Entre développement personnel et destruction intégrale.

Je me rappelle que suite à cet article des personnes avaient critiqué cette phrase « Parce que depuis quelques temps, le militantisme commençait à m'apporter de moins en moins de choses. » qui indiquait que je considérais le militantisme comme un apport personnel et non une lutte, un « stage de développement personnel »)


J'ai tout d'abord supposé, en horreur que les personnes n'avaient pas compris ce que je voulais dire par là. En effet, à mon sens, le but du militantisme est d'aller vers un monde plus juste, un monde meilleur. Par là-même, il me paraissait assez aberrant que le militantisme rende une personne pire. Via cette phrase, je voulais dire que le militantisme commençait à me rendre pire, et plus malsain qu'avant, ce qui me semblait fondamentalement en contradiction avec son principe premier, et non qu'il ne me faisait pas me sentir mieux dans ma vie, comme j'ai supposé qu'elles le comprenaient.

Et puis… je me suis demandé si c'était pas moi qui passait à côté de quelque chose au final. Alors j'ai renversé ma pensée, et je suis parti du principe que ces personnes avaient raison. Pourquoi ne pourrait-on pas devenir pire par militantisme ? On perd beaucoup à force d'ouvrir les yeux sur la violence tout autour de soi. On perd des amis, on perd des bons souvenirs, on perd des livres et des films, on perd une tranquillité d'esprit, alors pourquoi ne pourrait-on pas, soi-même, perdre de la valeur, devenir pire ? Et dans quelle mesure, refuser cette idée ne serait-il pas égocentrique ?

J'y ai vu, cependant, un problème. Je ne crois pas qu'une personne puisse agir de façon désintéressée. Le mythe du chevalier solitaire à fond dans sa lutte, désintéressé, du lucky luke, du lorenzaccio qui détruit jusqu'à son intégrité pour parvenir à ses fins, m'a toujours paru beaucoup trop simpliste. Cela dit, en réfléchissant au Lorenzo de Musset (résumé simple et résumé très détaillé) (personnage qui m'a fasciné durant mon adolescence), j'ai remarqué que ce n'était pas contradictoire au final. Une personne peut tout à fait se valoriser tout en se brisant. Elle peut donc devenir pire, sans pour autant agir de façon désintéressée.

A partir de là, est-ce qu'il n'y a pas une forme d'égoïsme à refuser cela, à chercher absolument à vouloir devenir meilleur plutôt qu'à chercher à faire avancer la lutte ?

J'ai passé un peu de temps là-dessus. Ce que je vois se dessiner, petit à petit, sont deux visions drastiquement différentes. La première, centrée sur la lutte, avec, à son extrême, le fait de rendre l'individu/son intégrité accessoire voire dispensable. La seconde, centrée sur l'individu/son intégrité, avec, à son extrême, le fait de rendre la lutte accessoire voire dispensable.

Si les deux extrêmes sont profondément malsains sans même que j'ai besoin de m'arrêter dessus pour l'expliquer, en revanche, j'ai mis du temps à chercher à étudier les deux schémas de pensées, l'un par rapport à l'autre. Dans un cas, on s'occupe d'un changement global dans l'espoir que cela amène un changement des individus dans l'autre, on cherche un changement à l'échelle du microcosme (la personne, ses relations etc.), dans l'espoir que, petit à petit, cela amène un changement global.

Au final, je ne sais lequel est plus pertinent que l'autre, mais je sais une chose : en tant que NA, ce que l'on a exigé de moi, depuis que je suis bébé, c'est que je m'adapte, que je m'oublie, et que je fasse en sorte de fonctionner dans une société aux règles absurdes et incompréhensibles. Alors, non, je ne prendrai pas le chemin où l'on s'occupe d'abord du changement global, et oui, je centrerai ma réflexion militante sur moi et mon entourage. Parce que je suis « un homme neuroatypique à qui l'on a appris qu'il devait se modifier, se briser, se conformer, s'adapter au monde autour de lui », faire en sorte de m'occuper de moi, et de ne pas me perdre dans les autres, leurs attentes et celle de la société ou celle du militantisme, c'est une nécessité.

Du fait de ma neuroatypie, je dois faire l'équilibre entre le militantisme et la protection de ma propre intégrité, chose vitale, parce qu'on ne fait pas changer les choses si on ne les change pas chez soi. Ce n'est pas que je centre mon militantisme sur moi, c'est que je lui appose une limite du fait de la situation particulière qu'est celle d'être né avec un fonctionnement psychique différent, d'être complètement inadapté à la société.

Entendons-nous bien, ce n'est pas que je recherche à aller mieux via le militantisme, c'est que je refuse de me détruire à cause de lui. La nuance est de taille, mais elle est nécessaire. Et le simple fait que je passe encore des paragraphes entier à essayer de justifier que je refuse de me laisser détruire par le militantisme prouve qu'il y a encore un sacré travail à faire, car je n'aurais jamais dû avoir à ressentir la nécessité de le faire. (je ne le reproche à personne et à tout le monde à la fois, ce conditionnement reste une vraie saleté chez moi, et le rapport entre neuroatypie, masculinité et conditionnement sera l'objet d'un prochain billet)

Cela dit, ça me travaille. Car quelque part, ces personnes… elles avaient raison. Partiellement raison, une raison qui ne me fait pas changer de chemin, mais me fait comprendre pourquoi j'emprunte celui-là, mais partiellement raison quand même. Comme quoi...

Commentaires

1. Le samedi 1 août 2015, 01:30 par Lau'

Je me retrouve un bout dans tes questionnements - mais j'imagine que tu t'en doutes un peu.

Pour ma part, j'ajouterai : je refuse de détruire qui que ce soit (moi, et qui que ce soit d'autre) par et pour le militantisme.

Je me suis prise comme une claque dans la gueule le récent suicide qu'il y a eu dans "le milieu militant". Non pas parce que j'avais une quelconque affection pour la personne qui a mis fin à ses jours : je n'ai jamais pu le blairer, je l'ai toujours senti et perçu comme étant quelqu'un de furieusement malsain dans ses attitudes. Sa mort n'a rien changé à mon regard là dessus.

Par contre, ça faisait quelque mois que, avec quelques autres personnes, on avait cette question lancinante sur la violence du milieu militant : est-ce qu'on va pouvoir redresser le tir avant que quelqu'un se foute en l'air ?

L'avoir vu venir, avoir senti arriver (sans pouvoir présumer de qui serait le "quelqu'un"), l'avoir craint, et le voir arriver, ça a été une baffe.

Et pour ma part, à la question : est ce que c'est vraiment ça qu'on veut ?, je réponds carrément NON. Sans hésiter. Qui que soit la personne qui se suicide.

Cautionner, justifier le harcèlement (parce que appelons un chat un chat, c'est comme ça que ça s'appelle, quand trouzmille personnes se mettent à s'acharner sur une personne, quoi que cette personne ait fait...), accepter d'utiliser des méthodes qui me foutent prodigieusement la gerbe quand elles sont utilisées par "l'ennemi", par "l'oppresseur"... Je n'y arrive pas.

Continuer dans cette voie là, ça serait me perdre, et perdre les valeurs qui justement M'ONT AMENEES au milieu militant.
Utopies, peut-être, mais je m'en fous, parce que ces ces utopies qui me donnent la force de m'investir.

Donc perdre ses valeurs, c'est perdre le moteur de mon engagement. Et sans moteur, il ira pas bien loin, mon engagement.

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