mercredi 22 mars 2017

Tutoriel

Comme au sortir d’une cinématique
le jeu vidéo reprend
le soleil se lève
midi seulement,


voilà que je reviens
accablé d’histoire
au milieu des mémoires
d’un autre qui fut mien.


Voilà les souvenirs
qui s’épanchent à mes oreilles
Et mon esprit déboussolé
cherchant les contrôles usuels.


Voilà le z qui avance
Et le d qui recule
Les mains entre dans la danse
un soupçon de ridicule
à ne pas comprendre


tout ce temps passé
à exister
pour ne plus savoir
rentrer dans son histoire.


Voilà les réveils
qui pleuvent et qui se brisent
Des silences coutumiers
à se re chercher.


Et l’on parle et l’on rit
Et l’on passe le tutorial
Encore et encore
les années s’envolent.


Avec ce soupir
Qui brûle les idéaux
Qui brouille le reflet
Et brise les désirs.


Voilà, réinventé
Un jour chêne
qui s’enfuit vers son gland
replanté
réincarné
sans mouvement.

mercredi 29 juin 2016

Milieu militant, débat et méthode du choc

On va poser rapidement les bases de ce que j'appelle méthode du choc. c'est un procédé rhétorique visant à provoquer un choc chez la personne en face pour lui faire prendre conscience du mal-fondé de sa position ou de ses propos. La méthode est simple, on fait un amalgame entre cette personne et une ou plusieurs autres que les deux désapprouvent. Un exemple typique de méthode du choc est très courant dans les films/séries et c'est le "tu ressembles à papa/maman" venant d'un membre d'une famille à un autre, ce qui fait réagir la personne et l'aide à se remettre en question. La définition étant posée, voici le problème.

La méthode du choc est celle qui intervient lorsqu'il y a manque d'arguments, et surtout trop de mauvaise foi (considérée ou réelle) de la part de l'autre. C'est une méthode "ultime" afin de briser la réticence d'une personne à tout nouvel argument. En bref, c'est la fin de l'argumentation et du débat. C'est un complet all-in. Soit ça marche, soit c'est terminé, il n'y a plus de véritable retour en arrière, le débat sera stérile.

Le problème de ce procédé rhétorique est que pour fonctionner il faut une base commune forte en terme émotionnelle ou de valeurs, et qu'il nécessite un très faible nombre d'individus impliqués. La méthode du choc n'a aucune place dans un débat avec des dizaines ou des centaines de personnes. Lorsque ceci advient, le choc en question est complètement dilué et il se trouvera forcément au moins une personne qui ne se remettra pas en question, ce qui va faire poursuivre les dissensions... avec une brisure quasi-définitive vu qu'il n'y a plus d'arguments après.
D'autre part, si la méthode en question est trop utilisée, elle perd son caractère choquant et au lieu de permettre à des individus de réfléchir, elle fait au contraire baisser le caractère choquant d'une situation. C'est ce qui s'est produit avec le nazisme et le point godwin. Petit à petit, on en est venu à ne même plus faire attention aux nazis, et à oublier qu'il y en a toujours ça et là. Le fait que le nazisme ait été continuellement utilisé comme méthode de choc, l'a transformé petit à petit en ce point godwin, lequel contribue très largement à la perte de lutte contre le nazisme.


A l'heure actuelle, dans le milieu militant, la méthode du choc est de plus en plus utilisée. Une personne met en parallèle les Non-binaires et les mascus qui grimpent au grue. Qu'est-ce sinon cela ? L'analogie n'a pas été faite par hasard. Le but était bel et bien de faire réagir, de faire "buger" car dans le milieu le second est vu comme négatif de façon commune. De l'autre côté, on insulte de terf, qui, vu que l'on a affaire à une discussion interne au milieu trans, est du même ordre d'idée. Mais ça ne marche pas. Ces actions sont des abandons purs et simples du débat. Alors on peut venir gueuler au tone-policing tant qu'on veut, y a un moment faut distinguer le fait de dire qu'une chose ne tient pas du débat et vous dire de ne pas le faire. Vous faites ce que vous voulez. Mais ne venez pas dire que vous débattez dans ce cas-là. Si vous considérez que c'est votre manière de vous défendre, pas de soucis (encore que j'aimerais bien comprendre comment un long texte rationnel et posé puisse se justifier d'avoir un accès de rage arhum) mais ça n'est pas du débat et à moins que votre adversaire ait des alliances avérées avec des mascus la comparaison est totalement déplacée dans le milieu militant.

La méthode du choc, encore une fois, possède plusieurs avantages. D'une part elle peut permettre, justement, de couper les ponts émotionnellement avec une personne lorsque celle-ci dépasse une ligne en lui posant une sorte d'ultimatum basé sur un vécu commun ou des pensées qu'on suppose commune. De plus, elle peut permettre de faire réagir la personne en face sur cette même base, du fait du rejet et du choc qu'elle implique. Mais c'est avant tout une stratégie d'échec du débat, complètement all-in et focalisée sur l'émotionnelle, ce qui n'a aucun sens sur Internet face à des dizaines ou des centaines de lecteurs, et en a encore moins lorsqu'ensuite on rationnalise (ce qui est extrêmement courant) cette pensée en développant l'analogie pour la justifier. Evidemment, cet article vient du débat en cours sur les non-binaires et les exemples en sont tirés parce que... j'ai une mémoire de merde et que j'en ai pas d'autres qui me viennent. Mais à chaque gros débat interne la méthode du choc est réutilisée. Des personnes avec des troubles psys avaient déjà été insulté d'être de "vrai psys d'HP" dans un large débat qui avait eu lieu je ne sais plus où concernant le droit de forcer une personne à prendre des médocs. Peu importe où vous vous situez dans ce débat, c'est contre-productif de réagir ainsi. On peut admettre et assumer la non-productivité, mais c'est rarement le cas. Le fait de rationnaliser ensuite son argument est une des nombreuses preuves que bien souvent, on suppose qu'on est productif et on se refuse à ne pas l'avoir été.
On peut dire de la merde sous la colère. On peut aussi considérer qu'on a le droit. Je ne suis pas ici en train de faire la morale sur x ou y et je ne vise clairement pas les personnes qui ont tenu ces propos. Je dis juste: faut assumer et rester cohérent. Si le but était d'être constructif, faut s'excuser et pas continuer. Si c'était des propos de colère, on peut s'excuser ou, si l'on l'est toujours, les assumer et assumer le refus de débat. Simplement: restons cohérent.

lundi 23 mai 2016

Les mots ne sont pas si importants

Pendant mon mois de repos, j'ai réfléchi à pas mal de choses. Cela faisait un bout de temps que j'étais un peu gêné par la manière dont, dans certains milieux militants que je fréquente, on s'attache au langage et à sa déconstruction. Il faut dire aussi qu'autour de moi, il se trouve des personnes auxquelles je tiens profondément qui sont plus que sceptiques à ce sujet, dont certaines, qui, tout simplement, ont abandonné toute idée de militantisme ou même d'information du fait d'un état psychique trop fragile et des réactions trop violentes, ou simplement de l'incapacité à résister à la pression à l'idée qu'un mot mal placé puisse complètement anéantir toute une pensée.



j'ai vu à plusieurs reprises des cas où la reprise sur les mots était fait à des personnes n'ayant aucun lien avec le militantisme, et ce, de façon directe voire même virulente. Ça ne peut (quasiment) pas marcher. L'idée que le langage sert l'oppression suppose de nombreux prérecquis. Il faut tout d'abord s'ôter de l'esprit que l'oppression est une affaire de bons ou de mauvais sentiments, d'amour ou de haine, bref, de relations interpersonnels, et concevoir qu'on a affaire à un fait social qui s'intégre dans chaque aspect de nos vies et modifie constamment les existences de tous les individus au travers de micro et de macros agressions depuis des siècles. Une fois qu'on a réussi à sortir de cette idée, on peut commencer à discuter du fait que les mots sont importants, et qu'il serait utile de chercher à s'occuper du langage pour limiter le conditionnement dont celui-ci est responsable.
Réagir immédiatement à un propos, hors milieu militant est, à mon sens, délétère. Les mots sont importants, mais uniquement du fait d'une certaine base de réflexion que l'on possède. S'attaquer à eux frontalement avant de s'attaquer au reste, c'est risquer un rejet pur, simple et définitif. Je dis bien de façon directe, parce qu'il y a de nombreuses méthodes indirectes qui permettent de le faire. « Nan mais il faudrait le foutre en HP lui. » « Hé, l'HP c'est pour aider des gens qu'en ont besoin. Fous le dans une poubelle lui plutôt. » c'est une façon indirecte, et relativement efficace.
Lorsqu'on parle efficacité des réactions en situation hors-militants, l'une des premières réponses reçues est « tone policing » et « j'attends juste de la décence. ». Là encore, j'y retrouve le syndrome du martyr dont j'avais parlé dans un ancien article. Des personnes n'hésitant pas à foncer dans le tas, et subissant, de ce fait, un énorme get-back dans la gueule, mais satisfaites d'une certaine radicalité. Il n'y a pour autant rien de mal à parler de ce qui fonctionne le mieux, rien de mal à chercher à se ménager dans ses rapports avec les autres, sans pour autant laisser passer tout et n'importe quoi. Mais bon, ça, j'ai envie de dire, chacun son problème au final. Le truc qui me chiffonne est un peu plus costaud en fait.


l'idée que les mots sont vecteurs d'une oppression vient, justement, du fait que l'on parle de la construction du langage et du caractère global d'une oppression, et non, simplement d'un rapport entre des individus. A partir de là, si on utilise un terme opppressif d'un texte pour le critiquer ou le dénigrer, on fait, je pense, un contre-sens pur : on ramène le global à l'individuel.
C'est d'ailleurs la première des défenses utilisées par celles et ceux qui emploient ces mots. « Mais je ne le pensais pas comme ça. » Et c'est vrai. Il est évident que rare sont les personnes qui pensent à des troubles psys quand, face à quelque chose d'étonnant iels s'écrient « c'est dingue ». De même, les personnes pensant à une vulve en s'écriant « quel con » ne sont pas la majorité. Parce que nous n'apprenons les raisons d'existence et l'étymologie des mots que des années après les avoir découvert pour la première fois. Nous fonctionnons par mimétisme dans notre apprentissage.

Est-ce que cela veut dire que toute réflexion sur les mots est sans intérêt ? Au contraire, justement. Il y a nécessité de créer des alternatives au langage et à son conditionnement, nécessité de l'étudier, le décortiquer etc. Mais on parle ici du langage de façon social, pas individuel. Si on dénigre une personne ou un propos pour un terme, au final, on agit comme si c'était l'individuel le problème, et non le systémique, donc on utilise le fait que le problème soit systémique et non individuel pour rejeter la faute sur l'individu et non le système. Le serpent se mord la queue.

Le langage est important, les mots, pas tant que ça.

dimanche 7 février 2016

Prendre soin de soi

Prendre soin de soi est important. Cela semble aller de soi, pour autant, dans le militantisme, cette idée est profondément sous-estimée. Il y a tout d'abord, dans le milieu militant, une tendance viriliste à être solide, puissant-e, à tenir dans la durée face aux micros-agressions, à la mauvaise foi et aux agressions tout court d'ailleurs. Ce virilisme ne naît pas d'une volonté d'être meilleur que les autres (même s'il peut s'y adjoindre) mais plutôt d'une volonté de combattre un système cherchant à briser, et donc à se montrer inbrisable, ce qui offre la sensation de le « battre » là où bien souvent, on se retrouve plus face à des moulins à vent insupportables. Il y a le fait aussi que prendre soin de soi, ça veut dire aussi parfois partir un peu en arrière, prendre du temps pour soi. Or cette idée de prendre du temps pour soi se retrouve face à l'idée couramment répandu que seuls les privilégiés peuvent se le permettre. Qu'une femme ne pourra pas prendre de temps pour elle sans vivre de misogynie. Ce qui est vrai.

Pour autant, est-ce qu'il faut imaginer qu'il ne faut pas prendre de temps pour soi, comme dans une sorte de solidarité ? A cette question beaucoup répondront « non », mais agiront « oui ». Prendre soin de soi, cela signifie aussi être indulgent vis-à-vis de soi-même, et cette idée entre en contact avec la considération que les personnes concernées sont les plus à même à s'exprimer sur un sujet. Aucune contradiction ? Certes, pas en apparence. Comme auparavant, cela glisse vers la considération que cette indulgence proviendrait du statut de privilégié, et donc qu'elle n'est pas acceptable. Là encore, le virilisme s'exprime dans cette volonté de perfection.

Prendre soin de soi est sous-estimé à trois niveaux. Le premier, est son impact sur sa propre capacité à être militant. Le second est son impact sur la capacité des autres à l'être. Le troisième est son impact en terme d'oppression.

Lors de sa venue à Bordeaux, Sophie Labelle (créatrice de la BD assignée garçon) avait parlé du fait que le militantisme dure en moyenne 5ans chez les personnes, ce qui créé des générations extrêmement courtes, s'enchaînant les unes derrières les autres. C'était la raison pour laquelle elle avait voulu créer quelque chose à transmettre. Je pense également que le manque de soin envers soi-même peut fortement jouer dans cette difficulté à tenir dans la durée. Face à toutes ces violences, on est chêne ou roseau. Soit on tente d'être inbrisable, et on finit par s'effondrer et arrêter, soit on prend du temps pour plier et on peut sans doute tenir plus longuement. Le fait de ne pas prendre soin de soi, qui est directement lié au virilisme, est un facteur de destruction de la personne.

Cela a, de fait, plusieurs impacts. Le premier étant l'effet « martyr ». Sur des forums d'entraide, on l'a déjà vu à de nombreuses reprises, cet instant où deux personnes se lient très fortement dans une relation de co-dépendance, où l'une est censée sauver l'autre et l'autre être sauvée. Dans ces relations, celle qui sauve se retrouve souvent entraînée au fond, et, de ce fait, devient agressive vis-à-vis de celle qu'elle est censée sauver, la faisant plonger plus encore, etc... De la même manière, l'agressivité des militant-e-s peut atteindre des sommets. Je ne suis pas ici, je le précise, en train de pointer du doigt l'agressivité en elle-même de façon globale, mais en train d'inviter chacun à réfléchir sur sa propre agressivité, à voir dans quelle mesure celle-ci est salutaire, ou dans quelle mesure elle est la conséquence d'un manque de soin de soi, et de cet effet martyr de la cause. Sur ce point, d'ailleurs, j'aimerais mettre en avant qu'en légitimant la colère des personnes concernées, on a établit un lien colère ↔ souffrance, qui, dans un système viriliste, invite à être en colère pour légitimer sa souffrance, ceci s'ajoutant donc à l'effet martyr. Mais encore une fois c'est une question à laquelle je ne peux répondre que pour moi-même, et c'est bien le but de cet article, inviter à l'introspection. Cet effet martyr a pour conséquence à la fois une auto-destruction de la personne, mais également une violence envers d'autres personnes, et je ne parle pas ici de personnes privilégiées, mais bien de personnes subissant la même oppression, qui, face à la violence, vont se détourner pour, elles, prendre soin d'elles.

Le troisième point, est, à mon sens, le plus important de tous : le côté oppressif qui découle de ces schémas. De ce dont je parlais au paragraphe précédent découle le fait que, dans une société qui est violente vis-à-vis d'individus, en ne prenant pas soin de soi, au final, en créant des modèles de rejets de la société qui sont des modèles de martyrs, modèles qui rebutent d'autres personnes concernées, on recréé le schéma social qui veut que celleux s'opposant à l'ordre établi vont le payer, et on confirme cette idée qu'il faut plier l'échine ou souffrir. Ne pas prendre soin de soi en tant que militant est une recréation des violences de la société.

Parallèlement à cela, il y a une dérive que je remarque également : le vol de la places des concernés. Dans ce schéma extrêmement violent, où l'individu prend pas mal dans la gueule, il est fréquent de voir deux choses se produire. Tout d'abord, de la colère vis-à-vis de propos oppressifs d'une oppression que l'on ne vit pas, et également une pseudo-radicalité consistant à tirer une fierté militante de dégager de son entourage les personnes non-safe.

J'étais persuadé d'avoir écrit un article sur mon rejet de la colère chez les alliés, mais je ne le trouve plus, aussi vais-je en parler ici. Si je pense que la colère peut être parfaitement légitime chez une personne concernée, je pense qu'elle est totalement inacceptable chez une qui ne l'est pas, et que c'est là aussi que l'on peut voir la différence entre allié-e-s et complices, les premiers montrant leur présence, les seconds travaillant à faire avancer les choses. Le fait de se mettre en colère face à quelque chose que l'on ne subit pas, c'est aussi un vieux relent de cette idée d'universalité, qu'on est tous humain. Comme j'en parlais plus haut, le lien souffrance ↔ colère est ici inversée, la colère servant de méthode de légitimation de la souffrance, souffrance qui n'est pas là. Parce que nous ne parlons pas, quand nous parlons de la souffrance légitimant la colère, du dégoût du jour, de la douleur, mais bien des agressions constantes qui martèlent une vie comme un refrain, bref, de la souffrance d'une personne concernée, et pas d'une personne qui ne l'est pas. Ici encore, le but n'est pas de pointer toute personne se mettant en colère concernant une oppression qui n'est pas la sienne, mais de délégitimer cette colère. S'il peut arriver à toute personne non-concernée de s'énerver, là où une personne concernée en a le droit, une personne ne l'étant pas fait une erreur, erreur qui peut être excusée selon la personne en face, mais qui reste une erreur. (Pour la petite réflexion perso, je pense que notre cerveau cherche un moyen de prendre soin de lui, mais n'y arrivant pas, il utilise un moyen détourné, car il est plus facile de débattre d'une violence qu'on ne vit pas que d'une violence qu'on vit, de cette manière, on arriverait à se "protéger" de façon fucked-up, un peu comme l'AM peut être un moyen de se protéger d'envie suicidaire, et la colère étant déjà un moyen de protection en soi, on arrive à écran total double protection. (désolé il est 22h30 je suis réveillé depuis 3h30))

La pseudo-radicalité consistant à tirer une fierté militante de dégager de son entourage les personnes non-safe est également très souvent indiqué comme étant fait parce que ne pouvant plus supporter la personne. On la retrouve dans la « blague » de dire à quelqu'un « dégage le/la » quand la personne vient demander un avis/un conseil sur la manière de gérer une violence de la part de proches. On est pourtant dans un milieu où l'on SAIT que les blagues sont souvent un moyen de coercition, mais ces blagues ne sont jamais pointées du doigt. Les personnes indiquant directement leur fierté à dégager les autres sont rares, mais beaucoup font référence à leur difficulté à gérer les propos X/Y d'une personne, ce qui fait qu'au final, elles agissent comme si elles souffraient autant que si elles étaient concernées.

N'y a-t-il aucun cas où la colère face aux propos d'une personne ne justifie de la dégager ? Bien évidemment que si. Lorsqu'on débat d'un sujet qui nous tient à coeur, il peut arriver qu'on s'énerve, surtout si la personne en face a des propos insupportables, est méprisante, insultante ou autre. On peut dégager quelqu'un parce qu'on ne supporte plus sa mauvaise foi. On peut également la dégager pour prendre soin de soi, justement. Encore une fois, l'idée ici n'est pas de dire « tout ça est mauvais », mais d'inviter à réfléchir sur le sujet, d'inviter à analyser la manière dont le virilisme dans le milieu militant, et l'absence de soin de soi sont dangereux, à tous les niveaux.

Prenez soin de vous, c'est vital pour vous et pour le militantisme. (et ça fait mal au système, dash 3 en 1)

dimanche 13 décembre 2015

La génération chochotte t'emmerde

Cet article fait référence à celui-ci; une interview de Bret Easton Ellis, un des auteurs que j'apprécie vraiment concernant les "millenial", la "génération Y" qu'il surnomme la "génération chochotte".

Sans aucun doute pourrais-je faire un jeu sur ce texte et présenter ta génération avec ce petit oeil cynique et condescendant, mais vois-tu, tu as raison, je suis hypersensible, et je le revendique. Le cynisme de ta génération lui a permis de collecter les richesses qui lui ont été filée, tout en refusant toute forme de responsabilité. Le cynisme n'est rien de plus que le masque que tu as mis sur ta lâcheté et ton refus d'agir de quelque manière que ce soit, à l'instar des personnages de tes romans qui se laissent sombrer dans un ennui suicidaire et sans lendemain. Qu'il est facile de se déclarer blasé et de regarder ceux qui se débattent avec l'oeil froid.

Qu'il est aisé d'exiger des autres qu'ils "reconnaissent la réalité du monde" quand cette réalité signifie "j'ai eu une vie relativement simple, et vous allez en chier pour avoir la moitié". Qu'il est facile de cracher à la figure d'une souffrance dont on n'a aucune idée de ce qu'elle signifie, puisque vous êtes nés dans un monde où la vidéo-caméra apparaissait à peine, et qu'Internet n'a intégré vos vies qu'une fois que vous étiez adultes, parfaitement formés. Qu'il est impressionnant de voir que même un suicide n'est pas suffisant pour que vous vous remettiez en question.

Et sans doute est-ce cela qui caractérise le plus la génération X dont vous faites partis: une incapacité à se remettre en question, et la sensation, comme l'expliquait Vsauce, d'être plus intelligent que les anciennes générations et plus sages que les nouvelles. Cette incapacité à saisir l'évolution de la société et le changement majeur qu'a été internet dans nos vies, le fait d'opposer le cyber harcèlement aux "violences bien réelles". Bien sur, vous ne pouvez juger Internet qu'au travers de vos yeux d'adultes, car adolescent, cela n'existait pas, n'est-ce pas ? En vérité, vous pourriez aussi ne pas juger et admettre votre ignorance. Mais voilà, admettre l'ignorance, c'est comme avoir des émotions, c'est sortir du "blasé cool", ça n'est pas du tout votre tasse de thé. Car la réalité est là: le monde dans lequel nous évoluons n'est pas le votre. Plutôt que de le juger avec vos yeux, vous feriez mieux d'écouter. Mais là encore, ça n'est pas votre tasse de thé.

Que vous voyez notre génération comme "confiante et positive" a été le coup de grâce je crois. Peut-on véritablement être aussi aveugle et imbu de soi-même que l'on se trompe à ce point sans même un seul instant laisser sous-entendre que l'on puisse se tromper ? Ma génération n'est pas confiante. Ma génération n'est pas positive. Ma génération est terrifiée. Terrifiée par le monde anéanti par les BabyBoomers et que votre génération a laissé couler, tranquillement installé dans son fauteuil de blasé et de cynique. Nous sommes hypersensible, mais comme toujours, vous jugez que cela vient d'un narcissisme que vous rejetez sur les Babyboomers. Et vous, au milieu, comme toujours, cool, blasé, cynique, vous n'y auriez aucune part ? Ô l'arrogance des couards m'impressionnera toujours. Ma génération est hypersensible car elle hérite d'un monde en ruine, tenu d'une main de fer par les Babyboomers et la génération X, aucun des deux n'ayant la moindre envie de s'occuper des ruines et nous sommes en larmes devant le travail que vous nous laissez et l'impuissance que nous avons à y faire quoique ce soit car c'est vous qui avez le pouvoir.

Nous nous montrons comme positif, à l'image de la chanson, que vous ne connaissez sans doute pas, car Française "Alors on danse" de Stromae. Nous n'avons pas le choix, si nous ne sommes pas positif, nous nous effondrons. Nous nous montrons confiant, non par narcissisme, mais par nécessité. Parce que vu l'état du futur que vous nous laissez, on a intérêt à le faire, sinon on va se décourager. Alors forcément, on s'accroche au maximum. On veut des like. On veut de l'attention. Oh, et, important, on s'en cogne de la votre. On veut nos like, notre attention, celle entre nous, de la génération Millenial. Peut-être ça ce qui vous donne l'impression qu'on est narcissique: on ne pense pas d'abord à vous.

Qu'il est fascinant de voir que pour votre génération, il y a ce besoin quasi maladif du négatif. Quand je lis que vous vous inquiétez de ce qui va arriver à la culture si on arrête de parler du négatif, je comprends à quel point il y a un fossé entre vous et moi. Ne comprenez-vous que vous nous en avez gavé du négatif ? Gavé, jusqu'à ce que nous soyons à deux doigts de nous noyer, et que c'est précisément à cause de votre négativité, de votre cynisme et de votre cool blasitude, que nous cherchons le positif. Vous êtes le négatif du passé, et vous avez pourri le futur également, main dans la main avec les Babyboomers. Oui, nous essayons de nous concentrer sur le positif, oui, nous avons besoin du positif, parce que ce que vous nous léguez, je le répète, ce sont des ruines.

En vérité, ce qui m'énerve avec vos propos, c'est qu'ils sont exactement et profondément le problème de votre génération. Une incapacité à toute forme de remise en question, une sensation d'être en dehors du monde et de n'avoir rien causé, d'être un simple observateur capable de juger ceux d'avant, ceux d'après, et même sa propre génération, mais résolument "en dehors" de tout ça, alors que vous, peut-être encore plus que les Babyboomers, êtes responsables de ce que nous sommes devenus. Vous nous regardez avec ce petit sourire condescendant et dîtes nous apprécier au final. Je ne pourrais pas vous renvoyer l'ascenseur. Je ne vous hais même pas de nous avoir laissé un monde de merde, vous en aviez reçu un de merde, présenté comme étant fait d'or. Mais oui, je vous hais d'avoir abandonné toute volonté de vous battre. Je vous hais de cacher votre lâcheté sous des dehors cyniques et désabusés. Et plus que tout, je vous hais d'être condescendant vis-à-vis d'une génération qui décide de batailler pour sortir du carcan vicié dans lequel vous et les babyboomers nous avez plongé.

lundi 7 décembre 2015

La sécurité, première des libertés (Lepen; 1992; Valls; 2015)

La formule a fait bondir un peu partout. Notre premier ministre a utilisé des termes qui venaient du FN. Mais, comme souvent, on s'arrête à cette diabolisation du FN (déresponsabilisation) qui empêche de voir le danger de cette formule.

La sécurité n'est pas une liberté. Je sais, ça choque, tant le mot "liberté" est à la mode actuellement, un mot tordu dans tous les sens qui finit par n'en avoir plus aucun. Liberté d'expression devient obligation d'écouter voire même obligation de fournir une tribune. Liberté de penser devient liberté de discriminer etc.
La liberté n'est pourtant pas la seule chose qui existe. Notre slogan "liberté, égalité, fraternité" l'indique bien. Ni l'égalité ni la fraternité ne sont, d'ailleurs, des libertés. Sinon on aurait écrit "liberté, liberté, liberté", et on s'appellerait les états-unis. Désolé, je digresse.
Je pense qu'il est temps de rappeler ce qu'est une liberté. Et, si l'on cherche un peu partout, on pourra, sans aucun doute trouver des définitions complexes sur la possibilité "d'action ou de mouvement sans contrainte", ou la "possibilité d'agir selon sa volonté seule". Hé bien, je vais faire simple pour ma part. La liberté est un droit, un droit particulier en ce sens qu'il vous est accordé par une autorité. Je dis bien "accordé". En d'autres termes, la liberté c'est simplement le fait de dire "tu peux, je ne t'en empêcherai pas."
Vous êtes parfaitement libre de gravir le mont blanc. Peut-être n'en avez-vous pas la condition physique, mais vous en avez la liberté. La sécurité, quant à elle ne peut pas être "accordée". On n'accorde pas à quelqu'un la sécurité; On peut s'assurer de faire en sorte que la personne vive en sécurité, mais on ne peut pas lui accorder.
La sécurité se garantit plus ou moins, comme l'égalité, mais elle ne s'accorde pas, car la sécurité n'est pas du fait unique de l'état. Là où la liberté a été remise à l'état (il créé des lois qui les limitent et donc en fait la définition), l'insécurité ne vient pas seulement de l'état. Si l'état pourrait accorder la sécurité face à ses propres forces de l'ordre, il ne pourrait pas, en revanche, accorder cette sécurité dans la globalité. Il peut juste travailler à la garantir.

Voici donc pourquoi, basiquement, la sécurité n'est pas une liberté. Mais ce n'est pas qu'un simple jeu de sémantique. En disant que la sécurité est la première des libertés, on invite à considérer que limiter les libertés pour garantir la sécurité n'est, au final, pas limiter les libertés, puisque, la sécurité en étant une, alors on ne fait que transvaser d'une liberté à l'autre. Or, justement, ce n'est pas le cas. La sécurité n'est pas une liberté, et lorsque l'on limite les libertés pour sécuriser, on ne fait pas que transvaser, on supprime bien des libertés. Et ce n'est pas un hasard que ce genre de propos ressorte actuellement, alors que la France entre dans une terrible ère sécuritaire.

Parlons en d'ailleurs de cette ère sécuritaire. Le mot "sécuritaire" fait peur à certains, à d'autres pas, mais j'aimerais attirer votre attention que l'état, comme la plupart des individus, confondent sécurité et soumission. A l'heure actuelle, en France, un peu partout, des millions de personnes acceptent de devoir ouvrir leurs manteaux et leurs sacs pour aller faire leur courses. Or, cette mesure n'offre aucune sécurité. L'individu qui a l'intention de faire une attaque au fusil mitrailleur ne va pas juste attendre que l'agent de sécurité, désarmé, remarque l'arme au fond du sac. Ce n'est donc nullement pour lui que ces actions sont là. Elles sont là pour nous. Pour nous apprendre la soumission, pour nous apprendre à obéir aux ordres et à ne pas rechigner puisque c'est pour "notre sécurité".
La soumission a ceci de pernicieux qu'elle offre un confort donnant l'illusion de la sécurité. En nous remettant entièrement dans les mains de l'autre, en montrant continuellement patte blanche, nous remettons la responsabilité totale de notre vie dans les mains d'un état, et, en lui accordant beaucoup de pouvoirs, nous supposons que cela nous protège, peu importe à quel point les mesures offrent ou pas cette sécurité.

Pour conclure, je dirais qu'il ne faut pas considérer le discours de notre premier ministre comme une idiotie, mais bien comme le révélateur de cette politique autoritaire qui est celle de la France. Nous courbons la tête, nous ouvrons nos manteaux, nos sacs, et nous nous soumettons, chaque jour un peu plus, à un régime de plus en plus violent. Nous avons été ciblé car nous étions supposés la démocratie la plus faible de l'occident.

Ils avaient raison.

dimanche 29 novembre 2015

Le danger d'être "féministe" chez un homme

tw; viol; manipulation note: je n'ai pas trouvé de meille...

Je mets féminisme entre guillemets dans le titre, mais c'est avant tout parce que, même si j'ai déjà parlé du fait que féministe & pro-féministe sont des définitions assez malsaines chez un homme, je veux parler ici de la globalité de l'action et de la réflexion vis-à-vis du féminisme se développant chez un homme, lorsqu'il soutient cette cause.

On voit, régulièrement, des individus, hommes féministes, indiqués comme ayant violé quelqu'un. Le dernier exemple en date ? James Deen révélé par Stoya sur son compte twitter. A cet instant-là, on peut remarquer une scission très forte dans le camp des hommes, à savoir ceux qui vont le défendre, et ceux qui vont la soutenir. Cette scission, je n'en parlerai pas, car là, on est face à un cas d'école de foutage de gueule, de culture du viol et tout ce qui va avec. Mais, et c'est le problème ici, très souvent, on passe sous silence l'espèce de consensus qui se met en place, à savoir que "not all men". Un "not all men" très insidieux, car il se déclare sous la forme de l'idée que cet homme a utilisé le féminisme pour pouvoir être protégé de ses comportements abusifs.

Il y aurait donc, d'une part, les bons hommes qui s'intéressent à la cause, et les mauvais qui entreraient dans le but de l'utiliser pour se défendre. Cela me semble extrêmement manichéen, et surtout, totalement absurde. Bien évidemment, il y a, sans aucun doute, ça et là, des hommes qui agissent ainsi, mais ils ne sont pas aussi nombreux. Les cas de viols au sein même des milieux militants ou de personnes en vues dans ces milieux sont légions. Ils sont beaucoup trop nombreux pour qu'on suppose, de base, que tout ces individus étaient juste là "pour infiltrer".

C'est un not all men. C'est une manière de rejeter la faute sur certains hommes, sans questionner la masculinité en elle-même, afin de protéger les autres hommes militants. Or, regardons les faits. La masculinité nous enseigne à être égoïstes & égocentriques, à rechercher ce qui peut nous être utile, à faire ce que l'on peut pour nous-mêmes. Quant au féminisme, il nous apprend l'intégralité du pouvoir que nous possédons. Là où, auparavant, ce pouvoir était au mieux inconscient au pire complètement ignoré, (ou l'inverse, d'ailleurs, au pire inconscient etc.), cette fois-ci, ce pouvoir, nous apprenons à le connaître. Là où nous croyions savoir que le viol était condamné par la société, nous découvrons que celui-ci ne l'est pas tant que ça et qu'il existe un grand nombre de cas où la société tolère parfaitement le viol.

Nous apprenons également le consentement, mais avec une forte liste de questions qui peuvent aisément être retournées pour se transformer en manipulation. J'ai déjà lu "elle avait dit oui" de la part d'un homme se disant féministe, pour justifier qu'il n'y avait pas eu viol. Et cela ne m'avait pas particulièrement choqué. Or... à bien y réfléchir, cela prouve que ce mot est recherché pour se dédouaner d'être un violeur. Le but n'est toujours pas de n'avoir pas violé, mais de ne pas être considéré comme un violeur. Il n'y a pas de recherche sur ce qui a pu merder. Est-ce que j'ai utilisé une technique du pied dans la porte ? (je vous renvoie à cette vidéo d'Horizon-gull très claire sur ce sujet) Par exemple proposer un massage alors que la personne a déjà dit non au sexe, puis le rendre peu à peu érotique pour la faire "changer d'avis" en demandant, petit à petit, si elle va bien. (je vous conseille la vidéo qui vous expliquera comment cette technique du pied dans la porte est utilisée pour manipuler beaucoup de monde, et comment elle fonctionne sur les esprits)

Le fait est, également, que l'on fait toujours l'erreur de croire que prendre conscience de ses privilèges est suffisant. Comme je l'expliquais dans un précédent article, le privilège, le préjugé et le conditionnement sont trois choses différentes. Le premier ne peut pas être déconstruit, le second nécessite juste de prendre conscience, mais le troisième, souvent amalgamé au second, est beaucoup plus complexe à supprimer. Et nous sommes conditionnés à la culture du viol, à nous défendre de ne pas être des violeurs tout en n'accordant pas d'importance au consentement. Rechercher un "oui", juste pour avoir la possibilité de supprimer le mot "viol" de notre esprit est un pas dans le malsain, un pas qui peut, sans aucun doute, déclencher toute une série de fonctionnement malsain.

Comme l'explique Gull dans sa vidéo, ce sont nos actes qui déterminent la manière dont nous nous percevons, et non la manière dont nous nous percevons qui détermine nos actes. Or, si nous agissons de façon à simplement supprimer le mot "viol", nous tombons, peu à peu, dans un schéma de manipulation pour obtenir un "oui", pour obtenir une excuse, qui peut, au fur et à mesure, nous inciter même à refuser le non. Est-ce que James Deen est une ordure qui a utilisé le féminisme pour se protéger des accusations de viol, ou est-ce que, petit à petit, sa façon d'agir pour obtenir le consentement l'a transformé en une personne qui ne s'en préoccupait plus ? Je ne peut pas répondre. Sommes nous tous, hommes, des James Deen en puissance ? Je dis oui.

Je dis que nous sommes tous des violeurs en puissance et que ce n'est pas le fait de militer, ni le fait de s'informer qui permet de nous sortir de cette situation, mais bien la seule et constante remise en question. Remise en question qui commence par cette question nécessaire: "ais-je déjà violé ?"

Cette question, le but n'est pas que vous y apportiez une réponse, ni même que vous alliez demander cette réponse à votre ou vos partenaires. Tout d'abord, vous ne pouvez y répondre vous mêmes. Et parallèlement, demander "est-ce que je t'ai déjà violé ?" à une femme (note: j'indique femme ici, car la culture du viol est plus présente dans le rapport homme -> femme que dans le rapport homme -> homme, cela dit, la difficulté de répondre oui à cette question est très importante chez un homme également) incitera immédiatement au "non" parce que la culture du viol invite, dans l'immense majorité des cas, à répondre "non" par le lourd poids que signifie "violeur" sur un homme. Il est extrêmement difficile de dire à quelqu'un qu'on aime, ou qu'on apprécie qu'il nous a violé. Point. Ici, le but de cette question est de s'inciter à réfléchir en profondeur aux diverses situations sexuelles dans lesquelles on s'est trouvé, de les étudier sous l'angle à la fois du consentement et de la manipulation, notamment, encore une fois, en s'appuyant sur la technique du pied dans la porte analysée par Horizon-gull (si vous avez pas compris qu'il faut aller voir cette vidéo MAINTENANT, je sais plus quoi faire, relisez cet article après, il va pas s'envoler)

Si votre première pensée est "mais comment je fais alors pour être certain du consentement", c'est que là encore vous ne cherchez pas à vous améliorer, mais bien à trouver un point X qui vous permette de dire "j'ai atteint ce point, donc c'est bon, je suis pas un violeur", non, justement, à ne pas l'être. Nous sommes dans une société avec une culture du viol. Il est à la fois nécessaire d'en montrer la gravité, mais aussi de réfléchir à celui-ci comme à un fait banal, car, malheureusement, c'est ce qu'il est. Il n'est pas possible de répondre à cette question. En revanche, chaque homme, peut, individuellement, analyser les rouages de son esprit et chercher à comprendre comment il fonctionne. Il n'y a pas de moments où nous pouvons décréter être déconstruit de nos conditionnements. Il y a des moments, ou, parfois, on peut supposer qu'on a réussi à s'en défaire, mais (et j'ose l'expression car je l'ai vécu/la vis), c'est comme la dépression, on peut, parfois, s'en voir sorti, mais on ne sait jamais si cela va revenir ou pas, avant que beaucoup de temps ne se soit passé sans qu'elle n'ait repointé son nez.

Cessons de faire comme si ces hommes militants qui violent étaient fondamentalement différents de nous. Cessons ce not all men insidieux qui n'a pour but que de nous rassurer dans notre rôle de "pas violeur et engagé avec raison dans la cause". Parmi ces hommes, certains ont, sans aucun doute, utilisé le féminisme dès le début, mais combien sont comme nous, s'étant simplement bercé de l'illusion que "maintenant je connais mes privilèges" et donc d'être des hommes "déconstruits" et donc "pas des violeurs" ?

Il est temps de réfléchir, dans son coin, pour savoir comment on fonctionne, non pour s'attacher à nouveau l'étiquette "pas violeur" en se donnant l'illusion d'avoir creusé un peu plus, mais déjà en acceptant l'étiquette "peut-être violeur", et en analysant la manière dont la masculinité affecte nos relations, et particulièrement celles avec notre/nos partenaires.

vendredi 23 octobre 2015

être adapté, comment le neurotypisme a affecté ma vie

Ces derniers temps je réfléchis de plus en plus à la façon dont le neurotypisme a affecté ma vie, et il y a un point que j'ai remarqué. Face à de nombreuses oeuvres, et surtout des oeuvres vidéos, il se trouve des passages que je ne peux pas regarder. Littéralement. Cela me plonge dans un profond état d'angoisse, de honte, et je me cache. C'est le cas du programme "la connasse", c'est le cas de nombreuses situations dans Dr Who, notamment ma quasi incapacité à voir les saisons du dernier docteur, malgré mon amour de la série. c'est le cas, en fait, de nombreuses situations dans de très nombreux films, et dans la majorité des séries.
J'ai longtemps cherché à connaître la raison de ces moments où je ferme les yeux, mets les doigts dans mes oreilles voire chante pour ne plus entendre ce qui se passe, bref, de ces moments où je me coupe entièrement de ce que je suis en train de regarder, me forçant parfois à m'éloigner quand je suis en compagnie d'autres personnes. J'ai fini par comprendre le problème: conditionnement.

Je fonctionne, et ce, depuis toujours, de façon assez différente, peu en adéquation avec le monde tel qu'il est formaté. Le conditionnement le plus fort me concernant étant celui-ci: "adapte-toi". Il faut que je m'adapte, que je m'insère dans cet espèce de sarcophage de fer pour être accepté. Cette importance de s'adapter a été nécessaire car le fonctionnement du reste du monde me semble complètement aberrant. Comme je le dis toujours, je viens "d'out of nowhere" (de nulle part). très tôt, j'ai appris qu'il fallait que je sois adapté à ce monde, qu'être bizarre, c'était mal et qu'il fallait le cacher. Or, ma neuroatypie a un point particulier: émotionnellement, je suis incapable de différencier réalité de fiction. Ce n'est pas un problème rationnel, mais bel et bien émotionnel, qui a conduit à de nombreuses créations de souvenirs et une énorme difficulté à les différencier des faux (j'y reviendrai dans un autre article), ainsi qu'à de complètes immersions dans les oeuvres que je découvrais, films, chansons, séries, peinture, livres etc. Je ne ressens pas cette différence; De plus, je m'insère extrêmement facilement dans les individus que je vois dans des séries. Leurs inadaptations (?) face à ce qui est demandé socialement deviennent mienne. La honte et la peur ressurgissent, et je dois m'éloigner de la situation, en bouchant mes oreilles et en fermant les yeux.
Ce conditionnement n'est pas, je pense, étranger, aux diverses ruptures dans mon schéma de personnalité. La première ayant eu lieu aux alentours de 5ans, et faisant apparaître une personnalité extrêmement rationnelle, froide, tout en enfouissant une personnalité assez exubérante au fur et à mesure des années. Ce conditionnement n'est pas plus étranger aux crises psychotiques qui ont ponctué mes deux premières années de fac. A force d'être terrifié à faire quelque chose d'adapté, j'ai fini par me laisser sombrer dans une relation complètement toxique au nom d'un idéal amoureux, de ma difficulté à discerner mes émotions de celle de l'autre, et, surtout, l'importance d'être adapté.

Où est-ce que j'en serai sans neurotypisme ? Franchement, je n'aurais sans aucun doute rien à voir avec celui que je suis aujourd'hui. Si on m'avait pas cogné la gueule régulièrement sur la façon dont il fallait agir, sur l'importance du "bon sens", qui devenait, fatalement "il faut que tu analyses extrêmement vite la situation pour saisir ce qu'ils attendent de toi car sinon, tu n'as pas de bon sens, et tu es donc une merde" dans la tête de l'enfant de 5ans. Ces regards complètement ahuris face au fait de ne pas saisir ce qui est du "bon sens".
Sans neurotypisme, est-ce que j'aurais appris, plus tôt, à repérer que j'aimais faire des choses manuelles ? Est-ce que j'aurais pas essayé de me conformer à l'image ultra-intellectuelle des boulots de ma famille ? Sans neurotypisme, est-ce que j'aurais vécu ces deux années avec des crises terrifiantes ? Parce que si c'est ma neuroatypie qui m'empêche de véritablement ressentir mes émotions, c'est le neurotypisme qui m'incite à faire des choses que je n'aime pas, afin d'être adapté. Le neurotypisme allié à la masculinité, sans aucun doute, les deux se conjuguant de façon malsaine as fuck.

Je ne sais pas où j'en serai sans neurotypisme. Je sais où j'en suis en l'ayant vécu, je sais que je galère encore à m'en échapper. Comment faire pour réussir à regarder ces moments ? A dégager cette sensation de "tu es une merde" qui m'envahit dès l'instant où je vois ces situations ? Aucune idée. Peut-être d'ailleurs un point qui me vient depuis un bail. Arrêtez de croire qu'on sort d'un conditionnement juste parce qu'on l'a remarqué. Sincèrement. Arrêtez.

samedi 17 octobre 2015

"pas tout blanc" [harcèlement scolaire et ailleurs]

(tw: harcèlement scolaire, dépression, TS)

J'ai connu le harcèlement scolaire pendant 4 ans, l'intégralité de mon collège. J'ai mis du temps à nommer ça ainsi, ou même à en parler sérieusement. Je reste évasif parce que je l'ai subi, et j'y ai participé. Je reste évasif parce que je garde encore une certaine honte de ce que j'ai fait pour moins subir, à savoir dévier la violence sur quelqu'un d'autre. Je reste évasif la plupart du temps parce qu'il n'y a pas eu de violences physiques (hormis la dernière année), juste une violence morale, récurrente, constante. Je reste évasif, enfin parce que j'ai une mémoire terrible et que je n'ai quasiment aucun souvenir de ces événements, aussi et surtout parce que, pour la majorité, c'était des micro-agressions sans la moindre importance, parce que je sais que la réponse que je recevrai, c'est celle que j'ai reçu à l'époque "sois pas si sensible", "c'est pas bien grave" etc.

Je suis entré en sixième, je ne saurais dire que j'étais en très bon état psychique, mais assurément ça allait plutôt bien. J'avais quelques amis au primaire. Je me sentais déjà complètement en dehors du reste du monde. J'avais déjà cette sensation d'être un alien (au sens quasiment strict du terme, l'idée d'avoir volé le corps d'un garçon et d'y grandir était un jeu récurrent que j'avais depuis très longtemps) et de devoir me cacher, mais je pense que ça allait encore. Comme dit, j'ai peu de souvenirs. C'était un collège privé, catholique, blanc (je précise ce dernier point parce que je vois régulièrement du racisme dans la dénonciation du harcèlement scolaire, donc à celleux qui tenteraient ça: dégagez et bouffez votre vomi).

Sur la photo de classe de 6ème, j'ai percé avec des épingles deux visages. Le premier, je le reconnais, c'était un garçon, A., qui était à la tête de la classe, et qui décidait, tout simplement, qui se ferait pourrir par les autres. Pas de violence comme je l'ai dit, juste des moqueries, des blagues, de la mise au ban, etc. La deuxième, J., je ne m'en souviens pas. Ma mère m'a expliqué que je la haïssais encore plus férocement que lui. Comme dit, je n'ai aucun souvenir, mais les épingles sur ses yeux ne mentent pas. Notre classe était une classe "Européenne" c'est à dire qu'on apprenait deux langues dès la sixième. ça signifiait également qu'on se considérait comme "l'élite". A la fin de l'année, la classe était devenue tellement insupportable que décision a été prise de nous séparer. La sixième bleue est devenue cinquième verte et cinquième bleue. Une moitié dans chaque classe.

Grossière erreur qui oublie que lorsque des supérieurs font ça, ils admettent leur défaite. Deux classes ont été ruinées cette année-là. En quatrième, ils ont réuni la classe. Je ne vais pas parler des trois premières années, parce que j'en ai très peu de souvenirs comme dit, et que la violence a véritablement pris un tour durant la dernière année du collège. Je me rappelle cela dit très clairement un événement. Une "blague" des surveillantes sur l'état de mes bouquins (basiquement me regarder droit dans les yeux et me demander lors du retour des bouquins pourquoi les miens étaient aussi détruit alors qu'ils étaient en bon état) qui m'a fait fondre en larmes et inventer une agression hors de l'école pour justifier d'être "trop sensible". Autant dire que les surveillantes comme les profs n'étaient pas vraiment d'une grande aide. En fait, dès le début j'avais compris qu'il fallait quelque chose de "sérieux" pour ne pas avoir comme réponse "c'est pas grave" "faut pas t'embêter pour ça" etc. J'ai compris par la suite que c'était faux en fait. Quelque soit ce qui se passait, ils ne foutaient rien. J'étais persuadé que si j'avais suffisamment de propos insultants, de saloperies dites sur mon compte, alors elles bougeraient. Alors j'étais presque content quand il y en avait. Je me disais que ça allait bientôt finir. ça doit finir, non ? Y a bien un moment où y en a trop et ils doivent bouger en haut. Ils n'ont pas bougé. Pire encore, ça a été utilisé contre moi. Bah oui, je cherchais.

Durant mes trois premières années de collèges, ce qui m'a véritablement sauvé la vie, c'était le théâtre. J'y étais arrivé en sixième ou en cinquième, je ne sais plus, dans une troupe remplie de personnes géniales. Chaque semaine, j'attendais les quelques heures de théâtre, un endroit où, en plus d'être accepté, je pouvais être un peu plus moi-même. Au début, la prof, kiki, m'avait dit de ne pas faire de "blagues d'adultes" parce qu'elle avait peur que les autres ne m'acceptent pas. M. a fait plus qu'accepter, elle ripostait. Mon premier crush. J'étais totalement asexuel à l'époque (je l'étais jusqu'à mes 18-20ans), en ce sens que je ne ressentais pas d'attirance physique, pas le moindre désir, mais romantiquement parlant, c'était présent. Bref, la troupe. Je n'ai que peu de photo, mais je me rappelle de beaucoup de noms. Elles m'ont sauvé la vie (je dis elles parce que bon, en terme de mecs, il y en avait très peu, je crois qu'on était deux la première année, et cinq la dernière). En troisième, étant donné que j'étais un peu plus jeune que les autres, et je ne sais plus pour quels autres raisons, on m'a mis dans un autre groupe. J'ai donc perdu le seul truc qui me permettait de m'accrocher toutes les semaines.

J'ai commencé à tomber malade, toutes les semaines, tous les lundis matins, ou en tout cas régulièrement. En sus de cela, il y avait un nouveau dans la classe. Je ne me rappelle plus son nom. Pour se faire une place, il a commencé à se moquer également. A la fin de l'année, il m'avouera qu'il l'avait fait parce que c'était lui ou moi. Je ne lui en veux pas, j'avais tenté de faire pareil en cinquième, et j'avais tenté également en troisième. La violence a augmenté. L'un des autres bouc-émissaire de la classe s'est pris un croc-en-jambe dans les escaliers. Il saignait. Je me rappelle encore voir les autres de la classe rire en continuant à monter. ça, ça n'était encore jamais arrivé. Aucune sanction ne sera prise. Est-ce qu'il en a parlé ? Est-ce que les profs en ont rien eu à foutre ? Je ne sais pas.

Moi pour ma part, je me rappelle très bien du sale coup fait par V. En cours de technologie, elle m'avait demandé de sortir avec elle. J'avais attendu un peu ne sachant pas quoi répondre (n'ayant d'ailleurs quasi aucune idée de ce que ça signifiait en pratique). A la récréation, elle avait demandé à un garçon, A., incapable de lui dire non car dingue d'elle, de tourner autour de nous deux, le temps qu'elle l'appelle. Alors, quand je lui ais dit que j'étais pas prêt, elle m'a coupé, l'a hélé et a dit qu'elle avait finalement accepté d'aller avec lui. Des mecs de la classe sont arrivés m'ont tapoté dans le dos en mode "ahhh, pas de bol" et se sont barrés en se marrant. Je suis allé voir A. après, parce que j'avais bien vu que c'était un stratagème. Il s'est excusé immédiatement, très mal à l'aise. Je lui en veux pas. J'en ai jamais reparlé avec V. Je ne lui en veux pas non plus. Elle n'avait pas vraiment le choix dans cette classe. Elle était la plus "adultes" de toutes les femmes, donc celle qui était également en danger de se faire pourrir. En fin d'année, elle m'a invité à danser. Je l'ai pris comme une manière de s'excuser. Avec le recul je me demande si on invite quelqu'un à danser pour s'excuser d'avoir monté une fausse demande à sortir ensemble... Sans importance.

Les heures de cours étaient insoutenables à cette époque. Il ne se passait pas une demie-journée sans qu'on me fasse bien comprendre que j'étais de la merde. Que ce soit en continuant à se moquer de mon accent en allemand, car j'avais un accent correct et que la prof en avait un mauvais. Et je précise, en SACHANT que j'avais un accent correct et la prof un mauvais. ça avait été clarifié. Un jour, j'ai craqué, j'ai sauté à la gorge d'un de mes camarades et j'ai tenté de l'étrangler. Je me suis arrêté avant. La prof principale nous a convoqué tous les deux et a fait ce qui se fait continuellement dans ce genre de cas: un "c'est pas bien" adressé indifféremment aux deux. "j'ai perdu patience et j'ai tenté d'étrangler S." je lui ai expliqué. Le lendemain, cette phrase était répétée par pas mal de garçons de ma classe. Cela dit, suite à cet incident, même si la violence a eu un pic juste après, elle a largement baissé par la suite, ce qui m'a fait découvrir un autre mensonge: "la violence ne résout rien". Mon vécu indique le contraire. Elle a clairement calmé les choses.

J'ai tenté d'apporter un couteau en classe. But ? Poignarder A. Ma mère l'a vue, et m'en a empêché. Je me demande si j'ai voulu qu'elle le voit, ou si j'aurais été jusqu'au bout. J'aurais certainement fini poignardé comme elle l'a dit, vu le gringalet que j'étais à l'époque (ce qui n'a que peu changé d'ailleurs). Pour sortir mon épingle du jeu, j'ai commencé à me moquer d'un autre. J'avais tenté en cinquième sans grand succès, en troisième ça a mieux marché. Tellement mieux qu'il m'a balancé un bon gros coup de pied à la jambe un jour qui a laissé une marque.

Voilà, je peux pas raconter beaucoup plus de ce qui s'est passé, parce qu'au final, l'immense majorité des violences étaient sans la moindre importance. Des rires plus appuyés quand on se trompait, des rires quand on avait juste, des blagues, des moqueries, des soupirs, le fait d'être continuellement choisi en dernier durant les mises en place d'équipe en sport, alors même que j'étais dans le top de ma classe à ce niveau-là, le professeur qui tente de me forcer à faire de l'escalade et me hisse de force à trois mètre du sol alors que les autres se foutent de moi ostensiblement, mais surtout, toutes ces petites choses qui n'ont aucune importance, toute ces gouttes d'eau qui remplissent le vase, mais qu'on ne peut pas dénombrer parce qu'on les oublie.

En fin de troisième, j'étais dans un état lamentable. Suicidaire comme pas permis. Sans volonté, sans espoir. Quand on m'a proposé de changer d'établissement car dans mon établissement, au lycée, j'allais avoir la même classe, j'ai haussé les épaules. Ils l'ont fait. En seconde, j'ai décidé de ne me lier qu'avec des mecs, de rester le plus possible éloigné des filles car je ne voulais, en vérité, ne me lier avec personnes. J'avais prévu que ce soit ma dernière année, alors il n'y avait aucun intérêt à prendre le risque de voir quelqu'un le remarquer. ça a bien marché, et même si l'année était cent fois meilleure, j'étais quand même suffisamment détruit pour ne pas vouloir continuer à vivre, hormis le fait que je me suis à nouveau retrouvé dans le groupe de théâtre que je n'avais plus l'année d'avant. On a fait une sortie pour aller voir une pièce je crois, à Paris. Après cette sortie, j'avais prévu de me tuer. Le retour était tardif, juste à côté du canal, je savais que je pouvais tranquillement m'y noyer avant qu'on ne repère ma disparition. J'ai toujours été extrêmement doué pour ne pas me faire remarquer. Dans certains taffs on m'a même appelé le fantôme. J'ai finalement décidé de ne pas le faire, en faisant mon "pacte", celui de vérifier un an plus tard si quelque chose avait valu le coup de vivre ou pas. Je me suis donné un an, plutôt que de regarder un an en arrière. Ma pensée était que si je m'étais tué avant ce soir-là, ça aurait été vraiment stupide de ne pas l'avoir vécu. Je me souviens encore qu'on avait joué au loup sur une aire d'autoroutes. Que j'avais été le dernier à ne pas avoir été attrapé. Que c'était L., une femme que j'adorais profondément et dont j'étais même, sans doute, légèrement amoureux à l'époque, qui avait réussi à m'attraper sans que je le veuille. Avec un câlin.

J'ai fait ça tous les ans. Je ne vais pas les détailler en long et en large. Puis tous les six mois après en avoir eu trop besoin. 28 février, 28 août. Je n'en ai pas manqué. Jusqu'à il y a un an et demi. Je suis entré en sixième, j'avais quoi ? Onze ans et demi. J'en suis ressorti avec quinze ans et demi. J'ai passé ensuite plus de dix ans à compter les raisons de ne pas me buter. Ne venez pas me bullshiter sur le fait que c'est pas grave, que ça fait pas trop de dégâts. Y a quelques jours, près de chez moi, à Custines, au nord de Nancy, Kilian s'est suicidé, alors ça y est, on en reparle. Et comme d'hab, les mêmes réflexions arrivent. "on manque d'effectif" "on manque de moyen". Et comme d'hab, on a l'impression qu'il y a une erreur dans le système, et une erreur qui a pour origine l'argent. ça ne vous rappelle pas un truc ça ?

Alors une bonne fois pour toute: arrêtez avec cette ineptie concernant l'argent. Arrêtez de croire qu'il y a une erreur dans le système. Le système n'a pas d'erreur, il est conçu exprès pour que ces violences s'y installent. Ces morts, ce sont des meurtres du système pour s'assurer que les violences oppressives se poursuivent. Regardez les personnes violentées. Vous trouverez des gros, des neuroatypiques, des trans, des noirs, des handicapés, des homos, des bis, des queers, des femmes, des personnes avec des troubles psys etc. etc. ça et là, bien sur, vous trouverez peut-être un homme blanc cishet bourge valide neurotypique et bienportant (en tout cas bienportant AVANT que le harcèlement se mette en place), mais la proportion est ridiculement faible. Parce que l'idée comme quoi "les gamins trouveront toujours quelque chose" c'est de la connerie. La société leur explique très clairement vers quoi et vers qui se tourner, et ensuite iels trouvent quelque chose. C'est au collège qu'on apprends les codes de la vie d'adultes. C'est là que moi j'ai appris à serrer la main et faire la bise au lieu de juste dire "salut" en arrivant. C'est là que les codes de la virilité masculine se mettent en place. C'est là qu'on imite les adultes, et si l'école peut être aussi violente, que ce soit au primaire, au collège ou au lycée, c'est parce qu'elle reflète la réalité de notre société, à plus petite échelle, avec moins d'hypocrisie. Si on la voit plus c'est parce qu'on regarde ces suicides et on se dit "ô mon dieu il était si jeune". Et quand on voit le suicide d'un employé... on ne cherche pas plus loin.

Face à ce genre de violences, la réaction est toujours la même: chercher à peser le pour et le contre, à "écouter les deux parties". Et puis, il ne faut pas oublier qu'on a très souvent affaire à des personnes qui ne sont pas "tout blanc non plus". Combien se sont pris ces mots parce qu'iels ont essayé de dévier la violence sur quelqu'un d'autre ou l'ont réussi ? Le victim-blaming à son apogée. On met l'enfant dans une situation où il doit subir et serrer les dents, et ensuite, s'il fait le moindre pas de côté, la moindre erreur, s'il met en place la moindre stratégie de survie, on le considère de fait comme responsable des violences subies, ce qui permet de s'en laver les mains. Je dis l'enfant, mais ça se passe de la même manière en entreprise. Le même schéma, encore et encore. L'avantage de ne rien faire, c'est qu'on ne se sent pas responsable de ce qui arrive. Socialement parlant, l'idée de non-assistance à personne en danger n'existe pas. Elle est obligatoire légalement pour cette même raison: on ne considère pas, socialement parlant, que le fait de ne rien faire puisse être mal. Ne rien faire est vu comme de la neutralité, et la neutralité, comme étant bonne. Bullshit. Dans une situation de violence, la neutralité, c'est être du côté de la violence.

ça a été le truc le plus violent que j'ai vécu. Me rendre compte que ce n'était pas une erreur du système, mais qu'il était conçu comme ça. Que c'était volontaire. Que ça avait pour but de formater les enfants afin qu'ils deviennent comme les adultes. Me rendre compte que parmi les personnes qui me pourrissaient la vie, y en avait qui tiraient leur épingles du jeu, et y avait d'autres qui, si c'était pas moi, c'était eux. Me rendre compte que moi-même, j'ai pourri la vie d'un ou l'autre pour en prendre moins dans la gueule.

Je me souviens que Jaythenerdkid avait dit qu'il était nécessaire de parler de son vécu. Que si elle en parle autant, c'est pour faire avancer les choses, pour que les gens aient moins honte, et qu'on arrête d'être dans ce mutisme constant. Parce que si ça aide une seule personne, si ça empêche une seule personne de se tuer, ou même de se blesser, alors ça vaut le coup. J'approuve cette idée. Si vous en avez l'énergie. Parlez. Témoignez. Racontez. Et si vous ne l'avez pas, lisez, écoutez. Prenez soin de vous.

vendredi 11 septembre 2015

Psychophobie & Trigger warning, here we go again

Je vais faire une petite analyse rapide de texte, parce qu'apparemment, y en a encore qui croient que c'est de l'anticapitalisme que de rejeter les TW. Faisons donc une rapide analyse de ce texte: Pourquoi les Triggers warnings sont réellement aussi controversés; explication. Le texte est psychophobe as fuck; je préviens.

La première partie explique rapidement l'argumentation avancée par les personnes s'opposant au TW, à savoir que cela va empêcher les professeurs de faire certains cours et ne préparera pas les étudiants au monde réel en les rendant trop fragile ( "Critics argue that warning students that what they're studying could be "triggering" will make professors less likely to teach sensitive material and render students too emotionally fragile to deal with the real world." )

On peut d'ores et déjà rappeler à quel point cet argument est absurde en reprenant la comparaison faite avec les DLC, les panneaux sur la route etc. Tous pourraient recevoir la même argumentation à base de "mais si on les mets, les gens ne vont pas être habitués à la nourriture du monde réel, dans les champs, et on les rendra trop fragile. Cela empêchera certains magasins de vendre des produits qui se périment vite etc." Cet argument n'est rien d'autre que l'idée que les personnes avec des traumas psys sont fragiles, faibles, et qu'il faut les endurcir. Il découle directement du mépris social envers les problèmes psys vu comme étant une faiblesse et non des maladies.

L'article, d'ailleurs, passe complètement à côté de cette analyse et saute direct sur sa première réflexion: en réalité, le problème ne serait pas celui-là, mais le fait que les étudiants sont vus de plus en plus comme des clients et leurs exigences vont dans ce sens. ( "they're also increasingly seen as paying customers, and they're starting to act like it.") En d'autres termes, le fait que des individus demandent à ne pas être mis en danger est considéré, par l'article, comme le fait qu'ils veuillent agir comme des clients. La liaison entre l'anticapitalisme et la psychophobie est faite insidieusement: les étudiants ne devraient pas se voir comme des clients, ils devraient donc fermer leur gueule et ne pas chercher à survivre. On se rend bien compte, donc, dès la fin du premier paragraphe que l'auteur ne prend pas du tout la mesure de ce qu'est un traumatisme.

La seconde partie balance du bon gros "science bitch" en indiquant que le fait d'éviter les trigger n'est pas un système sain ("But avoiding triggers isn't considered a healthy coping mechanism for people with PTSD; in fact, it's a symptom of the disorder") mais un symptôme du PTSD. Je vais analyser chaque phrase du paragraphe, car c'est le moment clef indiquant à quel point l'auteur parle de son point de vue de bienportant. Ici, l'idée glissée est que éviter les Trigger n'étant pas sain mais un symptôme, alors il faut chercher à ne pas les éviter. La phrase suivante ("A core purpose of therapy is making it possible for individuals to reduce their sensitivity to triggers.") met en avant que c'est même le but de la thérapie que de chercher à réduire la sensibilité aux triggers. On met donc en avant l'utilité des situations trigger. Puis "And there's no scientific evidence that trigger warnings help people avoid panic attacks or flashbacks in the short term — mostly because the issue hasn't been studied." on sort l'idée finale, à savoir qu'il n'y a aucune preuve scientifique que les TW aident les gens à éviter les attaques de paniques ou les flashback, en mettant entre parenthèses le fait que c'est parce que ça n'a pas été étudié. Qu'est-ce que cela signifie ? 1) vouloir éviter les triggers c'est mal. 2°) l'important c'est de se désensibiliser 3°) en plus, rien ne prouve que ça aide.
Vous avez saisi ? Oui, ce paragraphe laisse indiquer qu'en fait, les trigger warnings seraient eux-mêmes des symptômes de la maladie. En faisant l'amalgame entre Triggers (l'événement) et Triggers warning (l'information), en glissant l'idée que la thérapie elle-même cherche à désensibiliser, on rejoint l'argument du premier paragraphe sur le fait que ça rendrait les gens trop fragiles, et on appuie l'idée qu'en fait, les personnes qui demandent des TW sont des personnes fragiles qui se complaisent dans leur problème (puisque cherchant à éviter les trigger alors que la thérapie incite à s'y désensibiliser).

La suite reste dans un ton similaire. On notera l'emploi du terme "upset" pour parler d'une situation qui trigger une personne ("There's no consequence to skipping a blog post if you think it's going to upset you.") avec un très joli euphémisme qui permet de montrer une fois de plus que franchement, c'est beaucoup de bruit pour pas grand chose. (pour ceux qui voudraient dire que upset signifie "bouleversé" également, je vous invite à changer "upset you" par "make you attempt suicide" et relire la phrase. Elle n'aura pas du tout la même portée. Upset reste quelque chose d'abstrait, et c'est pas pour rien que c'est là, la personne qui écrit ça semble n'avoir aucune idée de ce qu'est une crise de ce genre)
On a ensuite une rapide opposition entre les pro et les contre, comme si c'était juste un débat avec le magnifique "mais les gens qui n'ont pas de PTSD pourrait l'utiliser", ("making them ripe for misuse by students who don't have PTSD."). Quel problème avec cette pensée ? Oh, elle est très simple, elle est là pour créer, une fois de plus, une image "idéal de personne avec PTSD" et une suspicion sur toutes les personnes réelles qu'on rencontre. Le fait de mettre les deux analyses côte à côte laisse indiquer que ce sont deux réflexions de poids similaire alors que d'un côté, on a des personnes parlant de se préparer à la violence, de l'autre des personnes venant chouiner sur des hypothétiques personnes qui utiliseraient les TW pour leur compte personnel. (on appelle ça l'argument de la pente savonneuse)

Par la suite, l'article parle rapidement des divers campus où les TW ont été mis en place, notamment d'un, où il a été demandé aux professeurs que les matériaux pouvant être trigger deviennent optionnels, à moins de le justifier. Les professeurs le virent comme le fait de trop de politiquement correct (" Its litany of possibly "triggering" material was mocked as overly politically correct. "). On notera qu'une fois de plus, le combat contre les TW ne se fait pas dans l'idée d'aider les personnes en danger, mais uniquement dans un combat contre le politiquement correct etc. Jamais, dans ces réflexions, n'est mis en avant le moindre intérêt pour les personnes mises en danger, seulement la liberté du corps enseignant.

Poursuivons; l'article met en avant deux contradictions qui se mettent en jeu dans ce débat. La première est le fait que les étudiants ne doivent pas être infantilisés, mais ne sont pas non plus vu comme des adultes. ("College students are nominally adults, and so they shouldn't be infantilized. But they're also not seen as fully grown up, which is why college is relentlessly depicted, including by colleges themselves, as a coming-of-age experience. "). Le lien est, ici, directement fait entre les TW et l'infantilisation. Juste avant, d'ailleurs, l'article avait mis en avant que les TW sont courants pour deux types de catégories, les enfants et les clients ("Trigger warnings, in other words, aren't uncommon for two groups of people: paying customers and children. ") Ici, donc, on met en avant l'idée que les étudiants sont mis dans la première catégorie si on les avertit, et on utilise tranquillement l'âgisme pour mépriser les TW.
Dans le second point, on s'attaque au côté client et au fait qu'ils peuvent demander des changements pour être plus heureux ou confortable. "Consumers can demand changes to the experiences they're paying for in order to make them happier or more comfortable." puis on met en avant que ce n'est pas le but de l'éducation. Vous avez remarqué ? On était dans "upset" il y a quelques paragraphes, désormais on est dans le "happier" ou "more comfortable". Petit à petit, on glisse à nouveau vers l'idée que ce sont des caprices, des choses sans grand intérêt qui interfèrent avec la grande et sainte mission de l'enseignement qui prépare au monde réel. Ce mot "uncomfortable" sera désormais utilisé pour parler des problèmes de la situation. Car oui, on parle désormais d'un simple problème de confort.


Au final, l'article se conclut sur cette pirouette: le problème serait qu'on parlerait juste de "confort des étudiants" et que celui-ci n'est pas pertinent face au fait d'enseigner. On notera que dans les derniers paragraphes on aura eu "happier" "more comfortable" "happiness" "comfort" "feel" "uncomfortable". Puis, dans le dernier on voit "Anxiety of Triggers warning" qui renverse complètement la balance. D'un côté, on a celles et ceux qui demandent du confort, de l'autre on a des enseignants anxieux. Ce ne sont plus les personnes demandant des TW qui sont anxieux. Elleux veulent du confort. Ceux qui sont réellement anxieux ? Les enseignants s'y opposant. Renversement complet des valeurs.


Et on voudrait me faire croire que le texte n'est pas psychophobe ? Ce texte est, justement, extrêmement bien écrit, avec une évolution en son sein. D'abord il se présente comme une réflexion, non pas sur les trigger warning, mais sur la controverse autour d'eux, donc quelque chose de parfaitement objectif. Il appuie cette idée en présentant les deux points de vue, en faisant une explication sur ce que sont les PTSD, et en faisant intervenir la science elle-même contre les TW. Puis, petit à petit, l'article se laisse aller, on passe à de l'âgisme pour essayer de démolir les étudiants demandant des TW, puis on les montre comme de vilains capitalistes, et enfin, le final, dans la dernière partie où on les présente, en fait, comme des personnes capricieuses et où on renverse totalement la situation en faisant des opposants aux TW des personnes "anxieuses" face à des personnes intéressées par leur confort.

Ce texte est immonde, et j'en ai marre de voir relayées des bouses pareilles.

mercredi 9 septembre 2015

Préjugé, conditionnement, privilège, Qu'est-ce qui se déconstruit ?

Le préjugé est l'attitude adoptée par manque d'information
Le conditionnement est le fait de ne pas rechercher l'information
Le privilège est le fait de ne pas avoir besoin de l'information

C'est comme ça qu'on m'avait expliqué la chose. On a un préjugé. On le découvre. On combat le conditionnement en allant chercher l'information et on accepte son/ses privilèges.

Mais en vérité, ce schéma est très incomplet.
En effet, ce schéma ne s'applique qu'à une pensée consciente et dirigée. Exemple : cet homme a fait ce massacre car il a des troubles psys. Préjugé face à manque d'information, conditionnement car aucune recherche d'information, privilège de la personne n'en ayant pas. Mais face à des données plus diffuses, comme le fait d'accorder moins d'importance à la parole d'une femme, on a un préjugé mouvant (sur telle ou telle donnée, telle ou telle raison sera donnée pour moins y croire), un conditionnement constant (la parole d'une femme est soumise à caution) et un privilège constant également (le fait de ne pas en souffrir).
Considérer comme un privilège de ne pas voir une situation, c'est confondre privilège et conditionnement. De nombreuses personnes avec des troubles psys ne voient pas la psychophobie. De nombreuses personnes avec des troubles psys sont psychophobes. On parle souvent d'intériorisation, mais ça implique forcément qu'une personne qui ne voit pas n'est pas forcément une personne qui ne subit pas. Ce n'est pas un privilège que de ne pas voir. Le privilège, c'est de ne pas en souffrir. Ne pas voir, c'est un conditionnement.
On peut déconstruire les conditionnements tout comme on peut déconstruire les préjugés. Mais les conditionnements sont bien plus complexes. Contrairement à un préjugé où il suffit d'apporter une information sérieuse, le conditionnement, lui, ne peut pas s'en satisfaire, vu qu'il n'est pas dirigé. On pourrait dire que le préjugé est la peur, et le conditionnement, l'angoisse, la première est facile à combattre, il suffit de l'analyser. La seconde est beaucoup plus complexe car elle met en jeu des ressorts invisibles.

Or, bien souvent, dans les réflexions de déconstructions, on suppose qu'il suffit de « voir » l'erreur pour la corriger. Mais ça ne marche que pour le préjugé, et en aucun cas pour le conditionnement. Et c'est là, d'ailleurs, le second point que je voulais aborder, la différence entre reconnaître son erreur et se remettre en question.
Reconnaître son erreur est à la portée de n'importe qui. Se remettre en question, en revanche, est beaucoup plus complexe. Un exemple typique que je vois chez des hommes est de remarquer qu'ils ont interrompu une femme. Excuse. Fin. Et pas seulement fin dans la discussion, mais fin de la réflexion. On prend comme acquis, de par les études féministes sur le sujet, qu'un homme va interrompre plus facilement une femme, donc c'est la raison, j'ai trouvé. Fin.
Sauf que c'est un conditionnement. Un conditionnement suppose des rouages qui se créent au sein de l'esprit de la personne. Et un questionnement nécessaire à se poser. Pourquoi ais-je pensé interrompre à ce moment-là ? Qu'est-ce qui m'a semblé logique en cet instant ? Quel était le soucis ? A quoi ais-je pensé ? Si on ne fait que remarquer et s'arrêter là, on a reconnu son erreur, mais on la recommencera plus tard, vu qu'on n'a effectué aucune remise en question.

Et quand bien même on ait compris le rouage du conditionnement, rien n'indique qu'on soit capable d'arriver à le détruire. L'idée qu'il suffit de « voir l'erreur » pour réussir à la supprimer est très naïve. Et c'est là que l'idée de « personne déconstruite » // « personne safe » pose problème, car elle suppose donc qu'il est possible, pour tout le monde, de supprimer tout conditionnement. Or, certains conditionnements ont été renforcés par des traumatismes. Ça ne les rend pas plus juste pour autant, ça ne les rend pas plus acceptable, en revanche, cela les rend beaucoup plus difficile à combattre. Et là où, quand on parle d'un système à unique hiérarchie, il était assez facile de pointer du doigt les dominants, dans un système avec de multiples axes d'oppressions, la réalité devient de suite plus complexe, et ce sont des traumatismes liés à des violences oppressives qui peuvent soutenir des conditionnements oppressifs. L'idée de « personne déconstruite » devient alors très gênante, puisqu'au final, paradoxalement, elle ne prend plus en compte les différentes oppressions, mais simplement une sorte d'idéal hors de toute réalité.

Quand à déconstruire ses privilèges, une fois que l'on a établi la différence entre conditionnement, préjugé et privilège, je trouve que cette notion n'a pas de sens. On peut déconstruire ses préjugés. C'est assez facile. On peut essayer de déconstruire ses conditionnements. C'est plus difficile, et parfois, en fait, ça ne marche pas. On ne peut pas déconstruire ses privilèges car ceux-ci sont du fait du regard de la société sur un individu. Il est impossible pour un homme de déconstruire le fait qu'il ne vivra pas de harcèlement de rue. Il est impossible pour un-e neurotypique de déconstruire le fait d'obtenir un emploi/une promotion plus facilement qu'un-e neuroatypique.

Cette réflexion peut sembler déprimante pour certain-e-s, mais j'aimerais attirer votre attention sur deux points. Premièrement, si elle l'est pour vous (déprimante), demandez-vous dans quelle mesure vous cherchiez avant tout un moyen de vous « placer du bon côté de la barrière » et non de changer les choses. Dans quelle mesure le terme « déconstruit-e » ne signifie-t-il pas « cookie de sorti du système oppressif pour un-e dominant-e » ? Deuxièmement, cela signifie aussi que le travail est beaucoup plus complexe qu'il ne semble de prime abord. Il ne suffit pas juste de voir ses erreurs. Il s'agit de les comprendre. Il ne suffit plus de dire « les hommes interrompent les femmes plus souvent » mais surtout « pourquoi l'ais-je fait ? Quel a été le cheminement ? Comment le stopper ? », en somme, comprendre le conditionnement derrière l'acte, et travailler sur la source et non la conséquence.

mercredi 2 septembre 2015

éloge de l'inconstance

On parle souvent du « droit à l'erreur », rarement du « droit au changement ». Or, ce sont deux choses profondément différentes. Le droit à l'erreur vous permet de garder votre constance malgré un accroc, le droit au changement torpille la constance. Ce que j'entends faire ici, c'est à la fois parler du droit au changement, mais aussi du droit à l'inconstance, et du droit à la différence sous un angle lié aux autres et j'ai pu remarquer que ce n'est pas facile, car, dans beaucoup de cas, on utilise le mépris que l'on a pour la différence pour défendre l'inconstance, le mépris que l'on a pour l'inconstance pour défendre le droit au changement, et l'on méprise le droit au changement pour défendre le droit à l'erreur, dans une sorte de cascade qui, au final, fait de sacrés dégâts.

(Précision : dans cet article, je ne parle pas d'oppression mais de conditionnement et de préjugés issus de conditionnement, il est donc tout à fait possible que certains fassent parti d'une oppression tandis que d'autres non. S'il n'y avait que préjugé et conditionnement dans les oppressions, on serait franchement tranquille)

Lorsqu'on parle de constance et d'inconstance, l'image du premier mot est une chose rectiligne, un choix unique et définitif, celui du deuxième est l'idée d'un mouvement constant entre un choix et un autre. On peut, déjà, remarquer le côté pervers de cette situation, à savoir que si l'on imagine un choix binaire, mais qu'en réalité il peut avoir d'autres réponses, les autres réponses seront considérées comme inconstantes. Les exemples typiques de ces cas ? Les switchs (En BDSM les switch ne se définissent ni comme soumis-es ni comme dominant-e-s), ou les bisexuels/pansexuels qui ont une réponse différente que « mon genre / le genre opposé » et sont donc vu comme fatalement « inconstant », et donc, incapables de fidélité notamment. On va même, dans le cas des switch, jusqu'à leur demander assez couramment ce qu'iels sont « aujourd'hui », comme s'iels devaient choisir à tout prix (très bon article sur le sujet d'une switch  ). On voit bien, ici, qu'au-delà de l'inconstance, c'est le fait que ce soit une réponse « différente » de soumis-e/dominant-e ou hétéro/homo qui pose problème. (on retrouve ça aussi lorsqu'une personne ne se définit ni comme homme ni comme femme, que ce soit fluide, agenre, non-binaire etc.)

Mais le fait est, également, que la constance n'est pas forcément bonne. Dans un couple, être constamment ensemble est très souvent destructeur. L'eau croupit, pour faire une métaphore. La constance n'est pas ce dont est fait la nature. Pour autant, on nous la présente continuellement comme une chose saine, une chose positive, et l'inconstance est toujours négative. Cela semble sortir de cette idée binaire que l'on a du bien et du mal, séparé de manière précise, ce qui fait que la constance côté bien est bonne. Mais cette notion est totalement absurde car le bien et le mal ne sont pas, dans la vie, délimités de façon aussi stricte. Des individus peuvent avoir raison de s'unir pour un point et de s'opposer les uns aux autres sur un autres, sans pour autant que l'inconstance de leur alliance soit quelque chose de négatif, bien au contraire. Mais dans l'image binaire bien/mal, il n'y a qu'un seul bon chemin, et de ce fait, on ne peut avoir aucun droit à l'inconstance. La haine de l'inconstance se lie donc au mépris du changement et de l'erreur.

D'une part, ces deux notions sont constamment amalgamées. Lorsqu'une personne se revendique childfree plusieurs années, puis finit par avoir un enfant, elle est souvent montrée comme traître, comme une personne n'ayant jamais été childfree. « être » quelque chose, c'est avoir une constance dans cet être. D'autres diront qu'elle a fait « une erreur » de se « croire » childfree, là où, si c'est possible, il est également tout a fait possible que la personne ait évolué, donc que ses envies aient changé sans pour autant que ce soit une erreur de s'être revendiquée childfree. De la même manière, il est courant que des ami-e-s s'éloignent au fil du temps, sans que l'amitié ait été une erreur. De ce côté-là, on aura souvent des personnes approuvant, mais pour autant, l'image que « les véritables amitiés sont celles qui durent » est profondément implantée dans nos esprits. On peut également rappeler les propos courants pour les adolescents de « c'est une passade » comme si le fait qu'une chose ne soit pas destinée à durer soit, en soi, preuve qu'elle ne mérite aucune considération et n'a aucun intérêt. La constance est positive. Le changement, l'erreur, l'inconstance restent négatives.

Le problème avec ce conditionnement, est qu'il arrive fatalement au point qui fait mal : la remise en question implique reconnaître son erreur et changer. Elle est donc, de manière vicieuse, considérée comme négative, malgré tout ce que l'on dit de l'importance de reconnaître ses torts. Non, notre société est bâtie sur le fait qu'il ne faille pas les reconnaître. Pour être précis, notre société est bâtie sur l'idée qu'il y a d'un côté le bien, de l'autre le mal, d'un côté les personnes faisant des erreurs, de l'autre, les personnes n'en faisant pas, même si l'on répète continuellement que l'erreur est humaine. Lorsqu'on ne reconnaît pas son erreur, on prend le parti de conserver sa constance. Et étant donné que nous sommes des animaux sociaux, beaucoup d'autres personnes sont autour, mais beaucoup ont également ce même réflexe de vouloir refuser l'erreur, afin de se protéger également lorsqu'ils l'ont fait ou risquent de la faire. « je te protège pour me protéger car nous sommes dans le même cercle »
Ce schéma créé fatalement des cultes de la personnalité. Des individus qui semblent extrêmement constants, et que l'on va donc vénérer, autant à l'extrême-droite qu'à l'extrême-gauche, et jusque dans les milieux militants, qu'ils soient dans les assocs, sur FB ou sur twitter. C'est ainsi qu'on voit la création de notion comme « safe » ou « déconstruit », que des personnes sont d'abord hissées sur un piédestal, puis, jetées à terre après que l'on ait mis en lumière des propos datant de plusieurs années, voire des propos de relations de la personnes. Ce dernier point est important, on va jusqu'à exiger d'une personne de répondre des actes de ses relations. Ça semble, de base, logique, et ça l'est en parti, mais l'effet pervers est que cela renforce la cohésion de groupe face à ces considérations, puisque toute remise en question d'une personne implique celle des personnes avec qui elle est en relation. Coupable par association, cela fait que la remise en question est encore plus complexe, puisqu'il faut, à la fois dépasser ses propres blocages, mais aussi des blocages sociaux liés à toutes les personnes autour de nous, ce qui sclérose encore plus la situation.

Au final, la haine de l'inconstance, le fait de vouer un quasi-culte à la constance, ça empêche de se poser des questions, ça empêche de tester, de faire des erreurs, de se tromper, et donc, d'avancer, de se trouver. Considérer qu'une chose n'a pas de valeur sous prétexte qu'elle n'a pas duré, c'est, au final, soutenir un système qui refuse la remise en question. Mieux vaut être constant dans l'erreur qu'inconstant. Ça craint.

samedi 22 août 2015

Rapports de pouvoirs entre hommes & femmes l'exemple de la conf neocast de Pouhiou / Ginger Force / Charlie Danger

Cet article n'a pas pour but de démolir Pouhiou, soyons clair. D'une part parce que je parle ici de sexisme et que je ne considère en aucun cas avoir le droit de basher quelqu'un sur ce sujet n'étant pas une femme, d'autre part, parce qu'étant un homme cis, je trouverai assez aberrant de basher quelqu'un alors que je ne sais aucunement si je serai différent de lui. Là n'est donc pas mon propos, en revanche, ce que j'aimerais mettre en valeur, c'est comment, dans une situation où l'on a deux femmes et un homme, les trois conscient-e-s des enjeux du féminisme, on se retrouve quand même avec une position de pouvoir et de prise d'espace massive de la part de l'homme.

J'analyse cette vidéo selon trois angles relativement simples. D'abord, la présence de chacun des trois protagonistes, ensuite, le clivage que l'articulation des temps de parole créé, et enfin, le rapport de pouvoir qui se trouve visible, plaçant l'homme au sommet. Il est plus que probable que je n'ai pas tout remarqué, mais ça me semble déjà assez édifiant. Sans aucun doute, il sera possible d'expliquer un ou l'autre des points indiqués, mais j'aimerais attirer votre attention sur le fait que le biais mettant en valeur les hommes est toujours expliqué par une raison « spécifique », mais reste, cependant, toujours le même, les raisons étant souvent, en vérité, des excuses. Enfin, les timers que j'indiquerais sont là pour vous donner une idée d'où trouver les infos dans la vidéo, ils ne sont pas parfaits. J'ai dû la visionner un bon paquet de fois, et je l'ai donc fait en *2 de vitesse ce qui limite la précision à ce niveau-là.

Je présente cela dit la vidéo, elle se trouve ici et se divise en plusieurs parties. Première partie, une mise en scène sur le sexisme qui va environ de 0:38 à 4:35. S'en suit une explication jusqu'à 6:30 puis une seconde mise en scène qui dure de 6:30 à 8:30 ; avec, ensuite le débat qui s'installe de 8:30 à 23:35. On a ensuite une vidéo de Pouhiou qui dure de 23:35 à 30:53 puis une réflexion sur la vidéo jusqu'à 36:45 avec l'arrivée, ensuite des questions/réponses. Je précise donc que, pour l'analyse du temps de parole, je n'ai pas pris en compte les mises en scènes, puisqu'elles étaient factices. Je n'ai également pas pris en compte la vidéo de Pouhiou, même si j'y reviendrai.



Le temps de parole est très largement en faveur de Pouhiou. sur les 25min 45sec analysées, il parle 12min et 45 secondes, soit environ 49 % du temps contre 6min 13 pour Ginger Force ( environ 24%) et 6min 47 pour Charlie (environ 26%). Il parle donc, à lui seul, quasiment autant qu'elles deux réunies. Pour autant, il n'y a pas que cette donnée à prendre en compte. En effet, quand on écoute la vidéo, on peut avoir tendance à croire que Charlie Danger parle moins que Ginger Force, alors que l'analyse indique l'inverse. C'est parce que si le temps de parole a une certaine importance, le temps de silence en a une encore plus grande. Dans cet article de les mots sont importants il est même indiqué que l'on analyse la durée du temps de parole des femmes par rapport au silence.
J'ai donc analysé les silences de plus de cinq secondes dans cette vidéo pour chacun des trois. (Le silence est rompu dès qu'il y a manifestation sonore (rire, « hm » et autre).) Or, justement, les silences de Charlie danger sont beaucoup plus long. Son plus long temps de silence est de 6 minutes 17 secondes (4:35 – 10:52) là où le plus long temps de silence de Ginger Force est de 3min 40 (9:11 – 12:51). Pouhiou, quand à lui, a pour plus long temps de silence 57 secondes. (15:07 – 16:04 ; le silence étant rompu par un « hm » à l'adresse de Charlie danger). En terme de moyenne de durée de silence, c'est encore plus visible. Ginger Force est à 2 minutes et 1 secondes de moyenne durant ses temps de silence. Charlie Danger à 2 minutes et 39 secondes. Pouhiou, quant à lui est à 23 secondes.

Ces données semble étonnantes, mais il faut saisir que l'intégralité de la conférence est divisée entre d'un côté Pouhiou et de l'autre Ginger Force & Charlie Danger. En effet jamais, au long de la conférence, Charlie Danger ne succédera dans son temps de parole, à Ginger Force, ni Ginger Force à Charlie Danger. A chaque fois, il y aura une intervention de Pouhiou. Le plus proche instant étant à 21:20 quand Pouhiou fait « seulement » une mini-intervention de 2sec pendant que Charlie Danger passe le micro à Ginger Force. Et ce micro, parlons-en. En effet, Pouhiou en a un, portable, Charlie Danger & Ginger Force en ont un, à deux. Cela renforce ce clivage homme – femme, mais surtout, donne beaucoup plus de présences à Pouhiou qui peut intervenir quand il le souhaite, là où Ginger Force comme Charlie ont dû à plusieurs reprises attendre de récupérer le micro (à 15:07 par exemple, Ginger Force doit s'incliner car elle n'a pas le micro, et c'est Charlie Danger qui peut intervenir). C'est d'ailleurs pour cette raison que les rapides interventions de Pouhiou sont aussi nombreuses et aussi visibles, et que son temps de parole en est drastiquement augmentée, alors que son temps de silence en est réduit à peau de chagrin.
Ce clivage se voit également avec la manière dont l'espace est occupé, puisque, sur 19 minutes et 6 secondes où il y a AU MOINS une personne debout, Pouhiou se trouve l'être 13 minutes et 49 secondes, soit 72 % du temps, contre 22 % du temps pour Ginger Force et 19 % pour Charlie. Ça ne fait pas 100 % car, en effet, j'indique bien « au moins », puisqu'à plusieurs reprises, lorsque l'une des deux intervenantes parlera, Pouhiou restera debout, là où, quant à elles, elles seront bien plus enclines à s'asseoir lorsque ce sera son tour.

Ce clivage n'est pas non plus dénué de rapport de pouvoir. Que ce soit le micro, qui donne donc toute latitude à Pouhiou d'intervenir dès qu'il le souhaite, ou le temps debout, tout indique la prise de pouvoir complète de Pouhiou durant la conférence. Je reviens à nouveau à l'article de LMSI.net concernant les « réponses minimales » ou « confirmations minimales ». Ce sont de minuscules interventions (des « hm » des « d'accord » etc.) qui ponctuent le discours pour signifier qu'on a écouté / entendu / qu'on valide l'intervention.
Je ne vais cependant pas faire l'analyse de l'article concernant la différence entre les confirmations minimales masculines et féminines, non parce que je n'y adhère pas, mais parce qu'en l'occurrence, si l'on est face à un discours, on n'est pas face à une discussion, et, de ce fait, l'analyse me semble plus complexe à mettre en place.
En revanche, une chose est certaine, ce sont les validations de la part de Pouhiou qui font que son temps de silence est drastiquement inférieur à celui de Ginger Force & Charlie Danger. En tout et pour tout, Pouhiou valide 22 fois les discours de Charlie Danger & Ginger Force, là où seule Ginger Force valide à 2 reprises le discours de Charlie Danger, et qu'aucune des deux femmes n'émet de sons lorsque Pouhiou parle. (à une reprise Ginger Force aurait pu en émettre un, mais n'ayant pas de micro, il n'est pas audible, juste visible ; là encore, le micro pour deux créé un rapport de pouvoir)
De plus, rappelons que dans le temps de parole, je n'ai pas compté la vidéo de Pouhiou qui a été diffusée, soit 7min 10 de pouhiou, seul, visible, parlant, ce qui ferait, en la comptabilisant, qu'il aurait près de 70% du temps de présence. Mais en sus de ça, Pouhiou est également celui qui articule l'intégralité du débat, celui qui le gère. C'est lui qui commence la conférence, lui qui introduit le rapport entre LGBT-phobie et sexisme, lui toujours qui met en place la diffusion de la vidéo, lui encore qui reprend la parole après la fin, et lui, une fois de plus, qui d'un mouvement des mains, indique l'arrivée des questions/réponses.



De manière générale, cette conférence est l'exemple typique d'une situation où un homme prend l'espace, tant en terme de pouvoir que de présence, et devient, au final, le centre de l'attention dans une discussion sur le sexisme. Il y aurait d'autres choses à en dire sans aucun doute, notamment en analysant les tournures, (on pourrait notamment revenir sur la formulation du « est-ce que tu te rends compte aussi que... » de 14:30 qui est une formulation d'une condescendance complète) mais je voulais me concentrer sur cet axe de présence → rapport de pouvoir. Il est certain qu'on pourra sans doute trouver dix milles raisons pour justifier que la situation se soit passée ainsi, le fait est que, malheureusement, on trouve toujours dix milles raisons qu'une situation précise se passe comme toute les autres, et qu'il faut admettre que bien souvent, ces raisons sont des excuses.
Je ne suis pas en train de dire que la conférence était mauvaise, c'est pas non plus mon rôle. Ce que je mets en exergue ici, c'est la façon dont peuvent se recréer les systèmes de pouvoirs. Il n'existe pas de personnes « déconstruites », il n'y a que des personnes en cheminement (et même ce concept est très gênant, prochain article sur le rapport social) et ce cheminement ne peut pas être arrêté. Ce n'est pas les réflexions évidentes de sexismes qui posent problème. Celles-là sont balayées rapidement par notre esprit (la première chose à laquelle on pense, c'est le conditionnement, la seconde, c'est nous, je ne sais où j'avais lu ça). L'exemple donné par Pouhiou de la pensée « une bière c'est pas féminin », c'est cool d'y penser, mais ça n'est pas majeur parce qu'on le sait immédiatement, dans l'instant même où elle survient. En revanche, vérifier qu'on ne prend pas trop l'espace, fermer sa gueule en particulier sur les validations sonores de discours, ça impacte nettement plus la réalité qu'une pensée sexiste tellement visible qu'elle saute aux yeux avant même qu'elle ne soit vocalisée. Il y a nécessité d'analyser a posteriori sa manière de faire, d'être, parce que sans ça, on ne parvient à modifier que les choses évidentes et non le problème de fond.

samedi 25 juillet 2015

Entre développement personnel et destruction intégrale.

Je me rappelle que suite à cet article des personnes avaient critiqué cette phrase « Parce que depuis quelques temps, le militantisme commençait à m'apporter de moins en moins de choses. » qui indiquait que je considérais le militantisme comme un apport personnel et non une lutte, un « stage de développement personnel »)


J'ai tout d'abord supposé, en horreur que les personnes n'avaient pas compris ce que je voulais dire par là. En effet, à mon sens, le but du militantisme est d'aller vers un monde plus juste, un monde meilleur. Par là-même, il me paraissait assez aberrant que le militantisme rende une personne pire. Via cette phrase, je voulais dire que le militantisme commençait à me rendre pire, et plus malsain qu'avant, ce qui me semblait fondamentalement en contradiction avec son principe premier, et non qu'il ne me faisait pas me sentir mieux dans ma vie, comme j'ai supposé qu'elles le comprenaient.

Et puis… je me suis demandé si c'était pas moi qui passait à côté de quelque chose au final. Alors j'ai renversé ma pensée, et je suis parti du principe que ces personnes avaient raison. Pourquoi ne pourrait-on pas devenir pire par militantisme ? On perd beaucoup à force d'ouvrir les yeux sur la violence tout autour de soi. On perd des amis, on perd des bons souvenirs, on perd des livres et des films, on perd une tranquillité d'esprit, alors pourquoi ne pourrait-on pas, soi-même, perdre de la valeur, devenir pire ? Et dans quelle mesure, refuser cette idée ne serait-il pas égocentrique ?

J'y ai vu, cependant, un problème. Je ne crois pas qu'une personne puisse agir de façon désintéressée. Le mythe du chevalier solitaire à fond dans sa lutte, désintéressé, du lucky luke, du lorenzaccio qui détruit jusqu'à son intégrité pour parvenir à ses fins, m'a toujours paru beaucoup trop simpliste. Cela dit, en réfléchissant au Lorenzo de Musset (résumé simple et résumé très détaillé) (personnage qui m'a fasciné durant mon adolescence), j'ai remarqué que ce n'était pas contradictoire au final. Une personne peut tout à fait se valoriser tout en se brisant. Elle peut donc devenir pire, sans pour autant agir de façon désintéressée.

A partir de là, est-ce qu'il n'y a pas une forme d'égoïsme à refuser cela, à chercher absolument à vouloir devenir meilleur plutôt qu'à chercher à faire avancer la lutte ?

J'ai passé un peu de temps là-dessus. Ce que je vois se dessiner, petit à petit, sont deux visions drastiquement différentes. La première, centrée sur la lutte, avec, à son extrême, le fait de rendre l'individu/son intégrité accessoire voire dispensable. La seconde, centrée sur l'individu/son intégrité, avec, à son extrême, le fait de rendre la lutte accessoire voire dispensable.

Si les deux extrêmes sont profondément malsains sans même que j'ai besoin de m'arrêter dessus pour l'expliquer, en revanche, j'ai mis du temps à chercher à étudier les deux schémas de pensées, l'un par rapport à l'autre. Dans un cas, on s'occupe d'un changement global dans l'espoir que cela amène un changement des individus dans l'autre, on cherche un changement à l'échelle du microcosme (la personne, ses relations etc.), dans l'espoir que, petit à petit, cela amène un changement global.

Au final, je ne sais lequel est plus pertinent que l'autre, mais je sais une chose : en tant que NA, ce que l'on a exigé de moi, depuis que je suis bébé, c'est que je m'adapte, que je m'oublie, et que je fasse en sorte de fonctionner dans une société aux règles absurdes et incompréhensibles. Alors, non, je ne prendrai pas le chemin où l'on s'occupe d'abord du changement global, et oui, je centrerai ma réflexion militante sur moi et mon entourage. Parce que je suis « un homme neuroatypique à qui l'on a appris qu'il devait se modifier, se briser, se conformer, s'adapter au monde autour de lui », faire en sorte de m'occuper de moi, et de ne pas me perdre dans les autres, leurs attentes et celle de la société ou celle du militantisme, c'est une nécessité.

Du fait de ma neuroatypie, je dois faire l'équilibre entre le militantisme et la protection de ma propre intégrité, chose vitale, parce qu'on ne fait pas changer les choses si on ne les change pas chez soi. Ce n'est pas que je centre mon militantisme sur moi, c'est que je lui appose une limite du fait de la situation particulière qu'est celle d'être né avec un fonctionnement psychique différent, d'être complètement inadapté à la société.

Entendons-nous bien, ce n'est pas que je recherche à aller mieux via le militantisme, c'est que je refuse de me détruire à cause de lui. La nuance est de taille, mais elle est nécessaire. Et le simple fait que je passe encore des paragraphes entier à essayer de justifier que je refuse de me laisser détruire par le militantisme prouve qu'il y a encore un sacré travail à faire, car je n'aurais jamais dû avoir à ressentir la nécessité de le faire. (je ne le reproche à personne et à tout le monde à la fois, ce conditionnement reste une vraie saleté chez moi, et le rapport entre neuroatypie, masculinité et conditionnement sera l'objet d'un prochain billet)

Cela dit, ça me travaille. Car quelque part, ces personnes… elles avaient raison. Partiellement raison, une raison qui ne me fait pas changer de chemin, mais me fait comprendre pourquoi j'emprunte celui-là, mais partiellement raison quand même. Comme quoi...

dimanche 7 juin 2015

Mieux vaut des ennemi-e-s que des mauvais-es allié-e-s

A plusieurs reprises, j'ai eu des personnes qui m'expliquaient que l'UNAFAM, certes, étaient de mauvais alliés, mais quand même, c'est mieux que des ennemis. Et... j'avoue que je ne suis absolument pas d'accord avec ça. (pour contexte: UNAFAM, union nationale des amis et familles de malades psys, association qui a porté des lois liberticides et stigmatisantes envers les personnes souffrant de problèmes psys, et se fait passer pour "allié". Ils veulent être là à la MAD PRIDE, et y seront sans doute.) Lana avait écrit sur ce point d'ailleurs, "je préfère Sarkozy à l'UNAFAM". Et j'approuve

Je pense que pour expliquer le problème, rien ne vaut une métaphore. Considérons que vous venez d'emménager. La majorité de vos affaires sont à l'extérieur, dans la rue, et vous avez besoin d'aide pour les rentrer et ranger.
Un-e bon-ne allié-e va venir vous poser des questions sur l'emplacement d'une ou l'autre chose, sur la manière dont iel peut aider, et prendra même peut-être des initiatives, mais s'iel fait de la merde, iel corrigera.
Les ennemis vont simplement passer dans le coin, tenter de voler des affaires dans la rue. Il suffit simplement de les surveiller. On les repère, on fait gaffe, on les combats.
Le problème avec les faux alliés, c'est qu'iels font n'importe quoi. Iels ramassent une affaire, voire la poubelle du voisin et viennent la foutre dans votre chambre. Iels récupèrent votre porcelaine et l'installe dans les chiottes, iels prennent la glacière avec le repas prévu pour tout le monde et la vide dans votre lit, tout ça sans vous écouter, en refusant de se remettre en question et en vous méprisant quand vous leur dîtes d'arrêter ou de faire comme VOUS voulez, parce qu'après tout, merde, c'est VOTRE appartement que vous installez... (et qui peut même venir chouiner qu'iel ne viendra pas aider si on est méchant)
Mais du coup, iels font énormément de dégâts. Vous devez vérifier CHAQUE chose qu'iels font (ce qui au final revient à faire le travail) et si vous les perdez de vue un seul instant, il vous faut vérifier tout l'appartement au cas où. Mais en plus de ça, comme iels donnent l'impression d'aider, d'autres personnes font comme elleux. Bah oui, une personne passe, voit, et décide de filer un coup de main, suis son exemple et fait également de la merde, tout en étant persuadé de bien faire "puisqu'elle suit l'exemple". Du coup, un-e mauvais-e allié-e, ce n'est pas juste "à peine moins de travail" ni "autant de travail" c'est "plus de travail". Un-e mauvais-e allié-e, c'est même plus de travail qu'un-e ennemi-e.

J'arrête là la métaphore (qui est une illustration, un moyen d'expliquer, pas une fin en soi) pour revenir au sujet: l'UNAFAM et la Mad Pride. (by the way, celle-ci a lieu à Paris le 13 juin; je ne suis pas encore certain de pouvoir y être mais je l'espère fortement, et ce sera sans doute au cri de ralliement "ni anathème ni UNAFAM" que me proposait une connaissance)
Je ne pense pas qu'on puisse se permettre de ne pas attirer l'attention sur le danger que représente l'UNAFAM. Leur nom est extrêmement attirant pour toutes les personnes qui sont des amis/familles. Pour toute personne n'ayant pas de trouble psys, l'association qui semble la plus logique à joindre reste l'UNAFAM. De ce fait, l'UNAFAM est beaucoup plus dangereuse pour les usagèr-e-s en psychiatrie et plus généralement pour les personnes ayant des problèmes psys que des personnes militant directement pour nous enfermer. Ils sont cette personne dont je parlais, qui dit vouloir aider, fait n'importe quoi et fait de gigantesques dégâts, tant par ses actions que par le fait qu'elle en entraîne d'autres à faire de la merde à leur tour.

Donc non, on ne peut pas se permettre de laisser passer l'UNAFAM parce qu'on est peu nombreux. En fait, c'est même le contraire. Parce qu'on est peu nombreux, on peut encore moins se permettre de la laisser passer.

dimanche 26 avril 2015

Pourquoi ne me répond-elle pas ? Pourquoi est-elle agressive ?

Petit guide de réponse à la question que beauuuucoup d'hommes cis se posent quand ils viennent parler à une féministe et qu'elle ne leur répond pas ou le fait agressivement: pourquoi ?

Je vais tenter de répondre à ces questions rapidement.
Premièrement, j'aimerais rappeler que personne n'est tenu de vous répondre. Il est récurrent de voir des personnes dire « je donne mon avis, tu donnes le tiens, c'est le principe d'un débat », mais ce débat, nul n'est tenu de l'avoir avec vous. La question « pourquoi ne me répond-elle pas ? » si elle est posée dans l'idée d'avoir une justification, est donc inepte. Personne n'a à justifier de ne pas vous répondre.

On peut cependant expliquer pourquoi une personne ne répond pas ou répond de façon agressive. Premièrement, il faut comprendre que la majorité des réactions à des femmes ayant des propos féministes sont tellement stupides que les féministes ont écrit un bingo là-dessus; plusieurs en fait, en voici un (pris au hasard très sincèrement), récupéré sur le blog les furies

Chacune de ces réflexions a été débunkées à de très nombreuses reprises, un peu partout, c'est le b.a.ba du féminisme. Aussi, devoir répéter pour la millième fois quelque chose peut rendre agressive, voire donner envie de ne pas du tout répondre.

Deuxièmement, un proverbe féministe dit : « derrière chaque homme convaincu il y a dix féministes épuisées » traduisant le fait que dans la majorité des cas, les hommes refusent littéralement toute remise en question, et que pour une discussion qui fait ouvrir les yeux, il y en a un grand nombre qui finissent par des insultes sexistes. Cela n'encourage pas non plus à répondre, et encore moins à le faire sans agressivité.

Il y a encore une troisième raison, c'est l'utilité de l'agressivité. Elle en a deux. D'une part, lorsqu'une personne subit du mépris ou des injures lorsqu'elle s'exprime avec calme, elle subit beaucoup plus de violence, puisqu'elle doit à la fois gérer la violence de l'autre, se brimer elle-même dans sa colère. D'autre part, l'agressivité permet de sortir d'une situation passive, et donc de ne pas subir diverses violences psychologiques que peuvent entraîner la passivité face à la violence. (et oui, l'idée du « ignore-les ça passera » est une connerie)

La quatrième raison peut venir, purement et simplement, de votre provocation. Dans un très grand nombre de cas, j'ai pu remarqué que des personnes adoptaient une attitude provocatrice à l'égard des féministes comme manière de débuter la conversation, puis s'en défendaient ensuite d'ailleurs.

Enfin, il y a aussi le fait que les féministes sont victimes, de façon récurrente, en sus des hommes venant leur expliquer la vie sur un sujet qu'ils ne connaissent absolument pas via des phrases du bingo, de beaucoup violences lorsqu'elles parlent de leur vécu ou quand elles osent pointer du doigt le sexisme dans la société.

Ci-joint, je prends l'exemple de @InfernaleSky qui a publié sur twitter des tweets concernant le HT #jesuisfeministequand. En environ 48h, elle a reçu plus de 200 tweets haineux, certaines personnes restant même plusieurs heures pour l'insulter.

Vous vous rappelez du bingo ? Regardons rapidement.

(cliquez pour agrandir)
16 cases sur 25 sont remplies en 48h.
16 cases. Sur les 25. Et certaines réactions ont eu lieu jusqu'à une dizaine de fois. (je pense notamment aux propos psychophobes; probablement un biais de vision cela dit, pas sur que ce soit le plus courant, mais c'est celui que j'ai remarqué le plus, émises par 8 personnes différentes et 14 fois en tout, sur 33 intervenants et 209 tweets ; soit un joli quart des intervenants et 7 % des tweets envoyés).
Parallèlement à cela, aucun intervenants n'est venu poser une question.
Ci-joint, le détail de chacun des premiers tweets envoyés à @InfernaleSky par les intervenants en questions.
tweetainfernalesky.odt (TW: psychophobie, misogynie, injure etc.)
Le détail des tweets (screenés) est disponible ici (TW: psychophobie, misogynie, injure; c'est assez violent etc.)

On peut constater d'une part qu'aucun intervenant n'a posé de questions, que l'immense majorité ont été insultants ou agressifs. Si on y rajoute le mépris, on a la quasi totalité… et dans les tweets neutres, il y a Mrwilsonlor, qui, par la suite, l'a insulté de conne, de folle et lui a fait un gigantesque pavé d'injure via medium tellement un tweet ne suffisait pas (cf les sources, violence38.jpg). Ce que j'essaie de dire ici, c'est que même un tweet neutre n'indique absolument pas qu'on a affaire à une personne cherchant véritablement à discuter, et que, dans un contexte où l'immense majorité ne le cherchent pas, et veulent juste agresser, il est logique que des féministes ne répondent pas à quelqu'un ou le fassent agressivement.

Donc, s'il t'arrive, toi, de bonne foi, de chercher à discuter avec une féministe et qu'elle refuse de te répondre, rappelle-toi qu'elle a ses raisons. Rappelle-toi aussi qu'elle a le droit, donc ne cherche pas à la forcer à te répondre, que ce soit en la harcelant de tweet ou en changeant de compte pour "t'expliquer" parce qu'elle t'a bloqué.
Enfin, si toi, tu considères qu'en tant qu'homme pas sexiste, tu aurais le droit à une réponse, ou à ce qu'elle ne soit pas agressive avec toi, je t'invite à aller lire cet article.

samedi 25 avril 2015

Systémique & individuel pensées #9

Cet article est pour toi, l'homme pas sexiste. Tu as peut-être été envoyé ici parce que quelqu'un t'a dit que tu l'étais et que tu t'es insurgé, ou parce qu'au détour d'une conversation, on t'as renvoyé à ton statut d'homme par une insulte de type « mâle » « sale mec » etc., ce que tu considère comme du sexisme anti-homme. Ou peut-être juste que tu passes sur le blog, et que tu te considères comme n'étant pas sexiste. Ça suffit pour que tu le lises en fait.

Si je te demande de me décrire quelqu'un de sexiste, il est fort probable que tu me parles d'un homme qui traite les femmes comme des merdes, les méprise, et exige d'elles qu'elles restent à la maison s'occuper des enfants. En tout cas, ça n'est pas toi, c'est certain. Et si tu as raison concernant la première phrase en effet, le problème est que ce n'est pas que cet individu. Et c'est là tout le problème de cette idée visant à séparer la société entre « sexistes » et « pas sexistes », selon un schéma très manichéen entre gentil et méchant.

Politiquement parlant, nous sommes élevés, depuis notre plus jeune âge, à considérer que la société est un amoncellement de relations individuelles.
Quand on nous dit que « Salope » est misogyne, on est enclin à penser que « salop » est misandre, par simple effet d'inversion. De manière générale, on est enclin à penser que si le sexisme envers les femmes existe, alors le sexisme envers les hommes existe, que si le racisme envers les noirs existe alors le racisme envers les blancs existe etc.

Mais pourquoi, en ce cas, avoir nommé « sexisme », « racisme », « transphobie », sachant que je peux haïr quelqu'un pour tout un tas de raison. J'ai déjà été haï parce que je portais un chapeau. Y a-t-il une chapeauphobie ?
Nullement, et c'est bien là le point. Quand on parle de système, on parle d'une société toute entière bâtie sur une hiérarchie. (les hommes privilégiés, les femmes opprimées, les blancs privilégiés, les personnes de couleurs opprimées etc.)
C'est bien pour cette raison que ces luttes (le féminisme, l'antiracisme etc.) existent. Non pas parce que le sexisme ou le racisme serait plus courant, mais parce que la société est basée sur une hiérarchie, et que le problème ne se situe pas au niveau individuel mais au niveau de la société elle-même, au niveau systémique.

Un des exemples les plus simples pour saisir que le problème du sexisme ne se situe pas au niveau « des méchants sexistes », mais bien de la société toute entière, est celui de la différence de paie ( quelques infos dessus  ). Si l'on considérait que le problème était purement relationnel, ces statistiques n'auraient aucun sens.
Ça signifierait que, dans une société non-sexiste, les postes des personnes fixant les paies et jugeant les promotions seraient accaparés par des sexistes, et pas le reste de la société ?
En revanche, quand on considère le caractère systémique, il y a une explication très simple : à travail équivalent, les hommes sont vu plus compétents que les femmes, et ont donc plus facilement de meilleures paies ou un avancement.

Et c'est pour cela que le sexisme anti-homme n'existe pas. Dans l'idée d'une relation individuelle, évidemment que vous pouvez être haï ou méprisé parce que vous êtes un homme, mais ça n'est pas le problème. En tant que système, le sexisme privilégie les hommes ( exemple ) et violente les femmes. Il établit une hiérarchie pure et simple avec des privilèges pour certains, et des violences pour d'autres.
Afin qu'il y ait un « sexisme anti-hommes » ou de la misandrie, il faudrait, ni plus ni moins, que ce système soit inversé. Ce n'est pas le cas.

Mais alors, qui est sexiste ? Hé bien tout le monde en fait. Être sexiste est la version par défaut livrée par la société. Attention, je ne dis pas qu'on naît sexiste, je dis que l'on grandit dans une société qui l'est, et qu'on est conditionné par elle. Ne pas être sexiste, c'est un travail, ce n'est pas quelque chose qu'on serait comme ça, par défaut. Et si tu n'as pas travaillé à dégager ton sexisme, c'est que tu l'es encore, ça c'est une certitude. (et si tu penses que tu as fini ton travail, je t'invite à recommencer, parce que c'est peu probable)

On commence par quoi ?
Hé bien je dirais qu'en premier lieu, on commence par l'humour parce que c'est le point le plus complexe en général, celui que tout le monde défend comme ne posant pas problème. « Une blague sexiste, ce n'est pas une personne sexiste ». Et sur ce sujet, je vous renvoie à cet article, compilation de source que j'ai effectué expliquant en quoi l'humour oppressif est dangereux, et, non seulement pas du tout hors-réalité, mais en fait, la renforçant encore plus qu'une phrase sexiste non-humoristique. Si la majorité des études sont en anglais, il y a cependant plusieurs articles, en fin de page, qui sont en français pour celles & ceux qui ne sont pas anglophones.

samedi 28 mars 2015

Pensées #8 "ils ne font de mal qu'à eux-mêmes"

Le danger, dans un mouvement qui combat une oppression est de la combattre en combattant le cliché dont sont affublé.e.s les concerné.e.s sans combattre la réflexion derrière ce cliché. Ce faisant, on ne combat pas l'oppression, on est juste dans la politique de respectabilité. Ce sont les femmes qui refusent d'être « comme les autres, superficielles etc. », ce sont les homos qui refusent d'être efféminés, ce sont les personnes avec des troubles psys qui « ne font de mal qu'à eux-mêmes ».

La politique de respectabilité, c'est de combattre le cliché à base de #notall sans combattre l'idée derrière le cliché. #notall femmes sont superficielles ne supprime pas le cliché que les femmes le sont. Elles ôtent juste la/les femme.s qui se mettent en dehors de ce cliché. #notall personnes avec des troubles psys font du mal aux autres ne supprime pas le cliché du fou, ça fait simplement une scission entre des bons et des mauvais fous.
Or, le problème avec les clichés oppressifs, est qu'ils cristallisent une violence. Et c'est le concept derrière cette violence qu'il faut combattre, et non le cliché en lui-même. L'important n'est pas de séparer les fous entre les bons (qui ne font de mal qu'à eux-mêmes) et les mauvais (qui font du mal aux autres) mais de s'attaquer aux idées qui se trouvent derrière.


Comment fonctionne le lien entre maladie mentale et violence ? On peut considérer l'approche individuelle, à savoir des individus extrêmement violents qui ont donné l'image de la folie, et celle-ci s'est peu à peu transformé en science qui a intégré de nombreux autres cas, gardant le cliché intact. On peut également considérer l'approche systémique, à savoir le fait que lorsqu'un individu proche de l'homme blanc cis het aisé valide NT commet une atrocité, celle-ci est généralement étudiée sous l'angle du problème psy, là où d'autres individus seront réduits simplement à leur groupe opprimé.

En fait, il est plus que probable que les deux se conjuguent. Dans les temps anciens, pour protéger les oppresseurs, on invoquait le démon qui les avait pris. Le démon s'est juste, peu à peu, vu remplacé par la science, et on invoque désormais la maladie mentale.
La maladie mentale a toujours été un outil pour séparer la population. Séparer la population entre ceux qui tuent et les gens normaux. Séparer les tueurs qui sont du groupe oppresseur (qu'on explique par la folie) et ceux qui sont d'un groupe opprimés (qu'on expliquera par une essentialisation du groupe opprimé).


Cette séparation est extrêmement dangereuse. Premièrement, elle permet à la société de ne pas se remettre en question sur son système. C'est un individu, avec tel problème psy. Le problème psy est considéré comme une fin. On étudiera ni les raisons de son apparition, ni la manière dont il est traité socialement. On se permet simplement d'excuser l'acte en le justifiant par la maladie mentale.
Ce faisant, on stigmatise la dite maladie mentale. Car si on excuse un acte par la maladie mentale, alors ça signifie que la maladie mentale en question = cet acte. La première réaction, donc, est la politique de respectabilité. « Tous les insérer ici le nom de la maladie ne font pas ça ». Mais c'est une mauvaise réaction. Au contraire, il faut refuser littéralement que l'on excuse un acte par la maladie mentale. La maladie mentale n'est pas une excuse. La maladie mentale permet de savoir s'il faut aider une personne après une violence. La maladie mentale permet d'étudier la manière dont on aurait pu l'aider avant l'acte de violence. Mais la maladie mentale n'excuse en aucun cas l'acte de violence.



Prenons le cas du co-pilote de l'A 320. La première réaction a été de chercher un attentat terroriste en demandant s'il était musulman, arabe, à « nom à consonance pouvant laisser penser à un attentat suicide ». Première réaction : on cherche le bouc émissaire parmi le groupe opprimé le plus violenté actuellement. On découvre ensuite qu'il est blanc. Immédiatement, on passe au trouble psy.
Notez ici que personne ne s'est jamais demandé si les frères Kouachi avaient des problèmes psys. Si Andreas s'était appelé Mohammed, personne n'aurait jamais demandé s'il avait des problèmes psys. C'est donc bien ici qu'on cherche une raison à l'acte. Dans le cas d'Andreas, la raison est trouvé : la dépression.
Que se passe-t-il ensuite ? Hé bien il se passe RTL et des personnes indiquant en direct qu'elles trouvent « grave » qu'une personne ayant des antécédents de dépression grave puisse être embauchée. Et voilà comment de l'excuse d'un individu on aboutit à la stigmatisation de toute une population.
Évidemment, en face, ça commence à bouger. Et la réaction est bien « mais les dépressifs dans la majorité ne font de mal qu'à eux-mêmes ». C'est une réalité. Mais là encore, c'est faire une distinction entre les dépressi.f.ve.s qui ne font du mal à elleux-mêmes et celleux qui font du mal aux autres aussi.
La dépression n'a ici, aucun foutu intérêt. La dépression peut être indiquée pour savoir comment aider la personne. Et que la personne soit violente ou pas, elle a droit à de l'aide. Ici, la personne est morte. Il n'y aura pas d'aide. La dépression peut être indiquée dans des études pour aider d'autres personnes. Ici, on parle de journalistes. Pas d'études. La dépression n'est là que pour justifier l'acte. Et c'est ça qu'il faut combattre.

La maladie mentale n'excuse pas la violence.
La maladie mentale peut justifier l'aide à apporter.
La maladie mentale peut justifier une modification des structures et pointer du doigt la violence sociale.
La maladie mentale n'excuse pas la violence.



Je vais parler un peu de mon cas, puisque j'ai la « chance » d'être au trois quart d'un côté, à un quart de l'autre. Je dis à un quart, car c'est un épisode de ma vie qui ne devrait pas se reproduire.
Entre mes 20 et 22 ans, j'ai été sujet à plusieurs crises psychotiques qui avaient toutes le même schéma. 1 heure après m'être endormi, je me réveillais en train d'étrangler ma petite amie en hurlant à la mort (jusqu'à devenir aphone), avec un bleu sous un de mes ongles. Je ne reviendrai pas sur les raisons de ces crises, elles ont été clarifiées par la suite, ce qui ne m'empêche pas, cinq ans plus tard, de continuer à avoir des pics d'inquiétudes aléatoirement lorsque je m'endors à côté d'une personne après une engueulade ou dans une situation de tension, bien qu'il n'y ait aucun risque que ça se reproduise.
A l'époque, j'ai été mis sous antipsychotiques, ce qui a limité la fréquence des crises sans pour autant parvenir à les faire disparaître. Je ne suis donc pas, de par cet épisode de ma vie, dans « ceux qui souffrent ne font du mal à personne ». J'ai fait du mal. J'ai traumatisé une femme au point qu'elle n'arrivait même plus à être présente, même éveillée quand je dormais, au point qu'elle faisait des cauchemars chaque nuit. J'ai fini par vivre ce que j'appelle mes « six mois de vampire », où je rentrais au petit matin dormir chez mes parents, et revenait le soir pour passer la soirée avec elle et veiller la nuit afin qu'elle se sente en sécurité.
J'ai également blessé cette personne. Physiquement parlant, son cou avait des bleus. En disant « les fous ne font du mal qu'à eux-mêmes » ou même « la majorité des fous ne font du mal qu'à eux-mêmes », c'est moi aussi que vous renvoyez à l'étiquette « mauvais fous ». Attaquez-vous au problème. Le problème est qu'on considère que ce soit une excuse.


Je ne veux pas qu'on excuse mes violences par mes troubles psys. J'estime déjà d'une part que seules les personnes avec qui je compte avoir une relation proche ont à m'excuser ou pas. Les autres ont à fermer leur gueule parce qu'elles ne l'ont pas vécu ni ne risquent de le vivre. Et j'estime que ces personnes peuvent m'excuser ou pas. Je ne vois pas comment j'aurais pu considérer comme injuste que A. rompe à cause de ça (notre rupture n'eut pas lieu à cause de ça). Peut-être sur l'instant, comme toute rupture que l'on trouve injuste parce qu'on est encore amoureux.se. Mais pas par la suite.
La question n'est donc pas « est-ce que j'ai des troubles psys ». La question est : est-ce que je suis sincèrement désolé de ce que j'ai fait. Est-ce que j'essaie que ça ne se reproduise plus. Est-ce que je refuse d'agir ainsi et est-ce que je me bats pour que ça n'arrive plus ?
Ça, ce sont des raisons d'excuser mes violences. Mais mes troubles psys ne le sont pas. Tout au plus sont-ils un indice (et je dis bien indice et non preuve) de ma bonne foi. Rien de plus. Si une personne utilise ses troubles psys pour justifier sa violence, cette personne est une ordure. Point barre.



Qu'il y ait des troubles psys ne faisant de dégâts qu'à la personne elle-même, c'est tout à fait exact. Ils ne sont pas les seuls. N'oubliez pas que quand vous dîtes « je ne fais de mal qu'à moi-même », ce que vous faites, c'est accentuer la violence subie par celleux qui font aussi du mal aux autres.

L'oppression c'est pas un statut on/off, t'es opprimé.e/t'es oppresseur.e. C'est une échelle, et vous pouvez être sacrément privilégiés au sein d'un groupe opprimé. A vous de refuser la division et de refuser de vous rehausser en écrasant les autres.
Ou à vous de la perpétuer, et vous étonnez pas en ce cas de vous en prendre plein la gueule.

mercredi 4 mars 2015

Fessée; pourquoi vous me saoulez

"Il faut écouter les concernéEs".

Combien de fois je vois ça quand on en vient à des discussions sur la maltraitance des enfants...
Puis, dans le même temps, ces mêmes personnes expliquent qu'une fessée est de la maltraitance.
Ce qui fait de moi une personne concernée.
Une personne concernée qui n'est pas d'accord avec eux.
Une personne concernée à qui on dit de fermer sa gueule, à qui on hurle dessus que c'est honteux de venir parler de sa vie alors que des personnes en meurent. (Résumons: VOUS me mettez dans le même sac que les enfants battus à mort par leurs parents et VOUS venez me reprocher ensuite de parler de mon vécu ? VOUS vous foutriez pas de MA gueule par hasard ?)
Une personne concernée à qui l'on va doctement expliquer sa vie, lui donner des informations avec condescendance, voire commencer à psychanalyser pour expliquer que tel ou tel défaut provient de la violence subie.

Dans le genre foutage de gueule et hypocrisie crasse, vous saoulez.

Oui, j'ai été fessé et giflé dans mon enfance. C'était un châtiment qui pouvait advenir pour diverses raisons que je ne justifierais pas ici parce que ce n'est pas le but de ce billet. Je n'ai aucun soucis, aucune rancune, pas le moindre petit début de sentiment d'injustice vis-à-vis de ces châtiments. Je n'ai pas l'impression que mes parents aient jamais utilisé ça par facilité, et j'irais même jusqu'à dire que pour certains cas, je leur en suis plus que reconnaissant. Et puisque je suis concerné dans ce débat, j'aimerais qu'on me respecte dans ma pensée.
Quand on vient m'expliquer que ma peur de la violence / mes problèmes de mémoires temporels / ma bizarrerie (SI) vient de là, c'est une violence. (bande de trace de pneu, vous croyez pas que j'y ai réfléchi avant pour les deux premiers ? / le troisième je vais éviter d'y répondre, je deviendrai cruel)
Quand on vient m'expliquer que je dois fermer ma gueule parce que "moi j'ai été battu à coup de ceinturons" alors que je réagis à une personne disant que "fessée = maltraitance" c'est une violence.

Quand, en fait, vous considérez que vous n'avez à écouter les concernéEs que si celleux-ci sont dans votre camp, c'est une violence. Vous voulez mettre dans le même sac de "maltraitance" l'intégralité des fessées, gifles, coups de ceinturons, de pieds et autres ? Très bien, mais alors arrêtez de taire les personnes qui ne pensent pas comme vous.


Voir partout des personnes gueuler que les défenseurs des fessées sont toujours "côtés oppresseurs" et jamais "côté victimes", c'est d'un mauvais goût douteux. Quand on a vécu des fessées & des gifles et qu'on se signale comme n'étant pas contre, on se fait basher la gueule comme le cafard arrivé dans un trois étoiles avant un passage de goûteur Michelin.

Silencier les "mauvaises" voix chez les concernéEs, et n'écouter que celles qui vont dans votre sens, pour ensuite utiliser le silence que vous avez vous-même créé comme argument pour votre cause... L'hypocrisie devient presque un sport là.


Serait peut-être temps de se regarder dans le miroir, hein.


PS: Les réactions condescendantes à la "t'es une victime qui intériorise la violence" c'est aussi un excellent moyen de silencier les voix dissidentes hein... Just sayin'.

mardi 30 septembre 2014

Pensées #2: trois sujets qui me saoulent

Il existe trois sujets, trois sujets, qui me gonflent sérieusement tant il est impossible de débattre dessus.

Le premier est la gifle, ou plus généralement les punitions corporelles. D'un côté, on a ceux qui vont dire qu'une baffe n'a jamais tué personne, attaquer leurs adversaires en disant qu'ils ne regardent pas la réalité des enfants difficiles, qu'ils sont laxistes et responsables de la société qui se cassent la gueule, de l'autre ceux qui disent que la gifle est inacceptable, et que leurs opposants sont des parents violents, qui battent leurs enfants.
Il y a tant de questions sur ce sujet qui me hantent, mais il est impossible de les poser tant le clivage est important, tant on est immédiatement diabolisé par un camp ou l'autre, voire les deux. Quels sont les différents stades de violences ? Parce que oui, on a la gifle utilisée rarement et en derniers recours, on a ceux qui tabassent leurs enfants jusqu'à les envoyer à l'hôpital. Et entre les deux ? Quelles sont les situations ? Quels sont les profils de parents dans les différents cas ? Quels sont les profils des enfants ? Est-ce qu'il y a des biais de classe ? Quels sont-ils et comment se recoupent-ils avec le reste ? Etc. etc. Tant de questions impossibles à poser. Le biais de classe ? Pouf, on va tomber sur « les vilains ouvriers qui tabassent leur gosses parce qu'ils sont trop stupides » et « les vilains riches qui tabassent leurs gosses car ils s'en foutent d'eux. ». On ne peut même pas parler des méthodes alternatives puisque celles-ci sont directement issues de ce clivage pourri.
Impossible de parler des violences psychiques, impossible de parler des risques de dérives de la non-violence avec les non-violents, impossible de parler de la violence avec les violents, et des dégâts infligés par la moindre atteinte physique. Des deux côtés, le débat est clos, campé, clivé, insupportable.


Le deuxième sujet, c'est la propriété, le patronat etc. Impossible de parler des patrons sans avoir d'un côté les défenseurs des « pauvres patrons opprimés par le gouvernement » et de l'autre les « fumiers qui exploitent ». Qui sont les patrons ? Quels sont, encore une fois, les différents profils ? Il est évident qu'on ne peut pas amalgamer le plombier qui a monté son entreprise de zéro et le fils à papa qui hérite d'une entreprise. Et entre les deux, quels sont les situations ? Qui est propriétaire ? Est-ce que selon les endroits, les propriétaires ont des profils différents ? Est-ce que les propriétaires parisiens ont le même profil que les propriétaires de Bordeaux, que les propriétaire de Forbach ou les propriétaires de Chevenon ? Quelles sont les positions ?
À nouveau, quelles sont les situations alternatives ? Où se trouvent-elles ? On a généralement des présentations de situations alternatives, soit de façon angélique tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, soit de façon diabolisés, tout est atroce, et rien n'a changé. Je pense notamment à la même présentation d'un restaurant autogéré, la première étant que c'était merveilleux, la seconde qu'au final, c'était plus de stress, plus difficile, et que ça faisait plus de dégâts. Ok. Cool. Et des études complètes ? Genre qui regardent les deux ? Non. Rien. La responsabilité du système dans ce fonctionnement ? Comment ça se met en place, et comment ça s'est mis en place différemment ailleurs ? Très peu. Et encore une fois, oui, on peut avoir accès à des personnes vous donnant un avis, mais il sera dans 99% des cas ultra-clivé : soit parfait, soit atroce.


Le troisième sujet, c'est la prostitution. Soit on est un abolo anti-pute qui laisse des personnes dans la merde, soit on est un anti-abolo suppôt du patriarcat. « la » prostitution. Je n'ai jamais pu demander quelles étaient les différentes formes de prostitution. Est-ce qu'on peut amalgamer Maîtresse Gilda, l'étudiante qui fait ça pour payer ses études et la personne victime de traite ? Est-ce qu'il y a encore d'autres profils que je ne connais pas ? Qui sont les clients ? D'où viennent-ils ? Sont-ils répartis uniformément selon toutes les prostituées, ou y a-t-il d'autres biais ? J'ai tendance à penser que les clients ne sont pas les mêmes selon qu'ils vont chez une étudiante, chez une victime de traite ou chez maîtresse Gilda mais... j'en sais foutrement rien en fait. J'imagine. Je suppute. Et c'est même pas la peine de poser la question, ça finit toujours en flameware.


Ces trois sujets me saoulent. J'essaie continuellement d'y réfléchir, mais je crois que je vais abandonner en fait. Je me les pose pour m'en souvenir : ils sont intéressants, mais ils sont clos avant d'avoir été ouverts. Fait chier. J'aime bien débattre. J'aime pas le fait que chaque débat parte en couille et finisse par des insultes sans que rien n'ait avancé. C'est fatiguant. Tant pis. Espérons que ce soient les seuls.

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