Petit point

Note: cet article n'a aucune volonté militante, c'est une réflexion personnelle sur moi, par moi, pour moi.

tw suicide sur le premier paragraphe

Cet article va être un peu différent des usuels, c'est une sorte de tentative de point sur moi-même, et sur ce qu'il s'est passé comme changement depuis un an et demi et qui m'amène à la conclusion de ce que je vais tenter de changer aujourd'hui. Pour recadrer la situation, il faut que je parle de deux épisodes dans ma vie. Le premier a eu lieu le 19 octobre 2012. Auparavant, j'étais quelqu'un d'assez impliqué sur divers forums d'entraides. Ce jour-là, une des femmes les plus grandioses que j'ai connu s'est suicidée. Je ne dirais pas qu'on ne l'avait pas vu venir. Au contraire, on disait encore quelques semaines plus tôt qu'il était peu probable qu'elle vive une année de plus. Ça a cependant brisé cette bulle dans laquelle j'évoluais. Les forums n'étaient plus cet endroit « hors du monde » où les déchiquetés de la vie venaient et géraient plus ou moins leur merde, trébuchaient, tombaient, mais se relevaient. Ce n'était plus l'endroit magique où des miracles pouvaient advenir, en voyant s'en sortir des personnes que nul n'aurait cru voir ailleurs que dans un cercueil. C'était un endroit où l'échec pouvait advenir, et l'échec d'une personne, dans ce cas précis, est définitif, avec la silhouette de J. . J'ai déserté, peu à peu, les forums d'entraide à cette époque. Je me suis tourné vers des lieux plus généralistes. Je n'y arrivais plus. A quoi bon ? Le deuxième épisode a eu lieu en décembre 2013, où, suite à une discussion/engueulade avec une amie à moi concernant les marches féministes non-mixtes, je me suis inscrit sur un forum féministe.

La découverte du féminisme, et par là des systèmes d'oppressions a radicalement changé ma vie à cette époque. Ça m'a permis de réfléchir plus en détail sur moi-même, de modifier mes univers, de comprendre que, là où je voyais une société absurde que je haïssais profondément, il y avait tout un système de violence oppressives, et je n'étais pas à l'extérieur de celles-ci, j'en fais parti, j'y contribue. J'ai commencé à travailler sur moi-même, à lire beaucoup sur le sujet. La découverte de l'intersectionnalité a beaucoup joué également, avec des personnes comme mrsroots ou theeconomiss qui ont aussi révolutionné complètement ma manière d'appréhender le monde. J'ai découvert par la suite la psychophobie, le neurotypisme, qui m'ont permis de comprendre beaucoup de choses sur ce que j'avais vécu, sur ce que je vis encore. Petit à petit, avec des lectures (des complices pas des alliés ), des discussions etc. j'ai laissé tomber toute forme d'appellation féministe ou pro-féministe pour me centrer sur ce que je vis. Je suis un militant contre le neurotypisme et la psychophobie, le reste, j'écoute, je relaie, je m'informe, je m'éduque. J'avais trouvé « un centre » personnel.

La violence en milieu militant, ça fait quelques temps que ça me travaille. Je dirais depuis la violence que s'était prise l'Elfe, à l'époque, probablement parce que j'ai joué un rôle dedans. J'ai eu un rapport très délicat avec ce schéma de violence. D'un côté, je ne voyais rien à me reprocher dans celle que j'avais déployé à son égard. De l'autre, il n'empêche que le harcèlement qu'elle a subi et la violence de certains propos… ont commencé parce qu'on avait gueulé en public et parce qu'on n'a pas gueulé contre le harcèlement qui a eu lieu ensuite, parce qu'on l'a juste « passé sous silence », parce qu'on n'a pas dit grand-chose dessus. Parce qu'au final, en la classant dans les personnes qui avaient mérité les premiers propos de violences, et vu que le harcèlement découlaient, ensuite, de ces propos, hé bien, on ne pouvait véritablement condamner le harcèlement tout en approuvant les premiers. Donc victim-blaming, c'est sa faute. Ce qui, en fait, est proprement immonde. Le harcèlement est immonde et n'aurait jamais dû être cautionné. Le schéma s'est répété à plusieurs reprises. Les réflexions de Ponymandias (et en général les discussions avec elles) m'ont pas mal ébranlé dans ma manière de l'appréhender.

Parallèlement, j'ai remarqué que j'écrivais de moins en moins (j'écris depuis que je sais écrire, c'est une des rares choses dont je sois certain me concernant : je suis un écrivain, écrire moins peut arriver, mais ça reste quelque chose d'important dans ma vie ; j'écris, j'invente, j'imagine), et que mes crises d'hypersensibilité étaient plus nombreuses, pas forcément plus violentes, mais plus récurrentes. Intéressé par le végétarisme assez tôt, j'ai sauté le pas l'année dernière, mais je ne supportais pas les lieux de discussions entre végé/vegan qui me semblaient, justement, complètement psychophobe et neurotypiste. J'ai donc créé un groupe sur facebook d'échange de recette végé/vegan interdit au militantisme et ouvert à tou.te.s. (avec une modération très sévère, même si, au final, je n'en ai eu que très peu besoin)

Si j'en parle, c'est parce qu'une amie à moi, vegan, avec qui j'en discutais à l'époque (il y a un an au moins), m'avait dit « mais c'est militant ce groupe. Il y a des omnis qui découvrent et tentent de se faire à manger végé ou vegan, ça aide les personnes en transition et celles qui y sont. C'est du militantisme. Juste pas le même. »

ça m'avait travaillé. Elle avait raison. Intrinsèquement, sans faire exprès, j'avais commencé à considérer que le militantisme était obligatoirement cette manière de pointer le problème, de lutter contre, cet affrontement non pas vis-à-vis de la société mais bien vis-à-vis des individus en son sein. Affrontement, qui, je le vois de plus en plus, est responsable de mes crises. Je ne suis pas fait pour l'affrontement. Je ne supporte pas ce fonctionnement. Je m'y prête, particulièrement en période de fort stress ou forte angoisse, mais il ne me fait pas du bien. Il me bouffe. Il me cogne.

Cet article de Mrsroots m'a fait réfléchir également à tout ce problème, en particulier ce passage :

«  Se prendre du temps, se préserver et choisir l’application de son énergie dans un champs donné qui ne soit pas à la vue de tout le monde, peut permettre d’aller vers le collectif sans que vous en soyez témoins »

Ces derniers temps, j'ai recommencé à faire du care. J'ai fait une compilation des sites de témoignages et d'entraide sur les troubles psys et les neuroatypies, que j'essaie de modifier au fur et à mesure que j'en trouve ou qu'on m'en file. J'essaie de soutenir les personnes qui s'en prennent dans la gueule, que ce soit harcèlement ou dogpilling, je commence à réfléchir, non plus à des moyens d'expliquer aux agresseurs que le dogpiling ou le harcèlement est inadmissible, mais pour en parler aux victimes, pour qu'on arrête de culpabiliser de s'être fait pourrir et de mal le vivre. Je commence à retourner sur les forums où j'étais. Je prends un peu plus de temps pour moi, pour les personnes que je connais sur le net. Bref, quelque part, je suis retourné à ce que j'avais peu à peu délaissé après le 19 octobre 2012, il y a bientôt trois ans.

Mais avec un changement : la conscience politique. Ce que je faisais avant, je le faisais parce que « société de merde, on va tenter de survivre ensemble ». C'est un peu plus complexe désormais, parce que plusieurs schémas d'oppressions s'entrecoupent. J'ai parfaitement conscience que cette lutte politique est jeune. Il n'y a pas, que je sache, d'association militante luttant contre la psychophobie. Le plus proche reste le collectif Sos Psychophobie, qui ne s'est pas encore constitué en association, et qui, cela dit, demeure extrêmement récent. Pour autant, il y a beaucoup d'associations de soutiens ou de lutte contre les violences faites aux patients en psychiatrie. La Mad Pride est une preuve de ce genre de lutte. (avec ses défauts, malheureusement, mais aussi ses qualités, notamment : son existence). Comme dit donc, j'ai parfaitement conscience que cette lutte est jeune, mais j'ai aussi conscience qu'elle est là. Qu'elle se met en place.

Et je me dis qu'au final, la « team pipou » présente sur twitter est sans aucun doute extrêmement militante. Iels sont là pour vous soutenir quand ça ne va pas. Iels se soutiennent les uns les autres, et amènent du sourire. C'est vital. Pour moi. Pour d'autres sans aucun doute.

Oh, c'est pas un au revoir au militantisme, clairement pas. C'est un changement de cap dans la manière de le faire. Ça faisait depuis quelques mois que je disais vouloir me concentrer sur le positif, m'occuper de ça en priorité, parce que je suis très fortement influencé par mon entourage, par ce que je partage, mais je ne comprenais pas comment le faire. J'essayais, mais n'y arrivais pas. C'est simple : J'avais centré mon militantisme sur la psychophobie et le neurotypisme, mais je le centrais encore sur les personnes faisant ou disant de la merde. C'est ce point-là que je veux changer. Aller vers les personnes qui se font dogpiler, harcelées, vers les personnes qui s'en prennent plein la gueule parce que neuroatypiques ou parce que troubles psys. A nouveau, je recite Mrs Roots pour un autre passage qui m'a marqué : « On m’a souvent demandé: “mais alors, à quand le collectif exactement, si chaque communauté doit s’occuper d’elle ?”. Cette hâte d’une vie collective est, pour moi, similaire à la situation suivante : va-t-on demander à une personne blessée par autrui de retourner avec les autres, sans lui accorder du temps pour sa convalescence ? »

Bah je vais faire ça. Ou en tout cas essayer un peu plus en profondeur de faire ça. Parce que c'est la seule méthode qui soit saine me concernant. Je me sens cent fois mieux en faisant un article tumblr sur la réussite d'une pétition sur le net, en filant des liens à une personne pour l'aider, ou en discutant toute la soirée avec, en discutant sur des forums etc., qu'en allant regarder ce qui cloche dans tel ou tel article, qu'en gueulant contre des propos psychophobes de merdes balancés par quelqu'un. Récemment, j'avais commencé la méthode « UnFollow » / « kickban » (selon que les merdes étaient balancées par quelqu'un que je suivais ou par quelqu'un me mentionnant), et… punaise ça marche bien.


Rien que d'y penser je me sens mieux. Parce que depuis quelques temps, le militantisme commençait à m'apporter de moins en moins de choses. Y avait toujours des choses positives, clairement, mais ça commençait à se faire bouffer par la violence, à laquelle je participais. J'arrête là cette violence. J'ai plus envie de confronter les personnes qui disent de la merde psychophobe ou neurotypiste. Je suis pas bâti pour. Pire : les rares fois où je le fais, c'est couramment parce que, dans un état de stress, je cherche un affrontement pour déclencher une crise d'hypersensibilité, et non pour une autre raison. Je préfère retourner trouver des images de bébé caracaux et les envoyer aux personnes qui ne vont pas bien. Je préfère fouiller pour trouver des communautés de personnes TPL parce que ma compile n'a qu'un seul forum sur le sujet. Je préfère partager la musique que je découvre, etc.

Comme dirait une amie : C'est pas une fin, c'est un début.

Commentaires

1. Le vendredi 10 juillet 2015, 01:20 par pticarus

Salut, merci pour ton site et ce petit point (pas si petit que ça...)
Au cas où ça résonne, je me permet de te mentionner l'existence d'un début de réseau francophone sur des luttes autour de la santé mentale radicale.
En plus de tenter ce délicat équilibre entre "prendre soin" et démonter les logiques d'oppressions qui traversent nos communautés, on y retrouve, il me semble, le souci de prendre le temps dont on a besoin, de ne pas se perdre dans les critiques sans fin et de clarifier ce qu'on veut construire ensemble et comment.
Les principaux points de jonction sont:
le site: http://icarus.poivron.org
le forum: http://www.theicarusproject.net/for...
la page fb:http://www.facebook.com/projet.icar...
Bienvenue à toi et à toutes complices ;)

2. Le lundi 26 octobre 2015, 17:10 par Shun

Je te comprends hyper bien sur ce point. C'est justement ce que je disais hier à mon copain en regardant SLG. J'en ai bouffé un peu ces temps-ci et j'en suis arrivée à la conclusion suivante : chercher des vidéos sur le net qui sont pourries ou pleines de trucs problématiques, c'est facile, y en a pléthore. Basher la-dite vidéo, c'est hyper facile, on est sur que tout le monde va être ok avec ce qu'on dit. Au final il reste quoi ? Ben rien, en fait t'as juste relayé de la merde, tu l'as rendue plus visible, pour quoi ? Collecter 2-3 vues ? Super, ça c'est du projet constructif.

Et sinon, relayer les vidéos qui font des vrais bons trucs et y ajouter des idées créatives et porteuses de sens ? Apporter du soutien à des vidéos peu vues / peu référencées parce que justement, elles ont un sens et méritent d'être relayées ?
Faire des critiques constructives qui permettent aux gens qui débutent de s'améliorer ? A quoi ça sert d'être connu, d'avoir des " fallowers " si derrière on utilise pas cette popularité pour faire passer des messages productifs ? (J'entends par là, des messages constructifs).

J'ai fait exactement la même chose que toi, j'ai viré touts les contacts qui ne postaient que des choses négatives, et allaient dans les tréfonds du net faire la chasse aux ordures. Ça noircissait mon ciel, ça pourrissait ma volonté de lutter, ça me décourageait en permanence.

J'ai choisi de ne relayer que des informations intelligentes (c'est à dire avec un contenu et une réflexion construite), ou humoristiques (non oppressives), ou encore qui permettent d'apprendre des choses utiles et POSITIVES.

Parfois, je publie, mais assez rarement, des textes personnels au milieu, parce que je ressens le besoin de m'exprimer, et ces textes sont rarement remplis de joie et d'allégresse. Donc je ne le fais pas souvent.

Moi aussi, je pense qu'apporter une aide, même si c'est à une seule personne, c'est bien plus important que déterrer 200 bullshits sur le net. Parce que des gens cons, y en a des millions, et vouloir se battre contre eux, c'est se battre contre des moulins à vent. C'est épuisant et inutile. Par contre apporter son aide à quelqu'un qui va mal, ça peut sauver une vie, et ça, ça n'a pas de prix.

Parce que c'est tellement plus difficile de se mouiller personnellement, en s'impliquant affectivement vis-à-vis d'une personne, mais ho combien plus gratifiant aussi. Parce que c'est comme ça qu'on retrouve un peu d'estime pour soi.

Donc je partage à 100% ton avis, et je peux déjà te le dire, moi tu m'as soutenue dans des moments difficiles, et oui ça a été utile, et oui je suis contente que tu l'aies fait, et oui ça a eu un effet positif réel dans ma vraie vie.

:)

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