Nous n'aimons pas les individus qui pensent, les individus qui ont des idéaux. La culture du blasé nous a envahi jusqu'à ce qu'idéaliste soit devenu une insulte ou une marque de mépris. Nous acceptons les cyniques, les sarcastiques, nous aimons ceux qui raillent et crachent, pas ceux qui pleurent et rêvent. Rêveur, un autre mot chargé de tendresse, celle qu'on a envers un enfant, cette tendresse qui dit « tu grandiras un jour, mais c'est mignon ».

Oh, je les vois venir les penseurs. Ceux qui vont m'expliquer doctement que notre société encense la liberté de penser, nous offre les moyens de réfléchir, et tout le tintouin. Avec Albert, dans le fond, qui va même glisser doucement le fait que ce sont juste les gens qui ne réfléchissent pas, parce qu'ils sont cons.

Mais à la vérité, nous n'acceptons les pensées des individus que lorsque celles-ci ne modifient pas drastiquement leur vie. Et si celles-ci impliquent que l'on modifie les nôtres, alors là, on crie au viol, à l'assassinat, on s'insurge, on parle de liberté et de droit à la différence. Ou, plus simplement, on méprise, on raille, on crache.

Nous acceptons parfaitement qu'une personne considère Sade comme un mauvais écrivain. À part quelques extrémistes, que nous n'hésiterons pas à appeler de cette manière, personne n'est gêné par cette pensée. Et pour cause, elle n'influe aucunement sur la vie quotidienne de la personne, et certainement pas sur la nôtre. Les choses se corsent lorsque la personne ne mange pas de porc. On utilise sa différence comme motif d'exclusion avec les grandioses apéritifs républicains « vins et saucissons » dont le but était de bien faire comprendre aux musulmans ou aux juifs qu'ils n'étaient pas républicains, ou en tout cas pas comme nous. D'ailleurs, l'alcool, ça gêne encore plus.

Mais la religion bénéficie encore, ça et là, d'une certaine légitimité. En tout cas, les religions sérieuses, hein. N'allez pas parler animisme Japonais ou Africain, de toute façon on les a tous regroupés sous la même bannière. Les Sikhs ? On en retient qu'ils gardent leurs barbes, et leurs poils, et ça passe à peine (on s'en moquera quand même un peu ça et là, mais gentiment). En revanche, si c'est un idéal qui ne provient pas d'une religion, alors là, la pensée devient l'ennemie. Végétariens et végétaliens voient très bien ce dont je parle. Qu'est-ce qu'ils sont chiants ceux-là, comme disent tellement de monde qu'on finit par se demander s'il y a un cerveau commun à l'ensemble de la population et quelques cellules cancéreuses ça et là qui ne fonctionnent pas sur le même principe. Mais pourquoi les raille-t-on autant ? Mais c'est simple. Leurs convictions ne sont pas de simples mots qu'ils posent entre le fromage et le dessert, ce ne sont pas des données variables qui ne changent pas leurs vies, ça change leur vie. Ça la change en profondeur. Et ça, c'est mal. On les regarde de travers. On les méprise en leur montrant tout ce qu'ils ne font pas. Tiens, t'as vu, tu portes tel vêtement, c'est animal ça, hein. Tiens, t'as vu, tu prends tel produit, c'est testé sur des animaux tu sais. On ne se soucie aucunement de ne pas les blesser, on cherche à leur montrer la vanité de leur action, à les faire rentrer dans le rang. Pourquoi ? Mais parce qu'ils nous mettent en face de notre lâcheté. Ils nous renvoient à la gueule le fait que nos pensées sont vides, viciées, créées juste pour pouvoir donner son avis, mais certainement pas pour agir. Nous ne faisons rien pour que ce soit mieux, ils en font un peu, alors on les raille parce qu'ils n'en font pas assez. Devant le gigantisme du travail, on a abandonné et on ne veut pas qu'ils agissent différemment et essaient. Et puis, en plus de ça, ils nous attaquent dans notre liberté. Car nous ne pouvons plus faire le même repas quand ils viennent. Nous devons nous adapter à eux. Notre liberté est attaquée, et c'est atroce. Car si nous pouvons tolérer qu'ils pensent différemment, et qu'ils modifient leurs vies, nous ne supportons pas de devoir nous faire de même.

C'est pourtant une simple question de respect. Mais aujourd'hui, la liberté prévaut sur le respect. Et la liberté des individus implique donc de permettre la cruauté envers ceux qui veulent avoir cette liberté. Ta liberté s'arrête là où j'ai la mienne. Alors quand on fait un repas, si on ne dit pas à la personne de faire une pause dans son végéta*isme, on la laissera simplement trier, ou, dans le meilleur des cas, on aura séparé les deux types de nourriture. Lui demander de l'aide pour lui faire un repas approprié ? Mon dieu vous n'y pensez pas ? Si la personne était malade et au régime sans sel, on le ferait, mais là, ce n'est pas une maladie. Il n'y a aucune justification à cet écart de la norme.

Les féministes le subissent de plein fouet. Ils et elles ne veulent pas rire à nos blagues misogynes. Il faut donc faire attention à ce qu'on dit en leur présence ? Mais c'est insupportable. Ne parlons même pas d'y réfléchir. On se contente de les taxer de sans-humour, et on s'arrête là. Jamais on ne va poser la question des raisons profondes. On les connaît. Mais pas par la télé, hein, on n'est pas des moutons. Mais on les connaît.

L'extrême-gauche et l'extrême-droite en politique en subissent également les effets. Quelle différence y a-t-il donc entre eux et les autres ? À part peut-être le fait que justement, y adhérer modifie votre vie. On ne peut pas être communiste comme on est au PS. On ne peut pas être nationaliste comme on est au Modem. Alors on les taxe d'extrémistes. On dit que ce sont les mêmes. Ils sont violents en plus. La violence, c'est le refuge des faibles. Ah, qu'est-ce qu'on aime cette phrase. On ne se rend pas compte que c'est le cas. Parce que les forts c'est nous, cette masse d'inertie agressive qui refuse tout changement réel. Oui, ils deviennent violents. Ils deviennent violents car si on les tolère tout juste, on garde envers eux du mépris, on les écarte. Et ceux qui ne deviennent pas violents ? On s'en fiche, dans le même tas. De toute façon, ils sont différents.

L'ode à la différence est à rendre fou. Parce que nous n'applaudissons pas la différence, nous la détruisons. Nous donnons une image de la différence qui est juste un sujet de discussion. Parfois, dans certaines familles, on abandonne même l'idée de parler politique ou religion à table. Faudrait pas qu'on s'engueule quand même. Parce que de toute manière, on ne sait pas faire autrement face à la véritable différence. Il est temps d'être naïf, il est temps d'être idéaliste. Il est temps d'apprendre à ce que ce que je pense change véritablement comment je vis. Il est temps que mes idées puissent me brouiller avec ceux que j'aime. C'est un long chemin, car il implique d'apprendre à croire en quelque chose. Il implique d'accepter de réfléchir véritablement. C'est un long chemin qui commence ici.