Nombreux sont ceux qui connaissent, en théorie tout du moins, la banalité du mal, le concept philosophique de Hannah Arendt. Celle-ci présente le cas d'Eichmann, le responsable de la logistique de la "solution finale", celui qui s'occupait notamment de l'identification des personnes à déporter, et de la déportation en elle-même, et ce, au sein du Reich comme des pays conquis. Loin de voir en Eichmann le monstre que certains dépeignaient, Hannah Arendt voit en lui un parfait fonctionnaire, un individu zélé, soumis à l'autorité à tel point qu'il en vient à ne considérer le bien et le mal qu'en fonction de celle-ci. La banalité du mal, c'est cette idée selon laquelle l'inhumain se loge, non pas au sein de monstre, mais d'individus ordinaires. La banalité du mal, cependant, ne vise en aucun cas à excuser celle-ci, mais au contraire, à revenir sur la limite que l'on institue entre les monstres et nous-mêmes.

Pour ma part, j'irais même plus loin encore que ça. Je dirais que le concept même de "monstre" a été créé pour déculpabiliser les individus, et que la diabolisation participe d'un processus permettant de se déresponsabiliser, et d'avoir un bouc-émissaire permettant de ne pas se remettre en question. Dans une société valorisant l'égo, valorisant la perfection, il est en effet bien plus simple de créer des boucs-émissaires. Ceux-ci permettent à la fois de ne pas avoir à se remettre en question, tout en unifiant les individus. "Nous ne sommes pas de ceux-là"

On remarque que cette idée est extrêmement courante.

Pourtant, selon une étude rapportée par le courrier international, 70% des pédophiles ont été abusés dans leur enfance, et plus de la moitié d'entre eux ont commencé à l'adolescence. En d'autres termes, le passage de victime à agresseur se fait en quelques années. La méthode du bouc-émissaire est donc, en plus, contre-productive. Qui va chercher une thérapie pour son enfant après qu'il ait été victime de pédophilie ? Qui, après avoir découvert ça, va accepter l'idée qu'il y a un risque que son enfant devienne pédophile ? Très peu de personnes. En effet, dans notre société, par cette diabolisation du mal, devient inacceptable l'idée même qu'une personne du camp des victimes devienne agresseur, car cela signifierait qu'il faudrait abolir les barrières si profondément instituées entre les deux camps.

Le viol bénéficie de cette même considération. Bien que dans la majorité des cas, les violeurs se trouvent être des proches, on continue de perpétuer l'idée qu'un viol c'est un parking, un homme cagoulé, un couteau, des cris et des larmes. Le bouc-émissaire est parfait. On peut l'injurier, dire qu'il faut lui couper les couilles, on s'en fiche, car on sait que ce n'est pas nous. De ce fait, le viol est bien entendu combattu, mais uniquement ce viol-là, le viol diabolisé, le viol bouc-émissaire, le viol le moins courant, tandis que tous les autres... ce ne sont pas des viols. Elle l'a cherché. Elle n'a pas dit non. etc. etc.

Le racisme fonctionne sur le même principe. Le raciste, c'est le salaud qui tabasse du nègre ou veut les éradiquer de la surface de la planète. Voilà le "bon raciste", le parfait bouc-émissaire. À nouveau, il n'est plus question de se regarder soi, mais de s'insurger envers un individu qu'on ne connaît probablement pas, et qu'on ne connaîtra peut-être même jamais qu'à travers un ou deux faits divers, ça et là. Et on continuera, pendant ce temps-là, à ne pas s'occuper du père qui dit que bon, quand même, un noir en petit ami, hein... ou encore que "oui, bon, tu sais ces gens-là, ils savent pas très bien travailler". On laissera passer les phrases "je ne suis pas raciste mais..." qui sont constamment racistes. On les laissera passer, parce qu'elles sont ordinaires. Et si l'on considérait le racisme comme ordinaire, on devrait s'occuper de soi. Il vaut mieux s'occuper du vrai raciste. Du bon bouc-émissaire.

À chaque oppression son bouc-émissaire permettant de ne pas se remettre en question. La Manif Pour Tous a droit au GUD, et hop, ils se sentent détendus. Et les rares oppressions n'ayant pas de bouc-émissaire sont celles qui sont soit encore entièrement validées socialement (psychophobie), soit entièrement invisibilisées (putophobie).

Le bouc-émissaire est la conséquence de la banalité du mal, un moyen simple pour la communauté de rejeter l'intégralité de la faute sur une extrémité, afin de ne pas avoir à se remettre globalement en question. Le bouc-émissaire, c'est l'égo de la société qui dit à tout ceux qu'elle opprime: "Ce n'est pas nous c'est lui." Il est temps de dédiaboliser le mal. De lui rendre sa banalité. Le grand écart est terriblement difficile, car la banalité ne doit pas s'accompagner de la banalisation. Mais au final, quiconque souhaite se remettre en question le peut, et ne tombera pas dans la banalisation. Il convient peut-être de se demander pourquoi nous sommes si prompt à rejeter la responsabilité sur autrui. Moi je dirais que nous avons peur de ne pas être parfait, peur de faire le mal, et qu'inconsciemment, nous avons conscience de le faire. Alors on le nie. On le refoule. On le rejette sur "lui, là.".

Et on retourne à table, parce que le dessert est servi.