La maladresse n'est pas une excuse

Récemment, est passé sur twitter un petit tweet suivi de réactions violentes et d'un débat assez long, bref d'une bonne shitstorm que j'ai rassemblé en un petit storyfi, ic.

La question n'est pas de massacrer Navo_, ou de pointer celles et ceux qui l'ont insulté, mais au contraire, de réfléchir en profondeur à ce qui vient de se passer, aux mécanismes qui se trouvent en jeu ici.

On peut considérer qu'il y a six points principaux dans la discussion : 1- Le tweet 2- réactions violentes & insultes 3- étonnement 4- explication 5- excuse, modification du tweet + plainte contre la violence et les insultes 6- Mise en avant de sa maladresse et de sa non-méchanceté

Ce sur quoi j'aimerais revenir c'est avant tout le dernier point, et principalement la mise en avant du fait que le tweet était maladroit, mais pas méchant, particulièrement :

Ici, l'idée est d'opérer une distinction entre maladresse et mauvaise intention. J'aimerais revenir sur la pertinence d'une telle dichotomie. (pardon pour le filage de métaphore, je vais potentiellement taper un gros délire dessus, le sujet est sérieux, je sais, mais je trouve la métaphore franchement parfaite et utile pour « visualiser » convenablement le problème).

I] La Maladresse en elle-même

A] Une excuse ?

Faisons un parallèle avec la douleur physique, et prenons celle citée par Navo_ : se faire marcher sur le pied. Est-ce que marcher sur le pied de quelqu'un de façon volontaire ou involontaire change quelque chose à la pression exercée sur ce pied, et donc, à la souffrance qui en résulte ? Non. La souffrance reste la même. De même, considérons quelqu'un se faisant marcher sur le pied à longueur de journée (ce qui est un parallèle correct lorsqu'on parle d'oppression systémique, rappelons qu'on ne parle pas d'un acte unique déconnecté, mais d'une succession d'acte), la souffrance va être violente, peu importe que la personne ait ou n'ait pas appuyé fort, si la plaie est encore ouverte.

Mais alors pourquoi considère-t-on cette différence ? Hé bien tout simplement parce que nous ne nous focalisons pas sur la souffrance ressentie par la personne, mais sur l'acte effectué par l'autre personne. Nous nous attachons à évaluer la réponse en fonction de la violence de l'acte (ou de la parole), au lieu de nous attacher à l'évaluer en fonction de la souffrance ressentie.

Selon ce point de vue, il y a bien une différence entre celui qui cherche à faire mal et celui qui ne le cherche pas. Mais en revanche, lorsqu'on regarde de l'autre côté, du côté de la personne qui subit, il n'y a pas de différence dans le ressenti, la douleur restant strictement la même. On peut donc y voir un problème d'égocentrisme de la part de l'agresseur involontaire, qui cherche avant tout à se protéger en regardant son propre nombril, plutôt que d'évaluer les conséquences de ses actes et de ses paroles sur autrui. Car en effet, si la douleur reste la même dans l'agression maladroite et l'agression volontaire, il y a un cas où l'agression volontaire est compréhensible : le cas où la personne a subi une agression. Frapper un animal, il tentera de se défendre, et peut vous blesser dans l'échange. C'est parfaitement normal. On ne peut pas « reprocher » à l'animal de vous avoir agressé, quand bien même vous n'ayez pas fait exprès. De ce fait, si la maladresse ne permet en aucun cas d'excuser l'agression, en revanche, la souffrance, elle est une justification bien plus pertinente.

La maladresse n'est donc pas une excuse. Elle est un paravent fait pour se protéger de la remise en question. Cette même idée de paravent est tout à fait visible quand on voit le fait que l'on invoque souvent la « constructivité » du propos. Ici encore, on regarde ce que le propos va apporter à l'agresseur, sans se soucier de la cause du propos, à savoir le besoin de gueuler quand quelqu'un vous écrase votre pied déjà en sang (comprendre avoir des propos oppressifs envers une catégorie subissant déjà une oppression sociétale et systémique). On notera également que cette constructivité demandée revient, au final, à demander à celui qui souffre de justifier de sa souffrance et d'expliquer ce qui ne va pas à l'autre, c'est à dire non seulement à devoir gérer sa douleur, mais en plus à devoir gérer la discussion avec l'autre. Il est exact qu'ici la métaphore ne tient plus, si j'ai mal, j'ai mal, chacun le saisira. Mais les oppressions étant diverses et variées, complexes et culturelles, il faut une longue explication, ce qui est quand même fort demander à quelqu'un qui a mal. Une personne a le droit d'être agressive face à la maladresse.

En revanche, un deuxième point m'apparaît : L'erreur est-elle forcément une maladresse ? Un propos oppressif fait involontairement est-il forcément maladroit ?

B] Maladresse et non-considération sont deux choses différentes

Je vais poursuivre ma métaphore. Considérons que vous marchez sur le pied de quelqu'un. La personne vous le signale. Vous ne comprenez pas, demandez des explications, elle prend le temps d'expliquer. Vous comprenez, et ne marchez plus sur son pied. En effectuant de grands gestes, vous lui mettez un poing dans la gueule. Elle le signale. Vous ne comprenez pas, demandez des explications, elle prend le temps d'expliquer. Vous comprenez et ne faites plus de grands gestes. En marchant vous la cognez et la faite tomber à terre. Elle gueule. Vous ne comprenez pas, vous n'avez pas fait exprès.

Est-ce de la maladresse ? À mon sens, non. C'est un manque de considération. À chaque fois, cependant, vous ne faites plus ce que vous avez fait avant. Mais vous recommencez d'une autre manière. C'est exactement ce qu'il se passe quand quelqu'un tient des propos oppressifs, qu'on les lui signale, qu'il s'en suit un long débat, puis que, quelques temps plus tard, il en tient d'autres, etc. etc. Au bout d'un moment, nous ne nous trouvons pas dans la maladresse mais dans un manque de considération, qui n'est ni plus ni moins qu'une forme de mépris.

Et cette non-considération est encore plus inacceptable, notamment si l'on prétend être quelqu'un cherchant à déconstruire ses réflexes oppressifs. Il est bon de ne pas refaire dix fois la même connerie, mais il convient également de faire attention à n'en pas faire de nouvelles, de faire, en somme, attention non pas à ses gestes (ce qui est une fois encore égocentrique, faire attention à soi, à ses gestes) mais à autrui (se projeter dans la manière dont autrui peut vivre ce que l'on va faire/dire)

C] D'où ça vient ce bordel ?

Il est étonnant, quand même, que la maladresse et la non-considération soient souvent amalgamées, et encore plus étonnant, qu'alors que, si l'on y réfléchit, le fait d'être agressé légitime de répondre par l'agression, alors que la maladresse ne légitime pas l'agression, dans les faits, nous considérons « de base » qu'agresser quelqu'un par maladresse est moins grave, et nous pointons couramment du doigt ceux qui insultent, donc ceux qui agressent. C'est ce tweet :

C'est cette idée selon laquelle agresser l'autre ne sert à rien, et de ce fait, n'est pas acceptable.

Pour ma part, j'y vois tout simplement un schéma d'entretien des rapports d'oppressions. Rappelons en effet le dernier des privilèges dans les listes que l'on trouve sur Internet : J'ai le privilège d'être inconscient de mes privilèges. Quelle que soit l'oppression dont on parle, l'oppresseur a ce privilège de ne pas se savoir privilégié, ou de ne pas remarquer quand il en use ou quand il est oppresseur. Or, qu'est-ce que l'inconscience si ce n'est le terreau de la maladresse. Qu'est-ce que la non-considération si ce n'est une méthode d'entretien de l'inconscience, et donc, de la maladresse. Qui peut blesser le plus l'autre, l'oppresseur qui n'a pas conscience de l'oppression, ou l'opprimé ? L'oppresseur a ce « droit à la maladresse ». Une fois de plus, même dans la dénonciation, l'oppresseur se trouve du « bon côté » de la barrière.

Non seulement, on va considérer que sa maladresse excuse ses propos, comme si cette maladresse ne découlait pas précisément de sa position, mais en plus, on va, en revanche, pointer l'index sur celui dont la réaction (violente) est normale. On protège donc, encore une fois, celui qui opprime, et l'on demande à l'opprimé d'être calme, d'être constructif, et de ne pas gêner. Pourtant, ce devrait être à l'oppresseur, celui qui est au-dessus et ne subit pas de violence d'être constructif : c'est lui qui en a le plus les moyens. C'est pourquoi, à mon sens, il convient de combattre férocement ce schéma oppressif.

II] Des solutions

Dans cette partie, je vais détailler ce qui, à mon sens, peut être fait pour ne pas être maladroit, ou pour, simplement, prendre l'autre en considération, tant avant que après.

A] Avant de dire de la merde

Précisons avant tout que je ne parle ici pas des cas où l'on est agressif/violent parce qu'on a subit une agression auparavant. Quand on réagit « à chaud », il est possible d'avoir des propos oppressifs à notre tour (qui n'a jamais lu, à propos de remarques misogynes ou racistes « mais t'es un grand malade mental toi » propos qui sont au cœur même du validisme), mais là, en revanche, je pense qu'on peut tout à fait appeler ça une maladresse. De ce fait, la partie A ne s'applique pas à ces cas. En revanche, je pense que la seconde peut tout à fait s'appliquer.

Dans la vie réelle, une discussion se passe rapidement. Il n'est pas question de rester cinq minutes à réfléchir, laissant un énorme blanc au milieu, et ce, entre chaque intervention. Balancer un « putain de salope » à son ordinateur est une maladresse dans la vie réelle. Le balancer sur facebook, en revanche, c'est un manque de considération. (note : je reviendrais sur ce double exemple dans la partie B, puisque, comme je le disais, la maladresse n'excuse pas, elle est juste, à mon sens, moins grave que le manque de considération)

Sur Internet, nous avons le temps. Nous pouvons lire et relire nos propos, nous pouvons faire attention à ceux-ci. Usons de cette possibilité. Prenons le temps avant de nous exprimer de nous demander « est-ce que c'est oppressif ? ». Prenons le temps de vérifier, et ce, particulièrement dans les cas où l'on a l'intention de dénigrer des individus (cas du tweet de Navo_) ou dans le cas où l'on a l'intention de faire de l'humour. (sur ce point, je renvoie aux billets de Denis Colombi sur l'humour. Je ne vais pas expliquer dans un article pourquoi l'humour n'est pas gratuit et en quoi il peut être oppressif, il l'a fait cent fois mieux: http://uneheuredepeine.blogspot.fr/search/label/sociologie%20de%20l%27humour ). En effet, les oppressions étant des schémas de violence, on les trouve plus particulièrement dans les blagues et dans les dénigrements.

B] Après s'être fait pourrir/insulter

Vous venez de vous faire insulter pour des propos. La première chose à faire est de combattre votre égo. Refuser de se braquer, de chercher à se défendre ou à justifier ses propos. Non. Fermez votre gueule. C'est la première chose à faire. Fermez. Votre. Gueule. Voilà. Puis relisez votre message en cherchant à le connecter avec les insultes. Analysez-le. Si vous trouvez ce qui ne va pas, excusez-vous, et notez-le dans un coin de votre tête pour la suite.

Si vous ne trouvez pas, il vous faut l'aide de quelqu'un. Vous avez alors deux solutions. 1- la personne qui vous a insulté 2- d'autres personnes. Le cas 2- est le meilleur. Rappelez-vous que la personne qui vous insulte est une personne qui a pris un coup dans la gueule. Elle n'a pas forcément envie de faire votre éducation tout en se roulant en boule sous l'effet de la crise d'angoisse. Rappelez-vous avant tout que vous ne connaissez pas l'impact de la violence dont vous avez fait preuve, car vous ne connaissez pas cette violence, ni la manière dont la personne l'a subi. Donc, si vous le pouvez, allez chercher de l'aide ailleurs. Internet est grand. Vous avez des amis. Vous avez d'autres sites, d'autres twittos, etc... Allez poser la question « J'ai dit de la merde apparemment, mais je ne saisis pas quoi. »

Ce point-là est important, j'oubliais de le préciser : Lorsqu'une personne vous insulte en rapport à des propos en mettant en avant le caractère oppressifs (raciste, putophobe, validiste, misogyne, sexiste, transphobe, homophobe etc...), considérez de base qu'elle a raison, et non pas que vous avez raison. Cela rejoint le premier point : combattez votre égo. Fermez votre gueule. Écoutez. De ce fait, ne pas dire « Je comprends pas, y a pas de soucis avec ça, si ? », qui est déjà une posture défensive. Prenez la posture ouverte. Actez l'idée que l'on n'insulte pas quelqu'un sans raison. Particulièrement, déconstruisez l'idée qu'une Personne de couleur, par exemple, criera au racisme sans raison. Elle est aux premières loges, elle sait plus que vous ce qui est raciste et ce qui ne l'est pas. De même pour chaque oppression. Vous êtes moins conscient que l'autre.

Dans le cas où vous en arrivez à parler à la personne en elle-même, déjà, je conseillerai de prendre plus de temps. Laisser « le soufflé » retomber. Puis, de la même manière, acter l'idée de l'erreur. Ne demandez pas à la personne de la justifier, mais de l'expliquer. Ce qui sont deux choses totalement différentes. Justifier implique que vous vous considérez comme innocent jusqu'à preuve du contraire, elle pèse une pression sur l'autre, parce que vous vous placez en position défensive, donc dans une situation de combat... en tant qu'oppresseur ? Vous saisissez le problème. Expliquer implique que vous acceptez de base l'idée de l'autre, et qu'il faut juste qu'il la détaille, c'est une position d'accueil.

Un ultime point reste, l'exemple évoqué en début de partie A : être oppressif lorsqu'on subit une oppression de plein fouet. C'est, là, une maladresse, car on est dans la réaction, dans la violence procédant de la douleur. Pour moi, il n'est pas question de non-considération ici, car... on ne prend pas l'autre en considération quand on souffre. C'est même le principe. Dans ce cas très précis, ça peut vite virer à la shitstorm et aux noms d'oiseaux qui s'échangent, vu qu'on est braqué. Je ne saurais dire comment faire en cet instant. Encore une fois, cela dépend de la violence avec laquelle on prend les propos oppressifs. Si on ne les vit pas, on peut laisser de côté. (venir dire à quelqu'un qui vit mal vos propos que lui aussi à des propos problématiques, là, en revanche, c'est pas constructif) Si on les vit, mais qu'on arrive à les gérer on peut faire de même. Si on n'y arrive pas, de toute manière ce passage est inutile car justement, si on n'y arrive pas, on ne se souviendra pas de ce texte. On va juste bourriner la gueule de la personne en face. C'est dommage, mais ça arrive.

En conclusion : L'importance de cette réflexion, à mon sens, c'est de mettre en avant que les schémas oppressifs se situent jusque dans la conception même de la remise en question. On demande à l'opprimé de justifier la remise en question de l'oppresseur. On demande à l'opprimé d'être constructif, de ne pas insulter, de ne pas être violent etc... C'est un schéma à combattre.

Cependant, ce texte ne se veut en aucun cas dire qu'il faut charger la gueule des autres. Je ne dis pas non plus qu'il ne faille pas le faire. J'ai un avis sur ce point, mais je ne le développerai pas ici, et je reste pleinement neutre pour ce billet, car, à mon sens, peu importe votre avis sur la question, ça ne change rien à cette réflexion. Ici, l'idée était de prendre comme postulat que la violence avait lieu, et de réfléchir sur la manière dont il faut réagir, lorsqu'on se fait insulter.

La maladresse n'est pas forcément fortuite. Prenons les autres en considérations quand nous nous exprimons, a fortiori sur Internet, le lieu où nous pouvons le plus nous décharger de notre égo (la croix rouge est une merveille), où nous pouvons le plus prendre le temps de nous relire et de faire attention à la manière dont nous nous exprimons. On notera que je n'ai pas évoqué les discussions dans la vie réelle. À mon sens, elles fonctionnent sur le même principe, sauf que l'égo y est beaucoup plus fort, qu'on a moins de temps pour faire attention et prendre l'autre en considération, et, de ce fait, c'est plus difficile. Cependant, d'après moi, c'est exactement le même schéma.

N'oublions pas que prendre en considération l'autre, ce n'est pas que faire attention à ne pas le blesser une seconde fois au même endroit, mais aussi, faire attention à ne pas le blesser à un autre.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://casdenor.fr/index.php?trackback/20

Fil des commentaires de ce billet