro, et c'est Charlie Danger qui peut intervenir). C'est d'ailleurs pour cette raison que les rapides interventions de Pouhiou sont aussi nombreuses et aussi visibles, et que son temps de parole en est drastiquement augmentée, alors que son temps de silence en est réduit à peau de chagrin.
Ce clivage se voit également avec la manière dont l'espace est occupé, puisque, sur 19 minutes et 6 secondes où il y a AU MOINS une personne debout, Pouhiou se trouve l'être 13 minutes et 49 secondes, soit 72 % du temps, contre 22 % du temps pour Ginger Force et 19 % pour Charlie. Ça ne fait pas 100 % car, en effet, j'indique bien « au moins », puisqu'à plusieurs reprises, lorsque l'une des deux intervenantes parlera, Pouhiou restera debout, là où, quant à elles, elles seront bien plus enclines à s'asseoir lorsque ce sera son tour.

Ce clivage n'est pas non plus dénué de rapport de pouvoir. Que ce soit le micro, qui donne donc toute latitude à Pouhiou d'intervenir dès qu'il le souhaite, ou le temps debout, tout indique la prise de pouvoir complète de Pouhiou durant la conférence. Je reviens à nouveau à l'article de LMSI.net concernant les « réponses minimales » ou « confirmations minimales ». Ce sont de minuscules interventions (des « hm » des « d'accord » etc.) qui ponctuent le discours pour signifier qu'on a écouté / entendu / qu'on valide l'intervention.
Je ne vais cependant pas faire l'analyse de l'article concernant la différence entre les confirmations minimales masculines et féminines, non parce que je n'y adhère pas, mais parce qu'en l'occurrence, si l'on est face à un discours, on n'est pas face à une discussion, et, de ce fait, l'analyse me semble plus complexe à mettre en place.
En revanche, une chose est certaine, ce sont les validations de la part de Pouhiou qui font que son temps de silence est drastiquement inférieur à celui de Ginger Force & Charlie Danger. En tout et pour tout, Pouhiou valide 22 fois les discours de Charlie Danger & Ginger Force, là où seule Ginger Force valide à 2 reprises le discours de Charlie Danger, et qu'aucune des deux femmes n'émet de sons lorsque Pouhiou parle. (à une reprise Ginger Force aurait pu en émettre un, mais n'ayant pas de micro, il n'est pas audible, juste visible ; là encore, le micro pour deux créé un rapport de pouvoir)
De plus, rappelons que dans le temps de parole, je n'ai pas compté la vidéo de Pouhiou qui a été diffusée, soit 7min 10 de pouhiou, seul, visible, parlant, ce qui ferait, en la comptabilisant, qu'il aurait près de 70% du temps de présence. Mais en sus de ça, Pouhiou est également celui qui articule l'intégralité du débat, celui qui le gère. C'est lui qui commence la conférence, lui qui introduit le rapport entre LGBT-phobie et sexisme, lui toujours qui met en place la diffusion de la vidéo, lui encore qui reprend la parole après la fin, et lui, une fois de plus, qui d'un mouvement des mains, indique l'arrivée des questions/réponses.



De manière générale, cette conférence est l'exemple typique d'une situation où un homme prend l'espace, tant en terme de pouvoir que de présence, et devient, au final, le centre de l'attention dans une discussion sur le sexisme. Il y aurait d'autres choses à en dire sans aucun doute, notamment en analysant les tournures, (on pourrait notamment revenir sur la formulation du « est-ce que tu te rends compte aussi que... » de 14:30 qui est une formulation d'une condescendance complète) mais je voulais me concentrer sur cet axe de présence → rapport de pouvoir. Il est certain qu'on pourra sans doute trouver dix milles raisons pour justifier que la situation se soit passée ainsi, le fait est que, malheureusement, on trouve toujours dix milles raisons qu'une situation précise se passe comme toute les autres, et qu'il faut admettre que bien souvent, ces raisons sont des excuses.
Je ne suis pas en train de dire que la conférence était mauvaise, c'est pas non plus mon rôle. Ce que je mets en exergue ici, c'est la façon dont peuvent se recréer les systèmes de pouvoirs. Il n'existe pas de personnes « déconstruites », il n'y a que des personnes en cheminement (et même ce concept est très gênant, prochain article sur le rapport social) et ce cheminement ne peut pas être arrêté. Ce n'est pas les réflexions évidentes de sexismes qui posent problème. Celles-là sont balayées rapidement par notre esprit (la première chose à laquelle on pense, c'est le conditionnement, la seconde, c'est nous, je ne sais où j'avais lu ça). L'exemple donné par Pouhiou de la pensée « une bière c'est pas féminin », c'est cool d'y penser, mais ça n'est pas majeur parce qu'on le sait immédiatement, dans l'instant même où elle survient. En revanche, vérifier qu'on ne prend pas trop l'espace, fermer sa gueule en particulier sur les validations sonores de discours, ça impacte nettement plus la réalité qu'une pensée sexiste tellement visible qu'elle saute aux yeux avant même qu'elle ne soit vocalisée. Il y a nécessité d'analyser a posteriori sa manière de faire, d'être, parce que sans ça, on ne parvient à modifier que les choses évidentes et non le problème de fond.