mercredi 27 octobre 2021

les intranquilles #8 conclusion

le film "Les intranquilles" peut se découper en deux. La première partie est impeccable. Sur la description de la montée de la crise, sur l’absence de psychophobie, sur les symptômes de la crise maniaque. La vie de Damien est classique. Il n’a rien d’un génie-fou rejeté par la société. Il est intégré, a un travail, une famille, un enfant, des amis. Il a une vie agréable sans être utopique. Une vie réaliste d’un artiste-peintre. Sa crise ne le transforme pas en quelqu’un d’autre, elle pousse simplement ses traits de caractères dans l’extrême, ce qui est une représentation particulièrement réaliste de la maladie.
La deuxième partie souffre de sa focalisation sur Leïla et de l’impasse sur la représentation de la maladie en rémission. Les émotions et les pensées de Damien disparaissent. Les abus et les violences de Leïla, tant sur Damien que sur Amine, sont excusées voire invisibles, sa détresse et sa souffrance de proche-aidant étant la seule chose que l’on voit et non les conséquences de ses actes. Pour autant, la deuxième partie n’est pas entièrement à jeter. La relation entre Damien et Amine ou entre Damien et son père demeure la même. La fin abrupte met bien en avant le fait que la crise ne soit qu’un événement qui n’a rien terminé, rien détruit fondamentalement, qu’elle n’a pas un caractère irrémédiable. Oui, la relation entre Leïla et Damien s’est dégradée, mais elle n’est pas non plus terminée et c’est la seule relation de Damien qui en ait pâti.

Ce film fait clairement mieux que ce qu’on voyait jusque là sur la maladie psychique. Il souffre encore de nombreux défauts, et l’absence de thérapeute et du milieu médical n’est clairement pas une bonne méthode pour éviter les clichés (comme semblent le penser certaines personnes interviewées à ce sujet), et la présentation de la rémission comme étant centrée uniquement sur les médicaments, et ressemblant à une convalescence physique pose de nombreux problèmes.
Pour autant, quel plaisir de voir une bonne description de la crise, et de ne pas avoir à faire à un énième film sur l’effondrement tragique de la vie d’un malade. Il n’y a pas de happy end. Il n’y a pas de fin tragique. Selon le vécu des personnes, on pourra être gêné par la focalisation sur Leïla ou attendri par l’évolution de Damien. Le résultat est mitigé, à mi-chemin entre « Mouais, ça m’a crispé le regard sur Leïla. Prends une pause, bordel, toi tu peux, lui non ! » et « Je me suis sentie respirer ; c’est une folie normale avec laquelle on peut vivre ».

les intranquilles #7 De quoi parle le film ?

D’ailleurs, de quoi parle ce film ? Est-ce une histoire d’amour qui s’effondre, la maladie n’étant que le facteur déclencheur ? En ce cas, toute la responsabilité de cet effondrement semble en revenir à Damien, du fait de la focalisation sur Leïla. Pourtant, si Damien met en danger son fils en l’emmenant à l’école alors qu’il n’est pas du tout en état de conduire, c’est bien Leïla qui maltraite Amine. Lorsqu’Amine l’insulte de « connasse » à la suite d’une altercation entre Damien et elle, elle le saisit et le traîne dans la salle de bain où elle lui met le jet d’eau de la douche en plein visage. On est ici dans un cas de maltraitance grave d’un enfant, et pour autant, le film n’en montre aucune conséquence. Pire encore, la caméra est encore une fois centrée sur elle, comme si ses émotions étaient le point majeur de cette scène et non la violence que subit Amine. Comme si, parce que Leïla est à bout, ce serait excusable ou compréhensible d’en arriver à une violence volontaire. S’il y avait eu une scène où elle faisait appel à un psy, ou simplement parlait à son collègue d’avoir fait une connerie, le film aurait été plus clair dans la condamnation de son geste. Mais on n’en verra rien. La scène est traitée non seulement comme un épiphénomène, mais surtout comme un épiphénomène lié à ELLE, et non à Amine qui, ici, n’est qu’un accessoire. On ne voit pas sa réaction ni pendant, ni après. On ne voit aucune conséquence réelle de cet acte d’une violence extrême. Quand on regarde la différence entre ce traitement et celui de la mise en danger d’Amine par Damien, on ne peut que remarquer l’écart flagrant dans le traitement de ses deux parents. On voit d’ailleurs, la peur d’Amine dans la voiture, mais on ne voit quasiment rien du visage d’Amine ou de ses émotions lorsqu’il se fait agresser par sa mère. Le film semble presque vouloir nous faire excuser l’action de Leïla, là où il nous fait bien comprendre la gravité du geste de Damien. Objectivement, celui de Damien est bien moins grave que celui de Leïla. Une histoire d’amour qui s’effondre, avec la maladie en arrière-plan, ne fonctionnerait que si le traitement cinématographique des deux protagonistes était équitable. Or, si cette histoire est une histoire d’amour qui s’effrite, il n’y a pas de logique à ce traitement différencié.
Peut-être est-ce une histoire sur la maladie ? Mais en ce cas, l’absence totale du milieu médical, hormis en situation d’urgence et d’une unique et courte scène à l’hôpital, ne montre pas du tout le quotidien d’un malade et de ses proches. Si c’est une histoire sur la maladie, il est aberrant que la rémission soit aussi lissée et exclusivement centrée sur des médicaments. Si c’est une histoire sur la maladie, alors la focalisation sur Leïla n’a pas de sens. Ce ne serait pas ses émotions qui seraient les plus importantes dans la maladie, ce serait celles de Damien, ou au minimum les deux à part égale. Ce ne sont pas ses difficultés à aider Damien durant sa rémission qui devraient être les plus visibles, mais les difficultés de Damien à se remettre. Bien sûr, ses difficultés à elle pourraient être présentes, mais ici, elles prennent toute la place. Ce film ne raconte donc pas l’histoire d’une crise et de ses impacts, ce n’est pas un film sur la maladie. Il aurait fallu parler psychothérapie. Il aurait fallu montrer REELLEMENT la rémission de Damien. Il aurait fallu laisser de la place à ses émotions et dénoncer les abus de Leïla, que ce soit à l’encontre d’Amine comme de Damien. Si le film était sur la maladie, alors personne n’aurait pu rire de la scène du salon mais au contraire, tout le monde aurait saisi son caractère dramatique.

Une focalisation sur le fils aurait pu donner une histoire sur la maladie et son impact sur une famille. Le titre donne d’ailleurs un indice. « L’intranquille ; autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou » est un livre de Gérard Garouste, un artiste qui a évoqué sa bipolarité et ses conséquences. « Les intranquilles » au pluriel, laisse à penser que l’on va voir l’histoire de deux folies qui s’entrechoquent, ou tout du moins de deux individus étant à l’origine du sujet du film. Amine, lui, n’est à l’origine d’aucun problème au sein de la famille, et une focalisation sur lui aurait pu donner un ton plus juste à la représentation des conséquences de la maladie sur l’enfant, tant à cause de Leïla qu’à cause de Damien.
Étant donné que la focalisation est sur Leïla qui est elle aussi responsable des problèmes de la famille, le film ne donne pas une vision claire de la responsabilité partagée des deux parents dans leurs problèmes de couple. Nulle part dans le film on ne peut sentir que Leïla est elle aussi responsable. Pourtant, c’est elle qui s’enferme dans le rôle de la soignante, c’est elle qui enferme Damien dans sa maladie. C’est elle qui juge de ce qui est bon ou pas pour Damien.
C’est elle qui dérive le plus au point d’en agresser son fils, une violence bien supérieure à la peur et au danger que Damien a infligé à son fils. C’est elle qui est en conflit avec tous les autres protagonistes du film. Avec le père de Damien, en jugeant inapproprié qu’il fasse confiance à Damien. Avec le galeriste, en supposant que c’est lui qui met la pression à Damien pour travailler et en lui lançant qu’à la prochaine crise ce serait à lui de s’occuper de Damien. Avec son collègue en s’énervant contre lui lorsqu’il lui dit que Damien va mieux. Avec Amine en devenant de plus en plus négligente, puis maltraitante. C’est elle qui petit à petit entre en conflit avec tout son entourage, là où Damien restaure sa vie et travaille à la poursuivre. Mais la focalisation étant sur elle, on ne peut pas se rendre compte de prime abord à quel point elle est responsable de leur problème de couple. Elle est continuellement excusable voire légitimée par la réalisation du film et sa focalisation sur elle. De ce fait, « les intranquilles »… n’est valable véritablement que dans le titre. Pour que ce film soit sur un couple qui se brise d’une responsabilité partagée il aurait fallu que la focalisation soit soit équivalente entre Damien et elle, soit sur Amine.

Les intranquilles #6

Au final, ce film semble ne pas être le même selon que l’on soit concerné par les maladies psychiques, malades ou proches, ou que l’on soit étranger à cet univers. Les non-concernés peuvent-ils saisir que la fin, abrupte, est là pour marquer le fait que cet événement n’a pas été la fin de quoique ce soit ? N’ont-ils pas eu l’impression, comme nombre de critiques, qu’il manque une fin, alors même que c’est précisément l’intérêt de ce film, que de montrer que cette crise n’est qu’un événement, et que la vie continue, similaire à celle d’avant la crise. Sans en nier l’impact, mais sans en faire un point de non-retour, une destruction de la vie de Damien. Quand on voit beaucoup de critiques parler du fait que Damien est en « déni » de sa maladie, comment ne pas croire qu’ils n’ont pas vu le même film que des concernés ? Car Damien, même durant sa première crise, parle de sa maladie. Il indique bien à un moment « Dès que je suis heureux, ça y est, je suis en crise ? » ou encore évoque l’impact des médicaments sur son travail. Damien n’est, à aucun moment, en déni. Tout au plus nie-t-il le fait qu’il soit en crise, ce qui est… le propre de la crise psychique. Jamais il ne semble à une personne concernée que Damien est en déni. Pourtant, tant de critiques ont vu du déni voire du refus d’être malade dans le film. Ce décalage entre la vision des personnes concernées et des personnes non-concernées se voit bien dans une scène, particulièrement tragique.

Damien est au paroxysme de sa crise. Leïla et le père de Damien s’organisent pour trouver le moyen de le faire hospitaliser. Le jour dit, Leïla fait monter Amine dans sa chambre et lui dit de ne pas faire de bruit, et s’organise avec le père de Damien pour faire croire à Damien que son fils est chez un ami. Damien décide alors de les peindre. Leïla et son père jouent le jeu et prennent les poses demandées par Damien en attendant que les infirmiers, que Leïla a appelés quelques instants plus tôt, arrivent. Damien dépose une plante en pot devant Leïla et donne deux cupcakes (qu’il avait achetés plus tôt durant cet épisode) à son père pour qu’il les tienne dans ses mains. On peut voir Amine, caché à l’étage, regarder la scène entre les barreaux de l’escalier.
Cette scène, particulièrement tragique, a pourtant fait rire aux éclats plusieurs personnes dans la salle de cinéma où nous nous trouvions. Cet écart dans le ressenti de cette scène, qui nous prenait aux tripes tant elle était dure et douloureuse, tant pour Amine, Leïla que Damien ou son père, marque bien un échec à montrer le côté tragique d’une telle situation. Pour un non-concerné, ou en tout cas, pour certains non-concernés à tout le moins, c’était une scène burlesque. Le décalage entre ces deux ressentis ne peut que faire se poser la question : n’est-ce pas l’intégralité du film qui ne sera pas vu de la même manière, signant un échec du film à parler de son sujet. Si les personnes connaissant le sujet d’un film le comprennent d’une certaine façon, et les autres, d’une autre façon, ce film ne peut pas être considéré comme une réussite.
Il n’est pas question ici de dire qu’un film doit être aussi limpide pour tout le monde. Évidemment qu’une personne concernée verra plus de choses. Mais ce devrait se limiter à des détails, et non à la teinte émotionnelle d’une des scènes majeures du film clôturant la crise. Si je vais voir un film dont le sujet m’est totalement inconnu, j’attends qu’il me permette de comprendre le dit sujet, ou d’en découvrir des contours, et non qu’il me fasse voir un contresens sur une situation.

Cette scène devrait permettre aux non-concernés de se demander pourquoi Leïla et le père de Damien se plient à la crise de Damien, pourquoi, cette fois-ci, ils jouent le jeu. Mais si cette scène est perçue comme drôle et non comme particulièrement dramatique, il n’y a aucune raison de s’interroger sur ce qui les pousse à agir de cette manière. Au-delà de cette scène, le film tout entier permet-il aux non-concernés de questionner autant Leïla que Damien, autant la maladie psy que les rapports de couples ? Pas sûr…

Les intranquilles #5 Les abus de Leïla

Jamais Leïla n’est remise en question. Ni par son entourage, ni par la réalisation du film. Lorsqu’elle engueule Damien d’avoir été récupérer Amine à l’école sans la prévenir, elle ne s’excuse pas lorsqu’il lui dit l’avoir prévenue. Lorsqu’elle infantilise Damien, qui s’est remis de sa crise, en refusant qu’il emmène Amine au lac, prétextant que ce serait « trop tôt », le doute qu’elle émet n’est pas non plus montré comme excessif. Le spectateur ayant déjà plus d’empathie pour elle du fait de la réalisation, aura forcément le même doute qu’elle, puisqu’il n’y aucun contre-discours ou scène montrant bien qu’elle se trompe sur l’incapacité de Damien à emmener son fils au lac. A cet instant, les concernés peuvent avoir conscience que Damien n’est pas du tout en crise, les non-concernés auront le même doute que Leïla.

Seul le galeriste lui donne un contre-discours lorsqu’elle vient lui reprocher de mettre la pression à Damien pour qu’il reprenne le travail, en lui disant « Il a besoin de peindre, tu le sais autant que moi. C’est lui qui est venu me chercher, je ne vais pas lui dire non ». Mais ce personnage secondaire n’a pas du tout assez de poids et de présence pour qu’on puisse le croire sur son seul discours. Il aurait fallu voir la scène où Damien vient le voir. Sans cela, on en est réduit à juger entre le discours du personnage principal du film et celui d’un personnage secondaire vu dans trois courtes scènes. Comment alors le spectateur pourrait-il ne pas prendre, encore une fois, le parti de Leïla, ou du moins, partager ou trouver légitime ses doutes.

De plus, on ne ressent pas le caractère intrusif de Leïla qui pénètre dans le domaine professionnel de Damien, décidant pour lui s’il est ou non en état de travailler. A ce niveau, il n’y a pas de contre-discours. Jamais le galeriste ne lui signalera que ce n’est pas sa place de venir exiger de lui qu’il refuse que Damien travaille. Jamais il ne lui dira qu’elle n’a pas à pénétrer dans le domaine professionnel de son mari. Et la réalisation, encore une fois, n’indiquera pas non plus qu’elle n’est pas à sa place durant cette scène. Le film ne montre pas qu’elle ne respecte pas, au final, son mari, et ne le traite pas comme un adulte, mais le réduit à un malade incapable de prendre une décision seul. Il ne semble même pas d’ailleurs, être venu à l’esprit de Leïla que ce soit son mari qui ait voulu reprendre le travail et elle refuse même d’envisager cette possibilité lorsque le galeriste le lui dit.

Lorsque le collègue de Leïla lui parle du fait que Damien va mieux, elle évite son discours et rétorque « on n’en guérit pas » puis « je lui donne deux semaines. ». Là aussi Leïla enferme Damien dans sa maladie, et refuse les autres discours qui lui sont tenus. Plus tard, à la fin du film, lorsque Damien lui dira la même chose « je peux te promettre de faire des efforts, je ne peux pas te promettre de guérir. », elle fuira de la même manière, sans répondre, prenant Amine et partant avec lui. C’est son point de vue qui domine, et le film étant focalisée sur elle, c’est son point de vue qui donne la direction de la deuxième partie du film.

Finalement, c’est Leïla qui est juge de l’état de son mari, et qui l’infantilise tout au long de sa rémission, remettant en question son changement de traitement, sa reprise du travail, le fait qu’il récupère leur enfant à l’école, qu’il l’emmène au lac, qu’il puisse prendre correctement soin de leur enfant. Si cette situation n’est pas irréaliste, loin de là, c’est encore une fois la réalisation qui pose problème puisque RIEN, nulle part, n’indique qu’elle est dans l’abus vis-à-vis de son mari. Pire encore, on ne peut même pas voir si Damien va bien. On ne voit pas de scène entre lui et son père lorsque Damien va habiter chez lui après sa crise.
La scène de fin, pour un concerné est sans équivoque : Damien n’est pas en crise et va très bien, et Leïla abuse en refusant une sortie en bateau et en se montrant agressive. Mais les non-concernés seront-ils véritablement capables de percevoir que Damien va bien, que la crise est finie et que c’est Leïla qui enferme son mari dans la maladie ? Les non-concernés n’auront-ils pas l’impression qu’il est presque acceptable d’en arriver à avoir un comportement abusif ? Auront-ils seulement la sensation que cette infantilisation est abusive ou n’y verront-ils, au final, que le reflet d’une inquiétude légitime ?

les intranquilles #4 médicamentation

De la rémission de la crise, on ne voit que les médicaments. Une unique et courte scène montrant son hospitalisation. Aucun psychiatre, aucune psychothérapie. Aucun travail thérapeutique. Aucune discussion avec ses proches hormis concernant les médicaments. Comme si la maladie psychique, comme la maladie physique, se réduisait à une question de posologie et de médicaments, que les soignants ne seraient là qu’en cas d’urgence et non comme quelque chose de récurrent dans la vie des malades psy. Quant à ces médicaments, s’ils ont de gigantesques effets secondaires, jamais ils ne sont pointés du doigt comme pouvant également poser un problème. Damien disant à Leïla « J’aimerais bien te voir sous lithium » est le seul moment où les effets secondaires massifs des médicaments sont évoqués. Pour autant, Leïla ne relève pas. Leïla ne semble pas s’inquiéter de ces effets secondaires. Elle ne réfléchit pas à rajuster le traitement pour soulager Damien par exemple, non, elle s’inquiète qu’il ait été réduit.
Comme si Damien, zombifié, est plus acceptable que Damien, potentiellement en crise maniaque. Comme si, de toute façon, les médicaments étaient la seule et unique chose valable pour sa rémission, et que leurs effets secondaires étaient accessoires. On aurait aimé voir la difficulté du quotidien d’un couple lorsque l’un des deux est complètement ravagé par les effets secondaires des médicaments, et non ne voir que les inconvénients de la crise maniaque, sans présenter clairement ceux des traitements post-crise. Car c’est bien dans ces effets secondaires que peuvent se trouver certaines raisons de l’arrêt de ces médicaments par les concernés, épuisés de ne plus parvenir à réfléchir, à agir, à parler, à partager, à vivre.

Lorsque Leïla, à bout, décide de prendre une journée seule, la réalisation ne montre pas la chance des proches, qui peuvent, précisément, prendre une pause, là où Damien ne pourra jamais « mettre en pause » sa maladie. Au contraire, ni Damien ne montre la chance qu’a Leïla de pouvoir le faire, ni Leïla ne semble en avoir conscience. Même la réalisation du film ne met pas en avant cette différence fondamentale entre le malade et les proches du malade.
Cette différence fondamentale ne se voit pas non plus durant les scènes de rémission de Damien. Pire encore, c’est sur la souffrance de Leïla et ses difficultés que se focalise le film, comme si elles étaient plus importantes que celles de Damien. A cet égard, la scène du bain est éloquente. Damien, sortant de l’hôpital, est encore assommé par les effets secondaires de ses médicaments, et n’arrive pas à se laver seul. Leïla l’aide donc à prendre un bain. Mais ce n’est pas la souffrance, la culpabilité ou la détresse de Damien qui est visible dans cette scène, mais bien les difficultés de Leïla à le soulever à bout de bras pour le sortir du bain. Damien est amorphe, on pourrait juger qu’il l’est trop pour évoquer sa douleur, mais là encore, aucun élément extérieur ne vient l’indiquer non plus. Leïla ne semble pas la prendre en considération. Et la réalisation elle-même cadre Damien en bas de l’écran, presque comme un accessoire, et focalise toute la scène sur Leïla, ses réactions, sa fatigue, ses difficultés. Il est évident qu’une personne n’étant plus capable de se laver seule en souffre. Et pourtant, rien ne le montre, au contraire, on dirait que c’est elle qui est la seule à souffrir de ce dont Damien n’est plus capable. Elle lui reproche de ne pas ouvrir sa fenêtre et ses rideaux, là où Damien peine à tenir debout. Là encore rien n’indique qu’elle a une attitude abusive vis-à-vis de lui. Là où Amine va chercher à l’aider à se lever, à lui proposer de boire un jus d’orange, ou lui donne un verre d’eau pour l’aider à prendre ses cachets, témoignant d’une tendresse à l’égard d’un père très affaibli, Leïla ne semble avoir aucune compassion, et la réalisation elle-même semble indifférente au ressenti de Damien. On tombe dans le cliché de Leïla en tant que femme-courage qui sacrifie tout pour son mari, sans que le fait que ce soit un choix dont elle peut se libérer soit évoqué. Au contraire, elle semble tout autant prisonnière de la maladie de Damien que celui-ci, une aberration qu’on voit malheureusement trop souvent, car s’il peut être difficile d’être le proche d’une personne malade, les proches auront toujours la possibilité de prendre une pause, de se ménager ou d’arrêter, là où le malade ne peut littéralement jamais le faire. Leïla se plaint de ne pas vouloir être l’infirmière de Damien, alors même qu’elle fait elle-même ce choix de l’être continuellement. En se focalisant complètement sur elle, le spectateur non-concerné ne pourra pas voir l’abus que Leïla fait subir à son mari.

Ce problème de focalisation se voit particulièrement dans la scène où Damien ne prend « que » 2 gouttes au lieu de 3 de son lithium. Leïla doute que ce soit une décision du médecin, s’en enquiert, puis, découvrant que cela ne vient pas de son psychiatre traitant mais d’un de ses collègues, en arrive à la conclusion que Damien rechute. Elle agit et choisit encore une fois de se comporter en infirmière et en juge de ses traitements, alors même qu’elle se plaint de devoir le faire quelques minutes auparavant. Là encore, si l’angoisse de Leïla pourrait être compréhensible, jamais le film n’indique clairement que Damien a bien eu cette discussion avec un psychiatre, et jamais le psychiatre ne vient signaler à Leïla qu’elle a tort en supposant immédiatement une rechute plutôt qu’un ajustement de traitement. De plus, comme les effets secondaires des médicaments sont présentés comme négligeables, et les médicaments comme étant la seule méthode pour la rémission, il est évident que le spectateur n’est pas en capacité de comprendre la nécessité du rajustement de traitement. Il ne peut que soit se trouver du côté de Leïla, soit considérer que son inquiétude est légitime. Au final, le spectateur se trouve dans le même doute que celui de Leïla, n’ayant pas d’autres informations indiquant le contraire. Fatalement le spectateur en vient à la même conclusion qu’elle, et ce tout au long de la deuxième partie du film, ce qui le rend plus empathique vis-à-vis d’elle que vis-à-vis de lui.

La représentation de la rémission est, au final, exclusivement centrée sur Leïla devant s’occuper de son mari amorphe. Une unique scène, où Damien ne parvient pas à peindre semble vouloir montrer sa douleur, mais là encore, trop courte, trop rapide, et l’émotion est absente. On voit ce que Damien physiquement n’est plus capable de faire, mais on ne perçoit aucune émotion ni aucune pensée de sa part sur la situation. Que ressent-il ? Culpabilité ? Horreur de voir son esprit ralenti ? Honte d’avoir mis son fils en danger ? Peur que ça recommence ? Impossible de le savoir. Seule Leïla occupe, agit, parle et ressent. On ne voit, de la maladie, qu’un individu affaibli physiquement, qu’un poids pour son entourage.
Cette sensation est accentuée par une scène : Damien n’est plus là, il est à l’hôpital, et Leïla est en soirée chez elle. Leïla semble vivre les meilleurs instants de sa vie, précisément au moment où Damien n’est pas là. Cette scène donne véritablement l’impression que c’est la présence de Damien qui empêche Leïla d’être heureuse. On pourrait arguer que c’est un instant de respiration pour elle. A ceci prêt que rien ne permet de justifier que ce genre de soirée est impossible avec Damien, bien au contraire ; pourtant, c’est la seule fois que Leïla fait une soirée de l’intégralité du film. Très important: ce n’est pas quand Damien est en rémission que Leïla fait une soirée, mais bien lorsqu’il n’est PAS présent, lorsqu’il est à l’hôpital, ce qui renforce l’impression qu’il est une entrave à sa liberté et à son bonheur non du fait de ses crises, mais de sa présence. Cela donne l’impression que Damien est réduit à sa maladie, et que ce n’est que lorsqu’il est absent, que le spectre de la maladie n’est plus là qu’elle peut enfin faire ce dont elle a envie.

En sus, l’abandon d’Amine par sa mère durant cette soirée, alors qu’il a quand même son père qui vient d’entrer à l’hôpital et qu’il a été mis en danger il y a peu, n’est pas pointé du doigt. On aurait pu, pour le discours du film, voir Amine pleurer, ou voir quelqu’un venir le réconforter. Mais non. On ne voit que Leïla être heureuse « enfin délivrée de Damien » et Amine être seul, sans pour autant que Leïla semble déconner vis-à-vis de son fils.

Les intranquilles #3; Une rémission physique ??

Peut-être aurait-il été plus pertinent de mettre le focus du film sur l’enfant plutôt que sur la mère, car nous arrivons maintenant à l’un des points les plus négatif du film, la sur-représentation du regard de la mère, de ses souffrances, de ses difficultés, et l’absence tant intradiégétique qu’extradiégétique de contre-discours face à ses propos, ses violences, ses abus.

Il y a un déséquilibre entre les actions de Damien, qui sont marquées dans le film comme étant malsaines, et celles de Leïla qui ne sont jamais marquées comme étant malsaines tant dans la manière dont le film est tourné que dans les réactions des autres personnages. On pourrait croire que l’effritement de leur relation explique le fait qu’il n’y ait pas de jugement, mais c’est plus le déséquilibre entre le traitement des actions de Damien et celles de Leïla qui pose problème. Dans certains cas, le film semble même faire porter sur Damien les problèmes de Leïla. Lorsqu’elle lui indique que « ça fait deux ans que je ne prends plus soin de moi » alors qu’il est en train de parler de la difficulté de sa maladie, nulle part dans la conversation ou dans la réalisation peut-on voir que Leïla s’enferme dans son rôle et rejette ses propres torts sur Damien. Car fondamentalement, ce n’est pas Damien qui empêche Leïla de prendre soin d’elle, mais bien Leïla qui est responsable de ne plus le faire, sans même que Damien lui demande quoique ce soit – que ce soit de prendre soin d’elle ou de ne plus prendre soin d’elle.

La partie crise est aussi bien représentée que la partie rémission l’est mal. D’une part l’hospitalisation se réduit à une courte scène dans une clinique quatre étoiles au guide Michelin, très loin de la réalité des hôpitaux psychiatriques, mais en plus, aucun psychiatre, aucun soignant, aucun autre malade n’est présent. On ne sait pas combien de temps cette hospitalisation a duré, on n’a aucune information sur le ressenti de Damien, ce qui tranche avec ce que l’on voyait de ses émotions durant sa crise. En fait, après la crise, les effets secondaires des médicaments semblent exclusivement physiques, tant le film fait l’impasse sur les émotions et le ressenti de Damien. Jamais on ne saura s’il s’est senti coupable, honteux, s’il a peur que ça recommence. On ne voit pas le ralentissement intellectuel qu’ont pour conséquences ses médicaments, mais plutôt une rémission comme celle qu’on aurait après une très mauvaise grippe. Physiquement, il ne parvient pas à sortir de son lit, à se faire manger, à prendre son bain. Même la scène où il ne parvient pas à peindre… un non-concerné peut-il comprendre que c’est son esprit qui n’est pas capable de se concentrer pour créer et non son corps qui est trop fatigué ? Un non-concerné peut-il concevoir qu’en disant à son fils qui vient pour essayer de le faire sortir de sa chambre, qu’en lui disant « ferme la porte en sortant. » c’est le malaise d’être dans un état pareil qui le fait s’isoler, et non un rejet de son enfant ?

Sans émotion de sa part, sans tristesse, sans culpabilité, sans honte, il est impossible de comprendre l’impact réel des médicaments et de la sortie de la crise. Les personnes dans ce cas-là peuvent parfaitement être capable physiquement de se lever, de s’habiller ou de se doucher, sans pour autant avoir la capacité psychique pour le faire, et ces deux situations sont fondamentalement différentes. On aurait aimé que le film montre cet aspect de la maladie psychique, ce tourbillon d’émotion, douleur, honte, culpabilité, désespoir, regret, inquiétude, que ressentent les malades psys après une crise. Les effets secondaires des médicaments ne se réduisent pas à ceux d’un anti-inflammatoire trop puissant, mais agressent littéralement la capacité d’une personne à penser et à exprimer cette pensée. Mais le film ne parvient pas à donner une autre vision que celle d’un Damien abruti physiquement par les effets secondaires des médicaments.

On ne verra jamais la manière dont il vit le fait d’avoir mis en danger son fils ou d’être incapable de prendre un bain seul. On imagine bien la culpabilité ou la honte qu’une personne dans cette situation ressent, mais jamais le film n’en montre ne serait-ce que l’ébauche. Le ressenti de Damien sur sa crise n’existe tout simplement pas. Cette vision de la sortie de crise ressemble beaucoup trop à une maladie physique. Une montée de température, c’est la crise. Puis la convalescence. Mais dans le cadre d’une crise psychique, la personne a fait des conneries. Et c’est une différence fondamentale avec une maladie physique qui n’est absolument pas visible dans ce film.

Si on commençait le film au moment où Damien rentre chez lui et qu’on disait qu’il a eu le covid et a été en réanimation, personne ne pourrait remarquer la différence.

Les intranquilles #2; Psychophobie et évolution des relations

Et c’est dans cette quasi absence de psychophobie de la part de l’entourage que se trouve aussi un deuxième point positif majeur de ce film. Que ce soit le père de Damien, l’instituteur, ou même les passants, Damien n’est pas craint. Quand Damien arrive en crise maniaque dans la classe de son fils, tenant à proposer une sortie scolaire à l’instant même, l’instituteur se contente de lui dire non, de le sortir de la classe, et de le prendre dans ses bras quand Damien s’effondre sur lui. Il va ensuite réconforter le fils de Damien, conscient de la douleur et de la honte que le comportement de son père peut susciter chez lui. Le père de Damien est présent pour lui, n’hésite pas à l’accueillir chez lui. La scène d’ailleurs, n’est même pas évoquée. Il va de soi que Damien est le bienvenu chez son père. Son père lui fait confiance, comme il le dira à Leïla lorsqu’elle lui demande : « Est-ce qu’il a pris ses médocs ? » « Oui. C’est ce qu’il m’a dit. ». Il peut être inquiet pour son fils, il accourt lorsqu’il découvre l’ampleur de la crise, mais il ne l’étouffe pas, ne l’infantilise absolument jamais. Quand Damien veut lui rendre de l’argent prêté, son père commence par refuser, mais accepte finalement, en sachant très bien qu’ils sont en difficulté financière. Il le traite comme un adulte, et non comme un malade. Lors de la scène où Damien finit par s’enfuir face aux infirmiers, son père ne lui donne pas d’ordre, n’exige pas, ni ne cherche à le forcer. Il essaie de le convaincre comme on essaierait de convaincre un égal, et non un enfant.
Plus tard dans le film, le galeriste essaiera de persuader Leïla de ne pas traiter Damien comme un malade. Lorsqu’elle lui reproche de mettre la pression à son mari pour peindre, il est le seul à lui tenir un contre-discours à sa suspicion constante de rechute : « Il a besoin de peindre. C’est lui qui est venu me chercher, je ne vais pas lui dire non. » Il y a un respect professionnel autant qu’amical de la part du galeriste envers Damien. Ce n’est ni de la surprotection ni de l’insouciance ou de l’exploitation, mais simplement une relation entre deux professionnels, basée sur le respect et la confiance, une relation entre deux adultes, et non un adulte et un malade. Le collègue de Leïla voit aussi la situation comme « une crise », « un épisode » et non comme une définition de Damien. On peut voir la gêne de la boulangère et des clients lorsque Damien y vient en crise, mais on n’aura pas la sempiternelle (et trop souvent vue dans de nombreux films et livres) redite de cette scène avec Leïla qui prendrait des remarques ou reviendrait honteuse quelques jours plus tard pour s’excuser.
Il n’y a aucune scène où les enfants de la classe d’Amine se moquent de lui. Il a de nombreux copains avec qui il joue et rien, nulle part, ne laisse à penser que la vie de Damien, de son enfant ou de sa femme soit définie par les crises de Damien. Aucune scène de pathos compassionnel, que ce soit vis-à-vis de Leïla, d’Amine ou de Damien, aucune scène misérabiliste qui font trop souvent le refrain de ce genre de film. Le spectaculaire se réduit à sauter dans un lac à deux reprises, à acheter trop de choses à la boulangerie, à proposer une sortie scolaire, pas à dévoiler toutes les remarques, réflexions ou moqueries qui peuvent en ressortir.
On pourrait objecter que la vie réelle n’est pas toujours ainsi faite, mais doit-on vraiment montrer le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être ? N’est-il pas beaucoup plus beau et plus sain de montrer ce qui pourrait être, plutôt que de s’enfoncer à rechercher l’horreur de ce qui est. Il est tout aussi « militant » ou en tout cas « utile » en termes de lutte contre la psychophobie, que de montrer ce qu’il faudrait faire plutôt que de dénoncer ce qui est mal fait et que les concernés et leurs proches voient et subissent continuellement. Ce n’est pas mielleux, ni utopique, c’est juste une réalité qu’on aimerait mieux voir et qui semble crédible, qu’on pourrait presque atteindre. Comme me disait un ami : « j’aimerais voir un film romantique, aussi niais que ceux de mon enfance, avec un couple homosexuel. Je n’ai pas besoin de drame ou d’horreur, j’ai plus besoin d’imaginer et de rêver ce qui devrait être ». Ici, rien ne semble inatteignable ou utopique. L’instituteur ne prendra pas sa journée pour réconforter Amine ou Damien. Mais il prend un peu de son temps, et le fait avec tendresse. Ce n’est pas déplacer des montagnes, et cette vie de Damien et de ses proches, sans psychophobie de la part de la société, semble possible. La maladie de Damien n’a pas été lissée pour rendre le tout utopique. Au contraire, la crise est terriblement réaliste. Et c’est ça qui rend cette absence de psychophobie aussi crédible, car son absence n’est pas dissonante dans le récit. Et on peut toucher du doigt cette réalité où ce serait possible. On peut, sans difficulté, y croire.


On peut tout autant croire au fait que la relation entre Damien et son fils ne s’effrite pas au fur et à mesure du film. Au contraire, son fils l’aime, il aime son fils, et la maladie est incapable de briser leur relation. Si Amine a peur à certains moments, il n’est pas traumatisé par son père et c’est vers lui qu’il se tourne lorsqu’il a eu un problème de trac durant son exposé à l’école. Amine est capable de dire qu’il préférerait que son père soit hospitalisé, mais il exprime aussi le désir de rester avec lui lorsqu’il va bien, à la fin du film. On ressent très bien que lorsqu’Amine dit qu’il préférerait que son père soit hospitalisé, c’est pour que Damien aille mieux, et non parce qu’il a peur de lui. Il est terrifié en voyant la scène où sa mère et son grand-père jouent le jeu de la crise de Damien en attendant que les infirmiers arrivent. Mais il essaie aussi de faire rire ses parents, après, en rejouant une scène de crise, dédramatisant son impact et permettant à ses deux parents de rire ensemble. Cette scène montre très bien le vécu de l’enfant, ses tentatives pour rapprocher ses parents, et sa manière aussi de se protéger, sans tomber dans le cliché de l’enfant traumatisé par son père malade. Au contraire, il essaie de l’aider durant sa rémission, et il veut passer du temps avec lui par la suite. Il cherche à le réconforter et l’aime profondément.
Il reste aussi un enfant, et ne tombe pas non plus dans le cliché de l’enfant ayant dû grandir trop vite et assumer le rôle de l’enfant-soignant. Il reste, du début à la fin, un enfant, avec sa tristesse, ses joies, ses révoltes et son amour pour ses parents que rien ne semble pouvoir briser. Ça aussi, ça fait du bien. La maladie ne signifie pas la destruction de l’entourage, des enfants et des proches. Ici, la relation entre Damien et Leïla, qui s’effrite, est contrebalancée par la relation entre Damien et Amine qui demeure la même du début à la fin. De manière générale, Amine est le personnage le mieux écrit du film, sans doute du fait que Joachim Lafosse ait été dans sa situation. Il est enfantin, touchant, révolté, grognon, joueur, rieur, farceur. Il est un enfant qui aime ses parents, et non une victime, un traumatisé de la maladie de son père. Il souffre de la situation, il est inquiet, mais il n’est pas brisé ni ne perd son innocence. Il n’est pas un témoin impuissant devant l’effondrement de la relation entre ses parents. Il se révolte, contre son père comme contre sa mère. Il essaie de les faire rire, leur demande de l’aide. Bref il reste un enfant, ni victime ni enfant ayant dû grandir trop tôt.

Les intranquilles #1

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Les Intranquilles, le dernier film de Joachim Lafosse est sorti au cinéma dernièrement. Sélectionné au festival de Cannes, salué par la critique, il évoque l’histoire d’un couple et de leur enfant, lors d’une crise maniaque du père, bipolaire, et les conséquences de la maladie sur la famille. Ce film pouvait faire peur par son synopsis, le père étant un artiste-peintre, qu’on aurait pu craindre être le cliché du génie torturé par sa folie, ou encore du génie à qui l’on pardonne sa violence ou ses abus du fait de sa maladie. La critique de l’Utopia (celle qui nous a amené à aller le voir) mentionnait un homme en déni de sa maladie, avec un entourage solidaire, ce qui faisait peur de voir également un film sur l’épuisement des proches par les personnes ayant des maladies mentales.

Malgré cette peur, le film présentait également quelques lueurs d’espoirs dans son processus créatif. Les acteurs donnent leurs propres prénoms à leurs personnages et ont participé à l’écriture des dialogues. Les toiles sont pour partie des créations de l’acteur lui-même. L’équipe a également rencontré des personnes concernées. Enfin, l’enfance du réalisateur ressemble fortement à celle du film, entre un père bipolaire et une mère qui peine à rester amoureuse, selon Télérama. Le fait que le film soit centré sur le cadre familial et ses satellites (amis, collègues, enseignant, etc.) permettait d’espérer de ne pas tomber dans les écueils d’un individu fou face à la société, comme on pouvait le voir dans un « Joker » aussi réussi le film soit-il. Le film pouvait alors explorer en finesse les rapports humains d’un individu intégré à la société, avec une famille, des amis – et non d’un solitaire isolé et rejeté.
Au final, nous sommes allés le voir, tentés et inquiets, intrigués et précautionneux. Le résultat est mitigé. Véritablement mitigé, car s’il y a des points sur lequel le film échoue complètement, d’autres, au contraire, sont magistralement réussis, et d’autres sont nettement supérieurs à ce que l’on voit habituellement.



Pour l’exploration en finesse des rapports humains d’un individu, malade et intégré à la société, le film est une réussite qui contraste vivement avec ce que l’on a l’habitude de voir. Damien a une femme et un enfant, avec lequel il a de bons rapports. Il a des amis qui viennent chez lui, qui lui confient leurs enfants. Il travaille, gagne sa vie et est reconnu dans son art. Il est intégré dans son village, connaît l’instituteur, est proche de son père, bref sa vie ressemble à celle de n’importe qui. Sa maladie ne l’a pas empêché d’avoir construit une vie.
Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, il n’est pas violent, mais également, on ne lui passe pas toute ses lubies parce qu’il est un génie ou parce qu’il est malade. Il n’est pas rejeté, et n’est pas seul face à sa maladie. Il n’est pas craint, ni quelqu’un qui est en train de sombrer, mais une personne malade, qui a une crise, puis s’en remet. Sans spectaculaire, sans misérabilisme, sans pathos. Sa vie n’est pas atroce. Il ne perd pas son travail, ne s’effondre pas. Ça ne se finit pas par un suicide du fait de sa maladie. Elle n’est pas une simple descente vers l’enfer. Et ça fait du bien. Voilà une représentation bien plus réaliste et crédible de ce qu’est la bipolarité, ou la maladie psychique et la crise en général. Ce film est la capture d’un instant de crise, de ses conséquences, mais qui ne définit pas l’individu, ni ne ruine sa vie. La fin, abrupte, douce-amère, ne termine rien, mais représente bien la vie qui va continuer, tant pour lui que pour ses proches. C’est un événement, pas une condamnation à mort.

La phase maniaque, elle, est représentée très finement dans son développement. Certains trouveront le début trop lent, d’autres au contraire y verront une installation subtile des facteurs déclencheurs de la crise. Qu’on ne s’y trompe pas, le film montre très bien les facteurs externes au déclenchement des crises. La pression financière qui fait s’épuiser Damien au travail, un déménagement fatiguant physiquement et moralement. Le covid, en toile de fond, est évoqué comme poids financier supplémentaire pour quelqu’un qui a dû vendre ses œuvres à des particuliers, ne pouvant plus exposer et vendre par le circuit traditionnel. Le fait qu’ils vivent dans le spectre de ses anciennes crises, avec des rappels de son galeriste, de sa femme, qui ressemblent, a posteriori, autant à de l’inquiétude légitime qu’à une prophétie auto-réalisatrice.
Le film commence par une scène étrange, Damien et son fils Amine se baladent en mer à bord d’un bateau, discutent, plaisantent, puis, Damien laisse son fils rentrer avec le bateau, pour revenir à la nage. On comprend assez vite que ce n’est pas quelque chose d’absurde dans la vie de Damien et de son fils. Leïla non plus n’est pas choquée outre-mesure de voir son fils rentrer seul à bord du bateau. Elle est inquiète, s’enquiert de savoir s’il a eu peur, là où l’enfant, lui, semble content et même fier d’avoir conduit le bateau. Petit à petit, tout se craquelle.
Mais ce sont de légers détails qui s’installent : une agitation, des insomnies, une suractivité et jamais on ne tombe dans de la violence volontaire. Damien finit par mettre en danger son fils par sa conduite dangereuse, et on peut voir, à cet instant, la peur d’Amine, se trouvant à l’arrière de la voiture. Cependant, Damien n’insulte pas. Ne casse pas. Ne Hurle pas. Ne brutalise pas. Il peut être sec. Il peut être agressif, notamment quand les infirmiers viennent le chercher, ou quand sa femme essaie de l’empêcher de monter dans sa voiture alors qu’il n’est clairement pas en état de conduire. Pour autant, dans ses moments de folie, il reste lui-même. Il ne se transforme pas en une autre personne qu’on ne reconnaîtrait plus. Il aime les enfants, donc va sauter dans le lac à plusieurs reprises pour attraper des poissons afin de les amuser. Il est peintre, donc peint des nuits entières jusqu’à l’épuisement pour offrir à sa famille une installation artistique. On le voit chanter avec sa femme dans la voiture, scène très belle où tout se passe bien. Plus tard, on le voit chanter à tue-tête avec la radio à fond, en pleine nuit, alors qu’il peint, sans même réaliser le problème. Lorsque sa femme éteint la radio, on ne tombe pas dans l’écueil de le voir violent envers elle. Au contraire, il continue, simplement, de peindre et de chanter. Après avoir fui les infirmiers, il revient, simplement, chez lui, se couche et prend son fils dans ses bras. Sans violence. Avec la même tendresse que celle qu’on voyait de sa part jusque là.
C’est lui, en trop, trop loin mais c’est toujours lui. Et ça, c’est extrêmement important et rare dans les représentations. Le spectateur reconnaît la même personne. Et les autres personnages ne le voient pas comme s’il était quelqu’un d’autre, dangereux, inquiétant, dont il faudrait s’éloigner ou se méfier.