Je ne serai jamais qu'un allié (et c'est fantastique)

Pré-scriptum: J'ai hésité avant de poster ce billet. Il m'apparaît toujours comme étant quelque peu arrogant, ou gonflé. Je ne sais pas pourquoi j'ai cette sensation. Possiblement parce que parler de ses privilèges est une chose qu'on associe à l'arrogance. Ou peut-être pour une autre raison sur laquelle je n'ai pas encore réussi à mettre le doigt. Tant pis, peut-être trouverai-je un jour. En attendant, je le poste.

Un des propos qui m'avait le plus choqué alors que je commençais à m'intéresser au féminisme était le terme de « pro-féministes » que certaines femmes accolaient aux hommes, considérant qu'ils n'étaient pas féministes, qu'ils ne seraient jamais que des alliés. Mais au final, une chose reste certaine. Aussi violemment l'injustice du sexisme puisse me heurter, elle fait des pauses. Je sors dans la rue, je vais faire mes courses, je ne la prends pas en plein visage. Si je découvre la mort d'une amie, je peux m'arrêter un instant de penser au sexisme, à l'inégalité homme/femme. Je peux me lover en moi-même le temps de récupérer, puisque je ne me le prends pas directement dans la gueule. Même en étant hyper-sensible, je reste avec cette capacité, dans les cas extrême, ou même par simple paresse, de me sortir de cette réalité. De la même manière qu'être pauvre n'est pas la même chose quand on est de famille pauvre ou de famille riche, de la même manière, un homme ne vivra jamais véritablement le sentiment d'urgence et de panique qu'une femme vivra vis-à-vis du sexisme. Il peut s'en rapprocher s'il vit également des problèmes systémiques, mais cela reste un choix de s'en rapprocher. La souffrance n'est pas la même lorsqu'on l'a décidé, lorsqu'on peut s'en dégager, par rapport à celui ou celle qui est né(e) dedans, et le prendra toujours. La pauvreté est une chose terrible, mais il convient, quand on est d'une famille riche, de ne pas oublier qu'on peut – dans l'ultra-majorité des cas gnagnagnagnagnagna – avoir un solide soutien. Ce privilège de l'allié est disponible pour chacune des oppressions systémiques qui existent, et marquent inévitablement la différence fondamentale entre l'allié et l'opprimé. Pour autant, il n'y a pas à se flageller pour ça. Lorsqu'on veut prendre part à une lutte, on a dans l'idée de se l'approprier de façon pleine et totale. Ce n'est pas forcément la meilleure solution. C'est même une considération extrêmement égoïste. Une volonté de se donner un sens. (chose ridicule, comme je l'ai expliqué dans mon précédent billet). Être un allié, c'est aussi avoir la possibilité de faire des pauses, de se ménager, et, de ce fait, de parvenir à discuter encore et encore, là où d'autres ne peuvent tout simplement plus. Être un allié c'est pouvoir concevoir les schémas psychiques qui régissent l'incompréhension d'un phénomène (alors que l'opprimé a les moyens de connaître les schémas psychiques qui régissent le vécu d'un phénomène), et avoir un meilleur levier pour les faire sauter. Car si jamais un valide ne parlera des merdes quotidiennes que vivent les handicapés aussi bien qu'un handicapé, c'est un valide qui réussira à comprendre les blocages qu'un autre valide peut avoir face à ces situations. Il aura, de plus, une meilleure réception de la part des valides, qui n'auront pas l'idée d'égoïsme qu'on peut apposer à celui défendant sa propre position. Être allié, c'est bien aussi, parce qu'on apprend à fermer sa gueule. Mieux, on nous le demande. L'injonction, généralement visible dans tout projet d'être « actifs » « sur le devant de la scène » ne se trouve pas dans cette situation. D'abord on la ferme. Oh, ça ne signifie pas ne pas parler du tout, ça signifie que si l'on est avec des femmes, on les écoute d'abord, et si elles nous contredisent, on part avec le postulat premier qu'on a tort. MIEUX ENCORE, être allié est déjà en soi un processus de déconstruction. Au-delà d'une image de rabaissement qui m'était venu à l'esprit au début, en vérité, c'est déjà une prise de position, c'est, au final, le premier acte militant. Fermer sa gueule. Déconstruire cette idée que notre opinion est toujours valide, déconstruire l'idée même qu'il faut essayer d'en avoir une, qu'il faut être actif, qu'il faut prendre part. Être appelé pro-féministe n'a rien d'un abaissement. C'est un constat de la différence entre deux positions. Je ne serai qu'un allié, et c'est un putain de privilège.

Commentaires

1. Le jeudi 10 septembre 2015, 09:43 par Ju Su

Proposition de kiki correction d'une erreur de français:
"Aussi violemment l'injustice du sexisme puisse me heurter, elle fait des pauses." => manque un mot je crois.
Je propose: Aussi violemment QUE l'injustice du sexisme puisse me heurter, elle fait des pauses.

Commentaire d'un autre niveau: ton billet me parle une chiée. En tant que...ouais on va faire simple...privilégié, j'ai mis (non, je mets!) du temps à prendre conscience de...ma place, tout simplement. La toute première fraction de la déconstruction. L'incompréhension d'abord. L'intérêt qui grandit ensuite. Les débuts de la déconstruction, ce sentiment de faire beaucoup de chemin, un galop intellectuel qui mène si loin!……croyais-je. Puis la volonté de s'intégrer à un groupe qui défend une cause. Et l'exultation de faire partie de ce groupe qui a une cause à défendre. L'impression d'en faire partie...puis mon statut de privilégié qui fait toc toc à ma porte: « Coucou, tu m’as oublié? ». L’impression de ne pas faire partie de ce groupe tant que ça, finalement. La prise de conscience de la contradiction: ouvrir trop sa gueule pour imposer mes vérités, si justes puissent-elles être...et puis, le sont-elles vraiment, justes, conçues et énoncées qu'elles sont de ma position de privilégié, de non-concerné? Le sentiment de se rabaisser, ensuite...se taire. Voilà où j'en suis. Enfin, partir du postulat que j'ai tort, qu'un élément de compréhension me manque, que ‘’je ne sens, ne ressens, ne vois pas tout" ce qu'il y a à saisir...la déconstruction comme chemin, et non comme but, son infinité, sa complexité...belle comme le respect, et parfois violente comme une (re)mise en question qui claque la joue. A côté de ça, reste le partage, tantôt exutoire avec ceulles qui font le chemin comme nous, tantôt frustrant avec ceulles qui ne cheminent pas au même endroit que nous…voir cheminent en sens contraire.

Bref...merci pour ton billet!

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