La toxicité des relations entre hommes

J'avais déjà parlé de la toxicité de la virlité/masculinité. Ce billet en est le prolongement ; donc mieux vaut aller lire le précédent pour comprendre.

Je reste persuadé que la toxicité de la masculinité existe en soi, mais les relations entre hommes sont tellement pourries par un grand nombre de codes et de violence qu'au final, elles sont l'un des ciments les plus impressionnants de la virilité.



Le point majeur est la solidarité masculine, et c'est à la limite une toile d'araignée qui gère tout le reste. Comme je l'avais écris dans le précédent article, être un homme, c'est avant tout ne pas être une femme. La solidarité masculine se construit sur le même principe, c'est à dire la connivence entre deux individus non-féminins (sur le modèle binaire de la société, bien sur, donc masculin). Cette solidarité, on la retrouve notamment dans le « bro code » de Barney Stinson, certes, encore une fois, poussée à son paroxysme, mais extrêmement révélatrice.
Cette solidarité a lieu à l'échelle sociale, car elle ne se fait pas uniquement entre hommes ayant une relation, mais également entre inconnus, par le biais de la validation. Un homme avec une femme canon peut recevoir des petits pouces levés, des clins d'oeils, ou même des mots en passant. « C'est ta copine ? Chapeau. » On valide le biais par lequel l'autre montre son statut de dominant, et on le valide en tant que dominant. Parallèlement, les hommes ne se valident pas sur leur beauté. En revanche, ils vont se valider sur « la classe » de leur vêtement. à l'inverse, la validation entre femmes reste rare, est souvent patriarcale (basée sur les enfants ou le physique), voire raciste (de blanche à racisée) ce qui montre que la soit-disant solidarité féminine est probablement au mieux surestimée, au pire un mythe créé pour dénigrer les situations où les femmes se soutiennent entre elles.

Sur ce point, d'ailleurs, il existe tout un processus de détournement pour éviter de perdre le statut de dominant. J'en avais parlé dans le précédent article. Le fait qu'un homme désire un autre homme est injurieux, car il place l'autre dans la position de dominé. De ce fait, il y a quantité de codes mis en place pour ne pas prendre le risque d'une mauvaise compréhension. Ainsi, si l'on trouve un homme beau, on validera « la beauté de ses vêtements », voire même, pour encore moins de risque leur « classe ». Mais les hommes ne se disent pas entre eux « t'es beau ». Au contraire, « t'es beau » peut même être une insulte ou une moquerie. (On retrouve ça dans l'article 8 du bro code : aucun rapport émotionnel entre mecs)
On trouve ces données aussi dans les communautés. Ainsi, on parle des bronies, pour bien montrer qu'on aime My Little Pony, mais qu'on reste des hommes. On parle également de bromance, pour bien signifier le « no homo » qu'on pourra même rajouter ça et là lorsqu'on se fait un compliment entre hommes. Le point reste le même : montrer qu'on ne rabaisse pas l'autre en remettant en cause son statut de dominant. Montrer qu'on est « entre nous. »


Les relations entre hommes sont également toujours teintées de cette notion de compétition / solidarité. La solidarité est là parce que chacun est dominant, la compétition, pour se valider en tant que dominant. Cependant, cette compétition se fait d'une manière beaucoup plus insidieuse qu'il n'y paraît, justement, du fait de la solidarité. Les cas d'amitiés où l'affrontement est clair et net sont rares. Dans la majorité des cas, cela se base sur un non-dit méprisant et un dit glorifiant.
En d'autres termes, on n'injurie pas massivement les hommes avec des petites bites. Cela dit, on l'utilise comme une insulte. Mais ce qui cimente le plus les relations entre hommes, c'est la glorification d'en avoir une grosse. En complimentant ceux qui en ont une, on dénigre ceux qui n'en ont pas, mais on le fait indirectement. De la sorte, la solidarité « de façade » est maintenue. Cela dit, ça reste toujours la même chose. De la même manière, s'il est courant de se moquer des puceaux, il est BEAUCOUP plus courant de valoriser les hommes qui couchent avec de nombreuses femmes. Le résultat est le même, mais le procédé est valorisant.
La solidarité est basée sur le fait qu'il faille valider le statut de dominant de l'autre pour avoir le sien de validé. La compétition se fait du fait qu'il faille justifier de son statut de dominant (insécurité masculine nous revoilà).
Un autre point de compétition entre hommes se fait sur la recherche du danger et de la violence. Là encore, on est dans ce non-dit méprisant. Il y a un mépris des sentiments, particulièrement de la peur, mais on le cache derrière une glorification des prises de risques. Croquer dans du piment, escalader un mur, rouler à 200km/h etc. « T'as peur ? » est une question signifiant littéralement « abandonnes-tu ton statut de dominant ». Elle ne demande aucunement si la personne a réellement peur, ce dont on se fout royalement. Ce n'est pas la peur qui est en jeu ici, c'est le fait que si tu as peur, tu n'es plus dans les dominants. Elle l'invoque à rejoindre la compétition ou à accepter d'être relégué. Ce sera, de plus, toujours à celui qui fera le plus, pour être « validé » par les autres et glorifié.
Cette solidarité entre hommes se voient aussi dans leur relation avec les femmes. C'est le fait qu'il faille dire « cette femme pourrait être votre sœur ou votre mère » pour qu'il y ait empathie. Les femmes n'ont pas d'existence propre. Les hommes oui. Il y a un respect inné entre hommes. Et de la solidarité entre hommes naissent le fait de ne pas approcher une femme qui a un copain, de ne pas toucher aux sœurs des autres hommes, ni aux mères. Un homme en relation avec un autre se divisent littéralement le monde féminin entre les femmes du premier (ex copines, copines, filles qui l'intéressent amoureusement, famille), les femmes du second, et les femmes qu'ils s'accordent à partager (plan cul).

Du fait que les sentiments soient dévalorisés, on ne parle pas sentiments entre mecs. S'il y a rupture, on sait qu'il y a douleur, mais on n'en parle pas. On va faire boire la personne. On va « lui en trouver d'autres » et pouf c'est terminé. De la même manière, on ne parlera jamais des problèmes au pieu, un homme étant efficace. Tout au plus se refilera-t-on des combines pour être « encore plus » efficace, toujours dans cette notion de glorifier un côté, qui permet de montrer le mépris de l'autre, mais en cachette.

La franchise masculine, souvent illustrée par le fait que deux femmes en conflits se bouderaient ou se cracheraient dans le dos, tandis que deux hommes se cogneraient est également d'une hypocrisie sans nom. Premièrement, on note qu'on est dans un rapport de violence, donc rapport qui est, fatalement, à l'avantage du plus fort, et qui valide, encore une fois, le rapport de dominant. Mais surtout, de quoi les conflits naissent-ils si ce n'est des blessures ? Mais les hommes ne parlent pas de blessures. Du coup, ils cognent. La violence est utilisée ici comme moyen d'esquiver la question des sentiments. Je le remets en gras : pour ne pas montrer qu'on ressent des émotions, les hommes sont conditionnés à les remplacer par de la violence. Si ça c'est pas fondamentalement malsain, je ne sais pas ce que c'est.

Cette solidarité a, bien évidemment, des limites. La plus importante reste toute forme de transgression de ce principe de solidarité masculine. Prendre le parti d'une femme dans un débat houleux face à un homme est une transgression de la règle de solidarité. De ce fait, la personne sera largement insultée, méprisée. On n'hésitera pas à dire qu'il ne fait ça « que pour se la taper », exactement la même chose qui est dit des hommes pro-féministes soit dit en passant. Faire passer sa copine avant ses potes également (le fameux « bro before hoes » de Barney stinson qui montre d'ailleurs très bien l'image des femmes dans cette série de PUA.) Bref, les hommes forment un groupe compact, d'où les femmes sont exclues, et toute volonté de se séparer ou de le remettre en question créé de la violence.



L'un des problèmes de ce système, est qu'il recréé l'insécurité masculine ET la comble tout à la fois. En effet, en valorisant l'intégralité des marques de dominant, il y a enfermement des hommes dans tout ce qui valide leur statut d'homme dominant (voir l'article précédent pour le détail encore une fois) et donc, recréation de l'insécurité masculine de tout ceux qui ne rentrent pas dans ces cases. MAIS, dès qu'un individu n'est pas dans une de ses cases, il y a tout un processus qui se met en place pour le valider dans les autres. Pour dire, au final « bon, t'es pas X mais au moins t'es Y/Z ». Ainsi, on peut voir des hommes gays glorifiés parce qu'ils roulent à deux cent à l'heure (lorsqu'un homme gay est validé par des hommes hétéros, cela implique cependant qu'il ne montrera pas le moindre désir envers eux, et se contentera « d'autres hommes ». On ira même jusqu'à le considérer comme actif par défaut, afin de le conserver dans « les hommes », encore une fois, je renvoie à mon article précédent sur l'image homophobe de l'homosexualité dans la construction masculine) ; des hommes avec une petite queue validés parce qu'ils se tapent plein de filles etc.

L'autre problème est que ces relations sont basées sur le sexisme. Les relations entre hommes sont extrêmement sexistes, valorisent le sexisme, l'encouragent. Il est facile de ne pas faire de blagues misogynes. Il est autrement plus complexes de gueuler quand une blague misogyne a lieu dans un groupe masculin, car transgression de la solidarité signifie que l'on prend le risque de perdre son statut. Les rares cas d'intervention masculine face à une violence sexiste sont ceux qui ne remettent pas en question leur masculinité. S'interposer parce qu'un homme frappe une femme: oui. On est protecteur, on montre qu'on n'a pas peur du danger ni de la violence. Basher un ami parce qu'il trompe sa copine et l'utilise ? ça se débat, si on arrive à se montrer protecteur. Mais faut faire gaffe à ce qu'on n'ait pas l'impression qu'il y a des sentiments. Empêcher un mec de violer une nana qui s'est évanouie ? Ah non, là c'est pas possible. Le fonctionnement social des relations entre homme est fait pour maintenir le système sexiste en place. Une fois encore, l'insécurité masculine est en son centre: Il faut justifier sa masculinité, donc montrer qu'on n'est pas une femme, et montrer qu'on reconnaît les autres en tant que dominants.




Il est paradoxal de voir qu'on dit des hommes qu'ils sont francs, et des femmes qu'elles sont hypocrites, qu'on dit des femmes qu'elles ont la « solidarité féminine » alors même que le principe des relations masculines est d'être profondément hypocrites, et que la solidarité masculine est bien plus importante et répandue que la solidarité féminine. Les relations entre hommes sont pourries jusqu'à la moelle par cette violence tacite ; cette compétition omniprésente, et cette solidarité d'exclusion. Elles sont complètement destructrices parce qu'elles sont un véritable ciment social qui maintient les individus en place, maintient le système en place. J'ai conscience de ne pas donner de solutions, ni dans le précédent article, ni dans celui-ci. La mienne a été, dès mon plus jeune âge, de m'éloigner le plus possible des autres hommes, de ne m'investir émotionnellement qu'avec des femmes, et m'a mené à n'avoir que très peu d'ami comparé à mes amies, et toujours dans des relations qui sont émotionnellement investies, et quasiment jamais avec des hommes hétéros d'ailleurs, la majorité étant bi. J'essaierai sans doute de réfléchir à une méthode pour mettre ce système à terre, mais au moins, pour l'instant, j'ai posé ce que j'en vois de ce système.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://casdenor.fr/index.php?trackback/37

Fil des commentaires de ce billet