Le danger, dans un mouvement qui combat une oppression est de la combattre en combattant le cliché dont sont affublé.e.s les concerné.e.s sans combattre la réflexion derrière ce cliché. Ce faisant, on ne combat pas l'oppression, on est juste dans la politique de respectabilité. Ce sont les femmes qui refusent d'être « comme les autres, superficielles etc. », ce sont les homos qui refusent d'être efféminés, ce sont les personnes avec des troubles psys qui « ne font de mal qu'à eux-mêmes ».

La politique de respectabilité, c'est de combattre le cliché à base de #notall sans combattre l'idée derrière le cliché. #notall femmes sont superficielles ne supprime pas le cliché que les femmes le sont. Elles ôtent juste la/les femme.s qui se mettent en dehors de ce cliché. #notall personnes avec des troubles psys font du mal aux autres ne supprime pas le cliché du fou, ça fait simplement une scission entre des bons et des mauvais fous.
Or, le problème avec les clichés oppressifs, est qu'ils cristallisent une violence. Et c'est le concept derrière cette violence qu'il faut combattre, et non le cliché en lui-même. L'important n'est pas de séparer les fous entre les bons (qui ne font de mal qu'à eux-mêmes) et les mauvais (qui font du mal aux autres) mais de s'attaquer aux idées qui se trouvent derrière.


Comment fonctionne le lien entre maladie mentale et violence ? On peut considérer l'approche individuelle, à savoir des individus extrêmement violents qui ont donné l'image de la folie, et celle-ci s'est peu à peu transformé en science qui a intégré de nombreux autres cas, gardant le cliché intact. On peut également considérer l'approche systémique, à savoir le fait que lorsqu'un individu proche de l'homme blanc cis het aisé valide NT commet une atrocité, celle-ci est généralement étudiée sous l'angle du problème psy, là où d'autres individus seront réduits simplement à leur groupe opprimé.

En fait, il est plus que probable que les deux se conjuguent. Dans les temps anciens, pour protéger les oppresseurs, on invoquait le démon qui les avait pris. Le démon s'est juste, peu à peu, vu remplacé par la science, et on invoque désormais la maladie mentale.
La maladie mentale a toujours été un outil pour séparer la population. Séparer la population entre ceux qui tuent et les gens normaux. Séparer les tueurs qui sont du groupe oppresseur (qu'on explique par la folie) et ceux qui sont d'un groupe opprimés (qu'on expliquera par une essentialisation du groupe opprimé).


Cette séparation est extrêmement dangereuse. Premièrement, elle permet à la société de ne pas se remettre en question sur son système. C'est un individu, avec tel problème psy. Le problème psy est considéré comme une fin. On étudiera ni les raisons de son apparition, ni la manière dont il est traité socialement. On se permet simplement d'excuser l'acte en le justifiant par la maladie mentale.
Ce faisant, on stigmatise la dite maladie mentale. Car si on excuse un acte par la maladie mentale, alors ça signifie que la maladie mentale en question = cet acte. La première réaction, donc, est la politique de respectabilité. « Tous les insérer ici le nom de la maladie ne font pas ça ». Mais c'est une mauvaise réaction. Au contraire, il faut refuser littéralement que l'on excuse un acte par la maladie mentale. La maladie mentale n'est pas une excuse. La maladie mentale permet de savoir s'il faut aider une personne après une violence. La maladie mentale permet d'étudier la manière dont on aurait pu l'aider avant l'acte de violence. Mais la maladie mentale n'excuse en aucun cas l'acte de violence.



Prenons le cas du co-pilote de l'A 320. La première réaction a été de chercher un attentat terroriste en demandant s'il était musulman, arabe, à « nom à consonance pouvant laisser penser à un attentat suicide ». Première réaction : on cherche le bouc émissaire parmi le groupe opprimé le plus violenté actuellement. On découvre ensuite qu'il est blanc. Immédiatement, on passe au trouble psy.
Notez ici que personne ne s'est jamais demandé si les frères Kouachi avaient des problèmes psys. Si Andreas s'était appelé Mohammed, personne n'aurait jamais demandé s'il avait des problèmes psys. C'est donc bien ici qu'on cherche une raison à l'acte. Dans le cas d'Andreas, la raison est trouvé : la dépression.
Que se passe-t-il ensuite ? Hé bien il se passe RTL et des personnes indiquant en direct qu'elles trouvent « grave » qu'une personne ayant des antécédents de dépression grave puisse être embauchée. Et voilà comment de l'excuse d'un individu on aboutit à la stigmatisation de toute une population.
Évidemment, en face, ça commence à bouger. Et la réaction est bien « mais les dépressifs dans la majorité ne font de mal qu'à eux-mêmes ». C'est une réalité. Mais là encore, c'est faire une distinction entre les dépressi.f.ve.s qui ne font du mal à elleux-mêmes et celleux qui font du mal aux autres aussi.
La dépression n'a ici, aucun foutu intérêt. La dépression peut être indiquée pour savoir comment aider la personne. Et que la personne soit violente ou pas, elle a droit à de l'aide. Ici, la personne est morte. Il n'y aura pas d'aide. La dépression peut être indiquée dans des études pour aider d'autres personnes. Ici, on parle de journalistes. Pas d'études. La dépression n'est là que pour justifier l'acte. Et c'est ça qu'il faut combattre.

La maladie mentale n'excuse pas la violence.
La maladie mentale peut justifier l'aide à apporter.
La maladie mentale peut justifier une modification des structures et pointer du doigt la violence sociale.
La maladie mentale n'excuse pas la violence.



Je vais parler un peu de mon cas, puisque j'ai la « chance » d'être au trois quart d'un côté, à un quart de l'autre. Je dis à un quart, car c'est un épisode de ma vie qui ne devrait pas se reproduire.
Entre mes 20 et 22 ans, j'ai été sujet à plusieurs crises psychotiques qui avaient toutes le même schéma. 1 heure après m'être endormi, je me réveillais en train d'étrangler ma petite amie en hurlant à la mort (jusqu'à devenir aphone), avec un bleu sous un de mes ongles. Je ne reviendrai pas sur les raisons de ces crises, elles ont été clarifiées par la suite, ce qui ne m'empêche pas, cinq ans plus tard, de continuer à avoir des pics d'inquiétudes aléatoirement lorsque je m'endors à côté d'une personne après une engueulade ou dans une situation de tension, bien qu'il n'y ait aucun risque que ça se reproduise.
A l'époque, j'ai été mis sous antipsychotiques, ce qui a limité la fréquence des crises sans pour autant parvenir à les faire disparaître. Je ne suis donc pas, de par cet épisode de ma vie, dans « ceux qui souffrent ne font du mal à personne ». J'ai fait du mal. J'ai traumatisé une femme au point qu'elle n'arrivait même plus à être présente, même éveillée quand je dormais, au point qu'elle faisait des cauchemars chaque nuit. J'ai fini par vivre ce que j'appelle mes « six mois de vampire », où je rentrais au petit matin dormir chez mes parents, et revenait le soir pour passer la soirée avec elle et veiller la nuit afin qu'elle se sente en sécurité.
J'ai également blessé cette personne. Physiquement parlant, son cou avait des bleus. En disant « les fous ne font du mal qu'à eux-mêmes » ou même « la majorité des fous ne font du mal qu'à eux-mêmes », c'est moi aussi que vous renvoyez à l'étiquette « mauvais fous ». Attaquez-vous au problème. Le problème est qu'on considère que ce soit une excuse.


Je ne veux pas qu'on excuse mes violences par mes troubles psys. J'estime déjà d'une part que seules les personnes avec qui je compte avoir une relation proche ont à m'excuser ou pas. Les autres ont à fermer leur gueule parce qu'elles ne l'ont pas vécu ni ne risquent de le vivre. Et j'estime que ces personnes peuvent m'excuser ou pas. Je ne vois pas comment j'aurais pu considérer comme injuste que A. rompe à cause de ça (notre rupture n'eut pas lieu à cause de ça). Peut-être sur l'instant, comme toute rupture que l'on trouve injuste parce qu'on est encore amoureux.se. Mais pas par la suite.
La question n'est donc pas « est-ce que j'ai des troubles psys ». La question est : est-ce que je suis sincèrement désolé de ce que j'ai fait. Est-ce que j'essaie que ça ne se reproduise plus. Est-ce que je refuse d'agir ainsi et est-ce que je me bats pour que ça n'arrive plus ?
Ça, ce sont des raisons d'excuser mes violences. Mais mes troubles psys ne le sont pas. Tout au plus sont-ils un indice (et je dis bien indice et non preuve) de ma bonne foi. Rien de plus. Si une personne utilise ses troubles psys pour justifier sa violence, cette personne est une ordure. Point barre.



Qu'il y ait des troubles psys ne faisant de dégâts qu'à la personne elle-même, c'est tout à fait exact. Ils ne sont pas les seuls. N'oubliez pas que quand vous dîtes « je ne fais de mal qu'à moi-même », ce que vous faites, c'est accentuer la violence subie par celleux qui font aussi du mal aux autres.

L'oppression c'est pas un statut on/off, t'es opprimé.e/t'es oppresseur.e. C'est une échelle, et vous pouvez être sacrément privilégiés au sein d'un groupe opprimé. A vous de refuser la division et de refuser de vous rehausser en écrasant les autres.
Ou à vous de la perpétuer, et vous étonnez pas en ce cas de vous en prendre plein la gueule.