Mille morts

La mort est un sujet qui nous hante, nous fascine, nous étonne, nous intrigue. On pourrait croire que c'est une volonté égotique, et sans doute y a-t-il quelque chose de vrai dans cette idée. L'envie d'être immortel parsème notre histoire. Les Dieux sont immortels. Les paradis des diverses religions nous amènent à croire à une éternité, et celles ne possédant pas de paradis, gardent quand même l'idée d'une poursuite de notre "moi" après la mort. Réincarnation en tête dans la majorité des cas. Bref, l'idée de "finir", l'idée d'un après, est très peu supportée.

Pourtant, là où on imagine parfois qu'il n'existe qu'une seule mort, en réalité, il en existe bien plus d'une. Certaines sont même vécues de notre vivant, et d'autres, nul ne les connaîtra jamais, bien qu'elles adviendront, tôt ou tard. Quelles sont ces morts ?

La première mort s'atteint avec la vieillesse. Elle est cet instant où l'individu n'a plus de véritable futur, où, écrasé par son passé, on est, comme dans la chanson de Linda Lemay sur la centenaire. "C'est qu'mon passé déborde et qu'mon avenir est vide". Cette mort, en réalité, est celle de la montée dans la vie. La première mort est douce chez certains, agréables. Ils diront qu'ils se reposent maintenant. Chez d'autres, elle est l'instant de la résignation. Tout le monde ne vit pas cette mort, mais plus une personne avance dans l'âge, plus cette mort pèse sur elle et peut la prendre.

La seconde mort est une mort banale. C'est cet instant où une portion de notre vie n'est plus partagée. Cette mort est courante chez les personnes âgées. Quand une personne atteint 110ans, et qu'elle navigue avec des personnes en ayant 90 ou moins, elle n'a plus personne avec qui parler de sa jeunesse. Elle peut en parler à quelqu'un qui ne l'a pas connu, mais elle ne peut plus partager cette époque avec quelqu'un qui l'a vécu. Cette première mort est bien plus douloureuse qu'on ne l'imagine. Car c'est bien dans le partage qu'une époque demeure présente. Lorsqu'il n'y a plus ce partage, cette époque devient une histoire, et non plus du vécu. Cette mort peut aussi advenir par la mort de nos parents, car ils étaient les seuls, au début, qui partageaient avec nous cette époque de l'aube de notre vie. Une mort dont on pense, à tort, qu'elle n'est pas "très grave". Mais elle cogne.

La troisième mort, tout le monde la connaît. C'est la fin de notre organisme. C'est le moment où il lâche, et notre perte de conscience. Cette mort, on la vit tous, tôt ou tard, mais on ne la vit pas en même temps, comme disait Épicure, quand elle est là, nous ne sommes plus, et quand nous sommes là, elle n'est pas. Cette mort angoisse un peu. On cherche, bien souvent, à la fuir. On se veut immortel. On fait des enfants. On fait des oeuvres. On créé, on s'emploie à donner du sens à notre vie. Et bien souvent on y arrive. On passe cette mort. Ce n'est, cependant, pas la dernière, et de très loin pas la plus angoissante.

La quatrième mort est vécue par nos proches. Nous traversons, tous, des périodes dans nos vies, et nous évoluons à mesure que le temps passe. Selon la proximité avec la personne morte, la période changera ou pas. Peu importe, d'ailleurs, car elle changera tôt ou tard. On finit par écouter des musiques différentes, par rencontrer des gens différents, par avoir de nouvelles pensées, et des développements différents. C'est la quatrième mort. L'instant où ce qui était à cette époque ne représente plus qu'une part du passé. L'instant, au final, où l'on devient purement un individu du passé, rattaché au passé.

La cinquième mort est également vécue par nos proches. C'est lorsque la période qui suivait la période dans laquelle nous vivions au sein de leur esprit, s'achève. Jusqu'alors, nous étions la portion "juste avant l'actuel". À cet instant, nous devenons "une portion de la vie" parmi d'autres. Il y a une période avant, il y a une période après, et il y en a d'autres qui suivent. La cinquième mort est le moment, au final, où même parmi ce qui fait parti du passé, il y a des blocs compacts faisant parti de "l'après nous".

La sixième mort est l'instant où la dernière personne nous ayant connu meure. En cet instant, nous n'appartenons plus au vécu. Nous perdons notre individualité pour appartenir, désormais, à l'histoire. La sixième mort est de ces morts inconnus, que nul ne réalise pleinement. Celui qui meurt ne s'en rend pas compte, ceux qui sont encore vivant n'ont pas conscience de qui on était.

La septième mort est le moment où une personne pense à nous pour la dernière fois. La mort du souvenir. C'est cette mort que l'on chercher à repousser en créant des oeuvres d'arts, en imprimant sa main dans l'histoire. Platon, Socrate, ne sont pas encore morts ainsi. Des millions d'autres êtres, quant à eux, sont morts déjà. C'est également une mort dont personne ne se rend compte. Qui, à un instant, se rend compte que cette pensée qu'il a pour quelqu'un sera la dernière ? Il lui a d'abord fallu oublier le nom. Puis oublier ce qu'il se souvenait. C'est une mort lente que nous cherchons constamment à repousser, et qui toujours nous rattrape.

La huitième mort est, à mon sens, l'ultime mort, la plus vertigineuse, et, d'après moi, celle que nous cherchons désespérément à ne pas regarder en face. C'est la mort du sens de notre vie. L'instant où nous devenons une contingence, l'instant où notre existence, qu'elle fut ou pas, n'a plus aucune importance, et n'a plus aucune incidence sur le présent. Certains penseront que cette mort n'existe pas. Qu'il restera toujours, des enfants, ou une ville. Mais en réalité, quand bien même l'humanité survivrait à la mort de son soleil, il arrivera un moment où j'aurais pu ne pas exister, et cela n'aurait strictement rien changé au présent. Il arrivera un moment où la dernière conséquence de mon existence aura lieu, et ce sera la fin du sens de ma vie.

La mort a toujours été profondément lié au sens de notre vie. Que nous soyons là pour rendre heureux ceux que nous connaissons, et notre mort sera la sixième mort, que nous soyons là pour vivre notre vie, et ce sera la seconde, que nous soyons là pour créer de l'art et marquer l'Histoire de l'humanité, et ce sera la septième mort, toutes les vies s'achèvent purement et simplement avec la huitième mort. Le sens de la vie n'existera jamais, du fait de cette ultime et dernière mort, cette mort pure dont nul n'aura jamais conscience, et qui pourtant, tôt ou tard, adviendra.

La vie n'a aucun sens, et c'est sans doute de la plus grande angoisse humaine que naît sa plus grande liberté. Nous sommes libres. Profondément libre. Arrivera un jour où ce que nous aurons fait n'aura plus AUCUNE incidence, peu importe à quel point cela sera bien ou mauvais. Nous sommes libres, au sens le plus pur du terme, car nous ne pouvons pas nous soustraire à cette liberté. Nous sommes définitivement condamnés à cette liberté et nous aurons beau imaginer des dieux, gonfler notre orgueil ou créer encore et encore, nous finirons tous par n'être que des contingences, des choses qui auraient pu ne pas être.

Réjouissez-vous: vous serez des contingences un jour.

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