mercredi 29 juin 2016

Milieu militant, débat et méthode du choc

On va poser rapidement les bases de ce que j'appelle méthode du choc. c'est un procédé rhétorique visant à provoquer un choc chez la personne en face pour lui faire prendre conscience du mal-fondé de sa position ou de ses propos. La méthode est simple, on fait un amalgame entre cette personne et une ou plusieurs autres que les deux désapprouvent. Un exemple typique de méthode du choc est très courant dans les films/séries et c'est le "tu ressembles à papa/maman" venant d'un membre d'une famille à un autre, ce qui fait réagir la personne et l'aide à se remettre en question. La définition étant posée, voici le problème.

La méthode du choc est celle qui intervient lorsqu'il y a manque d'arguments, et surtout trop de mauvaise foi (considérée ou réelle) de la part de l'autre. C'est une méthode "ultime" afin de briser la réticence d'une personne à tout nouvel argument. En bref, c'est la fin de l'argumentation et du débat. C'est un complet all-in. Soit ça marche, soit c'est terminé, il n'y a plus de véritable retour en arrière, le débat sera stérile.

Le problème de ce procédé rhétorique est que pour fonctionner il faut une base commune forte en terme émotionnelle ou de valeurs, et qu'il nécessite un très faible nombre d'individus impliqués. La méthode du choc n'a aucune place dans un débat avec des dizaines ou des centaines de personnes. Lorsque ceci advient, le choc en question est complètement dilué et il se trouvera forcément au moins une personne qui ne se remettra pas en question, ce qui va faire poursuivre les dissensions... avec une brisure quasi-définitive vu qu'il n'y a plus d'arguments après.
D'autre part, si la méthode en question est trop utilisée, elle perd son caractère choquant et au lieu de permettre à des individus de réfléchir, elle fait au contraire baisser le caractère choquant d'une situation. C'est ce qui s'est produit avec le nazisme et le point godwin. Petit à petit, on en est venu à ne même plus faire attention aux nazis, et à oublier qu'il y en a toujours ça et là. Le fait que le nazisme ait été continuellement utilisé comme méthode de choc, l'a transformé petit à petit en ce point godwin, lequel contribue très largement à la perte de lutte contre le nazisme.


A l'heure actuelle, dans le milieu militant, la méthode du choc est de plus en plus utilisée. Une personne met en parallèle les Non-binaires et les mascus qui grimpent au grue. Qu'est-ce sinon cela ? L'analogie n'a pas été faite par hasard. Le but était bel et bien de faire réagir, de faire "buger" car dans le milieu le second est vu comme négatif de façon commune. De l'autre côté, on insulte de terf, qui, vu que l'on a affaire à une discussion interne au milieu trans, est du même ordre d'idée. Mais ça ne marche pas. Ces actions sont des abandons purs et simples du débat. Alors on peut venir gueuler au tone-policing tant qu'on veut, y a un moment faut distinguer le fait de dire qu'une chose ne tient pas du débat et vous dire de ne pas le faire. Vous faites ce que vous voulez. Mais ne venez pas dire que vous débattez dans ce cas-là. Si vous considérez que c'est votre manière de vous défendre, pas de soucis (encore que j'aimerais bien comprendre comment un long texte rationnel et posé puisse se justifier d'avoir un accès de rage arhum) mais ça n'est pas du débat et à moins que votre adversaire ait des alliances avérées avec des mascus la comparaison est totalement déplacée dans le milieu militant.

La méthode du choc, encore une fois, possède plusieurs avantages. D'une part elle peut permettre, justement, de couper les ponts émotionnellement avec une personne lorsque celle-ci dépasse une ligne en lui posant une sorte d'ultimatum basé sur un vécu commun ou des pensées qu'on suppose commune. De plus, elle peut permettre de faire réagir la personne en face sur cette même base, du fait du rejet et du choc qu'elle implique. Mais c'est avant tout une stratégie d'échec du débat, complètement all-in et focalisée sur l'émotionnelle, ce qui n'a aucun sens sur Internet face à des dizaines ou des centaines de lecteurs, et en a encore moins lorsqu'ensuite on rationnalise (ce qui est extrêmement courant) cette pensée en développant l'analogie pour la justifier. Evidemment, cet article vient du débat en cours sur les non-binaires et les exemples en sont tirés parce que... j'ai une mémoire de merde et que j'en ai pas d'autres qui me viennent. Mais à chaque gros débat interne la méthode du choc est réutilisée. Des personnes avec des troubles psys avaient déjà été insulté d'être de "vrai psys d'HP" dans un large débat qui avait eu lieu je ne sais plus où concernant le droit de forcer une personne à prendre des médocs. Peu importe où vous vous situez dans ce débat, c'est contre-productif de réagir ainsi. On peut admettre et assumer la non-productivité, mais c'est rarement le cas. Le fait de rationnaliser ensuite son argument est une des nombreuses preuves que bien souvent, on suppose qu'on est productif et on se refuse à ne pas l'avoir été.
On peut dire de la merde sous la colère. On peut aussi considérer qu'on a le droit. Je ne suis pas ici en train de faire la morale sur x ou y et je ne vise clairement pas les personnes qui ont tenu ces propos. Je dis juste: faut assumer et rester cohérent. Si le but était d'être constructif, faut s'excuser et pas continuer. Si c'était des propos de colère, on peut s'excuser ou, si l'on l'est toujours, les assumer et assumer le refus de débat. Simplement: restons cohérent.

lundi 23 mai 2016

Les mots ne sont pas si importants

Pendant mon mois de repos, j'ai réfléchi à pas mal de choses. Cela faisait un bout de temps que j'étais un peu gêné par la manière dont, dans certains milieux militants que je fréquente, on s'attache au langage et à sa déconstruction. Il faut dire aussi qu'autour de moi, il se trouve des personnes auxquelles je tiens profondément qui sont plus que sceptiques à ce sujet, dont certaines, qui, tout simplement, ont abandonné toute idée de militantisme ou même d'information du fait d'un état psychique trop fragile et des réactions trop violentes, ou simplement de l'incapacité à résister à la pression à l'idée qu'un mot mal placé puisse complètement anéantir toute une pensée.



j'ai vu à plusieurs reprises des cas où la reprise sur les mots était fait à des personnes n'ayant aucun lien avec le militantisme, et ce, de façon directe voire même virulente. Ça ne peut (quasiment) pas marcher. L'idée que le langage sert l'oppression suppose de nombreux prérecquis. Il faut tout d'abord s'ôter de l'esprit que l'oppression est une affaire de bons ou de mauvais sentiments, d'amour ou de haine, bref, de relations interpersonnels, et concevoir qu'on a affaire à un fait social qui s'intégre dans chaque aspect de nos vies et modifie constamment les existences de tous les individus au travers de micro et de macros agressions depuis des siècles. Une fois qu'on a réussi à sortir de cette idée, on peut commencer à discuter du fait que les mots sont importants, et qu'il serait utile de chercher à s'occuper du langage pour limiter le conditionnement dont celui-ci est responsable.
Réagir immédiatement à un propos, hors milieu militant est, à mon sens, délétère. Les mots sont importants, mais uniquement du fait d'une certaine base de réflexion que l'on possède. S'attaquer à eux frontalement avant de s'attaquer au reste, c'est risquer un rejet pur, simple et définitif. Je dis bien de façon directe, parce qu'il y a de nombreuses méthodes indirectes qui permettent de le faire. « Nan mais il faudrait le foutre en HP lui. » « Hé, l'HP c'est pour aider des gens qu'en ont besoin. Fous le dans une poubelle lui plutôt. » c'est une façon indirecte, et relativement efficace.
Lorsqu'on parle efficacité des réactions en situation hors-militants, l'une des premières réponses reçues est « tone policing » et « j'attends juste de la décence. ». Là encore, j'y retrouve le syndrome du martyr dont j'avais parlé dans un ancien article. Des personnes n'hésitant pas à foncer dans le tas, et subissant, de ce fait, un énorme get-back dans la gueule, mais satisfaites d'une certaine radicalité. Il n'y a pour autant rien de mal à parler de ce qui fonctionne le mieux, rien de mal à chercher à se ménager dans ses rapports avec les autres, sans pour autant laisser passer tout et n'importe quoi. Mais bon, ça, j'ai envie de dire, chacun son problème au final. Le truc qui me chiffonne est un peu plus costaud en fait.


l'idée que les mots sont vecteurs d'une oppression vient, justement, du fait que l'on parle de la construction du langage et du caractère global d'une oppression, et non, simplement d'un rapport entre des individus. A partir de là, si on utilise un terme opppressif d'un texte pour le critiquer ou le dénigrer, on fait, je pense, un contre-sens pur : on ramène le global à l'individuel.
C'est d'ailleurs la première des défenses utilisées par celles et ceux qui emploient ces mots. « Mais je ne le pensais pas comme ça. » Et c'est vrai. Il est évident que rare sont les personnes qui pensent à des troubles psys quand, face à quelque chose d'étonnant iels s'écrient « c'est dingue ». De même, les personnes pensant à une vulve en s'écriant « quel con » ne sont pas la majorité. Parce que nous n'apprenons les raisons d'existence et l'étymologie des mots que des années après les avoir découvert pour la première fois. Nous fonctionnons par mimétisme dans notre apprentissage.

Est-ce que cela veut dire que toute réflexion sur les mots est sans intérêt ? Au contraire, justement. Il y a nécessité de créer des alternatives au langage et à son conditionnement, nécessité de l'étudier, le décortiquer etc. Mais on parle ici du langage de façon social, pas individuel. Si on dénigre une personne ou un propos pour un terme, au final, on agit comme si c'était l'individuel le problème, et non le systémique, donc on utilise le fait que le problème soit systémique et non individuel pour rejeter la faute sur l'individu et non le système. Le serpent se mord la queue.

Le langage est important, les mots, pas tant que ça.

mercredi 13 avril 2016

Tu es psychophobe. Oui. Comme tout le monde en fait.

J'ai lu ceci aujourd'hui. Outre le fait que je suis on ne peut plus d'accord avec cet article pour la simple et bonne raison que ce genre de pression, si elles avaient plus d'influence sur moi (typiquement si j'étais une femme), aurait un impact catastrophique sur ma santé mentale, le fait de me plier à quelque chose qui ne passe pas étant... bah une cause de brisure psychotique. Mais bref.

Il y a un point sur lequel je voulais revenir en fait: le paragraphe sur "Une personne qui ne couche pas avec des personnes X est-elle X-ophobe". Plus précisément sur l'idée même de "personne x-phobe". Cette idée me gêne en fait. Pour son caractère profondément définitif. Une personne est. Elle n'est pas "en train d'être". Elle est. ça sent fort la vérité générale, et l'absolu. ça sépare le monde en deux, entre les personnes qui le sont et celles qui ne le sont pas et ça met en place un schéma d'instabilité précaire face au brevet de "non-Xphobe".

Or, à partir du moment où l'on est né-e dans cette société, on subit un conditionnement sur chaque axe d'oppression. J'avais déjà parlé de ce qui se déconstruit dans cet article, et si on peut exiger d'une personne de remettre en question un préjugé lorsqu'elle est face à une preuve de son aberration, un conditionnement, c'est bien plus profond. ça s'insinue dans notre construction personnelle, et jusque dans nos traumatismes parfois. Il y a, bien évidemment, une différence fondamentale entre le conditionnement, et le fait de rationaliser ce conditionnement, comme en parle Lau dans son article d'ailleurs. Je parle bien ici du conditionnement en lui-même.

Dans certains milieux militants, il est assez fréquent de voir une sorte d'omerta envers une personne parce que "elle est psychophobe" ou autre. (j'ai même déjà vu ça envoyé dans la gueule d'une personne qui avait des troubles psys et personnellement ça m'enrage) Et j'avoue que ça me gonfle. D'une part, ça fige l'individu dans son passé, sans aucune possibilité d'évoluer. D'autre part ça créé ce système de brevet "pas psychophobe" alors que nous sommes TOU-TE-S conditionné-e-s par la psychophobie. Personne ne peut délivrer un tel brevet, et celui-ci peut être retiré à tout moment. Il est donc attribué "par défaut" aux personnes, et pouvant être retiré à la moindre erreur. C'est un système ultra-violent, et j'avais déjà parlé du fait que je connaissais divers personnes qui avaient indiqué que les milieux militants et surtout les milieux dit "safe" étaient plus violents pour elles que leur vie personnelle, et clairement pas des personnes du bon côté de la barrière en terme de violence de la société.

Bon, je dresse un tableau ultra sale, il faut être honnête. Beaucoup de militant-e-s se contentent de pointer que tel action/propos/pensées etc. est oppressive, et c'est, à mon sens, beaucoup plus sain. Certes, on me reprochera que ça câline l'oppresseur dans le sens du poil, sauf que je ne parle pas uniquement d'oppresseur ici, d'autant moins que je ne compte plus les fois où j'ai vu des ALLIE-E-S venir balancer ça à des concerné-e-s. Une femme noire musulmane anti-voile qui se prend "t'es islamophobe" par un blanc ? Déjà vu. Une femme qui se fait engueuler par un mec sur son slut-shaming ? Déjà vu. Un type avec un trouble bipolaire & de l'anorexie qui se fait balancer qu'il est psychophobe ? Pareil. Vous me direz "iels le sont peut-être". Non, iels le sont. Comme vous d'ailleurs. En revanche en balançant ça à des concerné-e-s, ce que vous faites, c'est littéralement faire peser sur elleux le poids de la violence qu'elleux subissent. Niveau immondice, ça se pose là je trouve.

On est tous psychophobes. Point. La société l'est, on vit dedans. On est conditionné, point à la ligne. Occupons-nous de ce qui peut l'être, pas de qui l'est.

lundi 4 avril 2016

Cis et agenre

Agenre et cis. Ces deux mots, très souvent, posent soucis. Soit on les utilise pour nier le fait que je sois agenre, soit pour nier le fait que je sois cis. Pourtant, ces deux données sont parfaitement cohérentes, étant donné qu'elles font parti, dans mon cas, de deux oppressions différente. Entendons-nous bien, dans cet article, je vais parler de mon cas personnel. Il n'est nullement question de dire aux autres personnes qu'elles ont à se considérer ainsi, simplement d'expliquer mon point de vue me concernant sur ce sujet.

Je suis cis. Mon corps ressemble à celui que la société considère comme étant celui d'un homme. Je ne suis pas gêné lorsqu'on me genre au masculin, je ne ressens, socialement parlant, aucune violence dans le fait qu'on me genre de cette manière. Au téléphone, on me genre au féminin (je n'ai jamais saisi pourquoi, mais c'est constamment le cas lorsque je suis démarché), le reste du temps, on me genre au masculin. Lorsqu'on parle du taux de meurtre des personnes trans', je ne me ressens pas comme faisant parti de cette statistique. Socialement parlant, j'ai l'intégralité des privilèges cis. Je n'ai pas peur lorsque j'utilise des toilettes publiques, personne ne me pose de questions sur mes parties génitales, je n'ai pas besoin de la moindre action sur mon corps pour être validé par la société dans le genre qu'elle m'a assigné, et je ne ressens pas le besoin d'être validée par la société sur le fait que je sois agenre. Les médecins ne me posent aucun soucis lorsque je vais en voir un-e etc. Bref, quel que soit l'article qui parle des privilèges cis, je les ai tous. Pour moi, qui effectue une analyse de classe entre d'un côté la classe oppresseur et de l'autre la classe oppressé-e, il n'y a pas de doute que je me situe dans celle des oppresseurs.

Pour autant, je suis agenre. Je suis quasiment incapable de m'identifier à un personnage masculin. Dans mes jeux vidéos, j'abandonne en moins de quelques heures les personnages masculins que je tente de jouer, là où les personnages féminins sont ceux que je peux jouer durant des dizaines voire des centaines d'heures. Dans mes livres, je me sens bien plus proche des personnages féminins, Georgia Mason (feed), lisbeth salander (millenium) et d'autres encore m'ayant fortement "imprimé". Si le personnage principal est un homme, je me vois à côté de lui. Alors pourquoi agenre ? Parce que cette identification, j'en suis certain, aurait été l'exacte opposée si j'avais été assigné femme à la naissance. Ce n'est pas une identification de ressenti, mais de contrebalancement. J'ai longtemps pensé que c'était assez cissexiste comme ressenti, se basant encore une fois sur les organes génitaux pour contrebalancer. Sauf que je n'ai pas forcément d'information sur ce point, dans mes romans / mes jeux vidéos et surtout...
le fait que je sois agenre est dû à ma neuroatypie, non à une gêne vis-à-vis de mon genre assigné à la naissance. C'est le concept même du genre que je n'ai jamais fondamentalement saisi. Tout comme nombre de conventions sociales, j'ai appris avec le temps, à m'y adapter, mais ce n'est rien de plus que de l'adaptation. Dire ou répondre à "comment allez-vous" le matin à ses collègues rentre dans le même schéma. Je ne comprends pas l'intérêt de cette question que l'on se pose sans véritablement avoir envie de connaître la réponse. Mais j'ai appris que c'était ce qu'on attendait de moi, et je m'y adapte. Le genre qu'on m'a assigné à la naissance est dans ce cas également. Pendant longtemps, j'ai corrigé les personnes au téléphone qui me genrait au féminin. Non que ça me gênait de l'être, mais simplement parce que je savais que la société attendait de moi que je le fasse. De même que je faisais des cadeaux aux personnes à leurs anniversaires. Et sur ce point, d'ailleurs, faire des cadeaux aux anniversaires était infiniment plus douloureux pour moi que d'être genré au masculin. C'était une angoisse constante, et lorsque je m'en suis libéré aux alentours de mes 16ans (en indiquant à ma famille que je ne demandais plus de cadeaux pour mon anniv et n'en ferais plus), ça m'a fait un bien ahurissant.
La raison en est simple: faire des cadeaux implique de ma part que je prenne énormément de temps et d'énergie, à un moment donné, pour m'adapter à ce que la personne en face souhaite et à ce que la société accepte. C'est un travail énorme et usant vu qu'il doit être fait à une période donné avec une deadline, et que seul un des quatre types de cadeaux (tels que je vois les cadeaux), est considéré comme valide. A l'inverse, être genré au masculin ne me gêne pas, et je me genre au masculin plus souvent qu'au féminin, simplement parce que ça, je l'ai intégré avec l'apprentissage de la langue.

Je me considère donc comme agenre et cis. Ceci n'a pas vocation à dire aux autres personnes agenres qu'elles n'ont pas légitimité à se considérer trans, mais simplement à expliquer mon point de vue sur le sujet. Agenre est une donnée d'identification personnelle, une sensation d'incompréhension vis-à-vis de ce concept, qui se trouve englobé dans un très grand nombre d'autres concepts dont je n'arrive pas à saisir l'utilité/le fonctionnement/l'intérêt du à ma neuroatypie, Cis est une donnée politique qui permet d'analyser une situation sur l'axe du cissexisme. Il va de soi, je le rappelle ici, que ceci est une considération personnelle et qu'au grand jamais elle n'est une réflexion sur toutes les personnes agenres.

mercredi 30 mars 2016

Jean mich du PMU vs les tapotes sur l'épaule entre concerné-e-s

Oui, les personnes qui ont eu ces propos se reconnaîtront. Non, je vais pas les nommer, mais oui, je vous cible très joyeusement. Bon, soyons honnête, vous n'êtes pas les seules visées. Vos propos sont assez récurrents dans les milieux militants et cette opposition entre ces deux types de militantisme m'énerve depuis un bail. Vos propos auront simplement été la goutte d'eau, le mépris (que ce soit un mépris dédaigneux ou un mépris compassionné) qui me fait réagir.

Parce que pour moi, cette opposition n'a aucun sens. Ce ne sont pas deux militantismes, ce sont deux facettes de la réalité du militantisme, et l'on ne peut faire l'un sans l'autre.
Si l'on considère que le militantisme se trouve uniquement dans le travail de conviction, alors on reproduit le système oppressif en centrant la lutte sur les dominant-e-s, en oubliant les personnes opprimées. En considérant que les "tapotes sur l'épaule entre concerné-e-s" et l'entraide ne sont pas du militantisme, on oublie le but premier de celui-ci: une vie meilleure pour les opprimé-e-s. Lorsque Mrs Roots publie Care et femme noire: gérer sa colère pour vivre mieux il est évident que ce qu'elle dit est profondément militant, et pour autant, cela n'est pas le moins du monde tourné vers les blancs. L'article ne cherche pas à convaincre qui que ce soit, il est là pour améliorer la qualité de vie des femmes noires. Mépriser ça en le considérant comme n'étant pas du militantisme, mais simplement de l'entraide ou du soutien, c'est à nouveau considérer que la vie des opprimé-e-s n'est pas ce pour quoi on lutte.

A l'inverse, considérer qu'il est hors de question de militer auprès de Jean Mich du PMU, c'est d'une part, un propos qui sent très fort le mépris de classe, mais également, oublier que les individus qui n'ont pas de conscience des violences systémiques ne sont pas forcément des dominants dans chaque axe d'oppression. En ayant cette idée, on met de côté tout le conditionnement de la société en exigeant une certaine "décence", en oubliant totalement que ce que l'on appelle décence (remise en question, écoute des concerné-e-s etc.) est quelque chose qui s'apprend, dans une société où l'on est conditionné à l'inverse (la base étant l'idée de l'universalisme qu'on nous enseigne tout petit). C'est également oublier qu'on ne lutte pas uniquement pour les personnes militantes. Cette pensée se traduit très souvent par l'idée que toute personne ayant des propos oppressifs est un mec cis het, blanc, bourgeois, neurotypique et valide, ce qui n'a non seulement aucun sens, mais en plus dépolitise totalement le problème. D'une part, en considérant que la "déconstruction personnelle" est du militantisme (spoiler: non. C'est de la décence découlant d'une prise de conscience, mais ce n'est pas du militantisme, vous n'allez pas changer le monde parce que vous avez changé, et l'individualisation de l'oppression est une dépolitisation complète. Votre microcosme s'en trouvera peut-être changé, et c'est très bien, mais ça n'a pas de possible portée politique sur l'ensemble de votre classe contrairement, par exemple, à l'article de Mrs Roots), d'autre part en créant un "vilain méchant", méthode de diabolisation / déresponsabilisation dont j'ai parlé ici. C'est pas parce que vous êtes pas blanc que vous ne pouvez pas être misogyne, pas parce que vous êtes une femme que vous ne pouvez pas être psychophobe etc. (oui, dit comme ça, c'est évident, mais c'est ce que l'image du "mec cishet blanc NT valide bourge" renvoie).

Entendons-nous bien, je ne dis pas que pour être militant, il faut allier ces deux types de militantisme et que celleux qui ne font que l'un ou l'autre sont des mauvais militants. Je dis que ces deux militantismes sont nécessaires, que chacun-e devrait pouvoir choisir le sien, et qu'aucun ne devrait mépriser l'autre.

mardi 22 mars 2016

"Folie douce" est un terme psychophobe

Petit article rapide pour décortiquer le terme "folie douce", parce que j'ai déjà vu des personnes l'employer, concernées ou pas. Ce terme ne doit pas être utilisé.


Folie douce, pour désigner les troubles "légers"

Le terme léger ici fait référence aux troubles dont l'impact sur l'entourage est faible. Je l'indique d'ailleurs entre guillemets à cause de ça. Ce terme place l'entourage de la personne au centre de la réflexion. La personne est d'ores et déjà déshumanisé puisqu'on ne s'occupe pas de sa propre souffrance, mais bien de l'impact que celle-ci a sur les autres. C'est un premier biais par lequel on traite les personnes ayant des troubles psys comme étant un danger pour les autres, et non, en priorité, des victimes. Un trouble psy ne devrait pas être analysé en fonction de l'impact qu'il a sur autrui, mais avant tout en fonction de l'impact sur la personne elle-même, de la souffrance que ça lui cause. La souffrance causée à autrui est un élément que l'on peut analyser, mais ça n'est pas l'élément central, et certainement pas celui qui permet de catégoriser les différents troubles.

Folie Douce, pour parler des personnes "qui ne font de mal qu'à elles-mêmes"

De plus, la folie douce, ce sont tout ces troubles où l'on n'hésitera pas à dire "mais elle/il ne fait de mal qu'à elle/lui-même". Cela fait une distinction entre, d'un côté, les "bons fous" et de l'autre les "mauvais". Et ce sont celles et ceux qui subissent le plus la psychophobie (celles et ceux qui sont violents, ou qui sont difficiles à vivre pour l'entourage) qui en prennent le plus dans la tête, tandis que celles et ceux qui le subissent le moins, peuvent se protéger un peu plus. (cette situation est visible dans de nombreuses situations d'oppression d'ailleurs, et n'est acceptable nulle part)

Folie douce menace suspendue au-dessus de la tête de toutes les personnes ayant des troubles psys

Enfin, Folie douce est une menace. C'est un moyen d'indiquer à une personne ayant des troubles psys qu'elle doit s'adapter à la violence qu'elle subit, sinon elle tombera dans la "folie dure" / "folie violente", terme qui n'est d'ailleurs jamais utilisé, mais tout le temps impliqué. C'est une véritable épée de damoclès au-dessus de chacun & chacune d'entre nous. Une action qui déplaît à quelqu'un, et l'on peut sortir de cette "zone protégée". Protection qui donc, encore une fois, est totalement liée à la manière dont l'entourage vit le trouble psy d'une personne. Folie douce, c'est dire à quelqu'un "attention, je viens de te protéger, mais je peux te retirer la protection à tout moment".

Bref, Folie douce, folie dure, même combat.

dimanche 20 mars 2016

Individualisme, ressenti, les travers de la lutte militante contre la psychophobie

Je suis en colère. Pour celleux n'étant pas au courant, blogschizo a publié cet article. Suite à celui-ci, des personnes du groupe en question sont venu s'indigner que les témoignages avaient été récupéré et déformé sans l'autorisation de leurs auteurs.

Plusieurs choses posent problème ici. D'une part, le terme témoignage n'a pas de sens. Un témoignage est un propos attestant de la réalité d'un événement ou d'un propos. J'insiste bien que cela atteste de la réalité d'UN événement ou d'UN propos. Un témoignage est donc quelque chose de fondamentalement individuel. Si deux personnes peuvent avoir des témoignages similaires, elles n'ont pas le même. Les propos rapportés dans l'article ne relève pas du témoignage. En effet, cela n'atteste pas de la réalité d'un événement spécifique, les phrases sont des indicateurs de réflexions courantes. Et ce n'est pas du verbiage de parler de ça, parce que c'est majeur. Si les témoignages de tout un chacun leur appartiennent pleinement, c'est parce qu'ils sont individuels. Ceci est un témoignage: https://blogschizo.wordpress.com/2011/04/16/19-janvier-1996/. Il est daté, les propos sont ceux de la personne elle-même, bref il y a tout un ensemble de données individualisant le propos. Si je parle trouble psychotique et que je dis que j'agressais une personne dans mon sommeil, je fais un témoignage. Si je dis qu'un trouble psychotique peut se traduire par une agression, je ne fais pas un témoignage. Je fais un constat d'une réalité. Pour autant, les deux phrases peuvent, dans un certain sens, faire référence à mon vécu, mais seule la première est un témoignage et de ce fait, je ne peux exiger la « paternité » que de la première.

Les propos rapportés dans l'article ne sont donc pas des témoignages. Aucun d'entre eux n'est suffisamment rare (j'en ai vécu 21 sur 24, plusieurs personnes ont indiqué des ratios similaires, avec une personne en ayant vécu 23 sur les 24) ni suffisamment individuels (pas de noms, d'indices clair sur les émetteurs/récepteurs etc.). Parallèlement, en parlant de "propos déformés", on voit bien que les personnes ont senti (consciemment ou pas) que ce n'était pas leurs propos. Elles sont parties du principe que c'était les leurs du fait de l'introduction, et elles ont poursuivi avec cette idée en tête. Or, la phrase en question est un banal moyen assez cheap d'introduire un sujet. On peut trouver ça sur tous les blogs. On peut voir cette technique utilisée ici par exemple. Je ne commets aucune violence contre cette personne, alors même que moi je donne une information sur elle (son âge). Et si on peut comprendre l'erreur originel de croire que c'est une compile, une simple explication le démonte et ça devrait terminer la discussion. Sauf que... non.

Et là je vais en venir au coeur du sujet et c'est quelque chose qui, dans le militantisme contre la psychophobie, me faisait ronger mon frein depuis quelques temps j'ai l'impression, même si je n'en avais pas conscience. Le militantisme contre la psychophobie est rongé par un manque d'analyse systémique, une réutilisation des codes des autres mouvements militants et centré sur le ressenti et la colère avec un manque flagrant de bienveillance les uns envers les autres.

Le ressenti d'une personne est très important dans de nombreux mouvements militants, mais dans le milieu contre la psychophobie, nous sommes les premiers à savoir que prendre au sérieux un ressenti, ce n'est pas lui dire "amen", au contraire, cela peut être prendre le temps de faire une analyse de la situation afin de vérifier si le ressenti est basé sur une réalité, ou sur une appréciation erronée de celle-ci. Mais ce n'est pas ce qui est visible un peu partout. Un peu partout, on voit le ressenti comme étant "la réalité", à laquelle la personne en face est donc obligée de s'adapter quand bien même ça n'ait strictement aucun sens face à ce qui a été produit. Ce faisant, les product-eurs-rices de contenu se voit dans une situation extrêmement précaire où iels sont dépossédé-e-s de leur contenu au profit du ressenti de leur lect-eur-rice-s, les plaçant dans une position où iels ne peuvent pas produire du contenu de qualité, simplement prier que quelqu'un n'en ressente pas une violence. Et cela, en sus, s'adjoint au problème de la surlégitimité de la colère.

J'en avais déjà parlé dans l'article sur prendre soin de soi, mais un des effets pervers de la légitimation de la colère a été la création d'un lien colère <-> souffrance, qui s'est transformé en double lien où la façon dont on évalue la souffrance d'une personne est liée à la colère dont elle fait preuve. Cette surlégitimité de la colère, quand elle est dirigée à l'encontre des dominant-e-s, j'avoue que je m'en tamponnerais le coquillage avec un poil de lama, mais dès l'instant où elle se dirige vers des concerné-e-s, elle en devient franchement dangereuse.

La lutte contre la psychophobie est une lutte dans laquelle se trouvent de très nombreuses personnes extrêmement fragiles. Crise d'angoisse, dissociation, déréalisation, dépersonnalisation, crise suicidaire, j'en passe et des meilleurs. Nous sommes continuellement rappelés que nous ne sommes pas capables, par le monde médical, par nos familles, par la société en général. La bienveillance entre personnes ayant des troubles psys n'est pas simplement une bonne idée, c'est un acte militant nécessaire, en particulier envers les personnes ayant des troubles psys lourds, car leur voix ne sont tout simplement pas écoutées. En dépossédant les créat-eur-rice-s de leur contenu et en oubliant toute forme de bienveillance à leur égard tout en justifiant la colère, tout ce que l'on créé, c'est une silenciation des rares personnes qui offrent les premières plates-formes de contenu solides indépendantes du monde médical.

De plus, S'il est peut-être possible dans d'autres mouvements militants d'accepter une violence à l'égard des personnes concernées (ça me perturbe perso mais admettons), on ne peut nullement réutiliser ce code dans la lutte contre la psychophobie. On n'a juste pas le temps, on n'a pas la force et surtout, on n'est pas assez. Combien de blogs abordent les problèmes de santés mentales avec une analyse politique ? Moins d'une dizaine en France je dirais. Dans le paysage des blogs, il y a même des maladies mentales qui ne sont tout simplement pas représentées. Blog sur la dissociation de personnalité ? Blog sur les personnes mythomanes ? Cherchez, moi j'ai pas trouvé. J'ai des témoignages, ça et là, sur des forums, bien planqués, rien de consistant. Sospsychophobie ? Je ne sais pas quel âge elle a mais moins de 4ans. La Mad Pride ? Elle a eu 2 éditions à Paris. Nous devons lutter contre l'injonction à la médication, contre l'injonction à la non-médication, contre les abus psychiatriques, contre la déshumanisation, contre l'utilisation de nos existences comme défense de la suprématie patriarcale et blanche, pour nos droits à décider pour nous mêmes, contre les mépris des auto-diagnostics et nous sommes si peu, si désorganisés, si brouillons, si jeunes, en quelque sorte, dans nos luttes (on fait très peu de liaisons avec les associations de lutte de nos parents par exemple, et pourtant elles existent, tant de choses reste à faire on est l'embryon d'un mouvement militant) que l'on ne peut pas se passer de bienveillance les uns à l'égard des autres. Refuser la bienveillance au nom du droit à la colère, c'est considérer que l'individualité d'un ressenti prime sur l'action commune face à un système.

La bienveillance entre concerné-e-s et particulièrement à l'égard des créat-eur-rice-s de contenu est plus que vital, sinon, on aura simplement un magnifique désert de contenu. Ce sera safe et sans possibilité pour qui que ce soit de ressentir un abus. Mais ça pue. Oh, soyons clair encore une fois, je ne nie pas qu'on pouvait, à l'origine, avoir l'impression d'un abus en voyant l'article. Mais dès l'instant où il a été mis en évidence que les propos ne sont pas individuels, que la majorité des personnes les ont vécu, il y a un travail de réflexion à faire, travail de réflexion et d'analyse qui est asphyxié purement et simplement par ce doublé colère-ressenti. Mon ressenti est la vérité, j'ai droit à la colère, mais colère est mon ressenti, donc ma colère est la vérité, point final, ce que tu as produit n'est pas pertinent, et une analyse est inférieur à mon ressenti.

Un ressenti doit toujours être pris au sérieux. Mais prendre au sérieux un ressenti, ça peut aussi être démontrer que celui-ci ne s'appuie pas sur la réalité.

dimanche 13 mars 2016

Responsabilité et sexisme

Responsabilité et sexisme. Ça fait sacrément pompeux comme titre mais j'ai rien trouvé d'autre, donc on va faire avec. Ce dont je veux parler ici se retrouve dans les relations amoureuses comme amicales entre un homme et une femme.


Pour expliquer ce rapport à la responsabilité, je vais partir de cas concret pour aller vers des situations plus abstraites. Je vais donc parler, en premier lieu, des tâches domestiques. Il est entendu cela dit qu'il est admis que les « ouin ouin, on fait le bricolage », c'est de la connerie. Nous discutons ici entre personnes cherchant véritablement à déconstruire les conditionnements sexistes de la société, notamment dans le partage des tâches domestiques. Je prends cet exemple notamment parce qu'étant donné que c'est mon travail (même si je fais plus dans l'industriel, j'ai fait aussi dans le domestique), j'ai une vision un peu plus « ordonnée » et professionnelle de ce que sont ces tâches, qui, d'après moi, et de ce que j'en ai vu, peut aider à analyser la situation.

J'ai demandé, il y a quelques jours, à des personnes, de me lister les différentes tâches domestiques qui leur venait à l'esprit. Les réponses étaient assez similaires, avec, cependant, légèrement plus de connaissances de la part des femmes (j'ai mis de côté les personnes non-binaires cependant, d'une part parce que je parle relation entre homme & femme, d'autre part, parce que les résultats étaient très divers). Cependant, même chez les personnes qui détaillaient très précisément les tâches, une tâche n'a JAMAIS été citée, celle de la gestion.

La gestion est une tâche dont m'avait parlé un de mes chefs d'équipe, qui est très souvent, d'ailleurs, divisée en deux, la première étant la gestion du matériel, échouant à tous les travailleurs, la seconde la gestion des tâches, échouant aux chefs d'équipe. La gestion du matériel, c'est vérifier le manque de produit, le ranger, prévoir s'il faut en acheter ou le nettoyer si on ne peut le nettoyer de suite. La gestion des tâches, c'est savoir ce qui doit être fait et préparer quand ça doit l'être, vérifier que ça a été fait etc.

Dans les tâches domestiques, la gestion du matériel c'est beaucoup de choses. Vérifier que le panier à linge sale (quand on en a un) n'est pas cassé, vérifier qu'on a tous les produits pour faire le ménage, la lessive, la vaisselle. La gestion des tâches, ça peut être de faire attention au temps, parce que si on ne peut étendre la lessive que dehors et qu'il va pleuvoir durant trois jours en fin de semaine, va falloir s'adapter. Ça peut être collecter les différentes informations sur le ménage/lessive/vaisselle/cuisine/frigo pour établir la liste de courses etc.

Or, cette gestion, de ce que j'ai pu remarquer chez plusieurs couples hétérosexuels, incombe ultra-majoritairement aux femmes. L'exemple de la pluie qui va tomber est un que j'ai vu, où j'ai vu une femme signaler à son mari qu'il fallait qu'il fasse la lessive le jour-même vu qu'il allait pleuvoir le lendemain (gestion des tâches). A l'inverse, j'ai déjà vu, dans ma famille, l'homme ne pas faire la lessive car il n'y avait plus de produits, vu qu'il avait replacé la bouteille vide sur le haut de la machine lors de la dernière. (pas d'inventaire de matériel)

De manière générale, même dans les situations où l'on trouvait une répartition à peu près équivalente en terme de tâches domestiques, l'intégralité de la gestion, qui est un travail quotidien, et plus une attention aux détails qu'un véritable « acte » en lui-même, est extrêmement déséquilibré. Faire une tâche domestique, c'est un acte qui va durer un certain temps. Faire attention, c'est une attitude du quotidien, et c'est là toute la différence entre les deux. Pour atteindre un véritable partage des tâches, il est donc nécessaire qu'en tant qu'homme, nous fassions plus attention, en ce domaine… et en beaucoup d'autres.


Nous avons vu que la gestion, c'est de l'attention, mais ça n'est pas que ça, et pour montrer le second point, je vais revenir sur un tips que j'ai lu sur la toile anglophone (désolé paumé le lien), pour les hommes souhaitant combattre le sexisme et qui était « faites attention à vous, n'attendez pas qu'on exige de vous que vous alliez chez le médecin ou qu'on vous rappelle de prendre vos pilules pour le faire ». Ce passage m'avait semblé étrange à première lecture, mais le fait est qu'en regardant autour de moi, je vois énormément d'hommes qui ne vont chez le médecin qu'une fois tanné plusieurs jours par leur mère-femme-sœur-petite-amie-meilleure amie. C'est là encore une attention, mais également une responsabilité qui est laissée aux femmes. Bien souvent, ce sont elles qui vont accompagner la personne jusqu'à parfois prendre même les rendez-vous pour elle, leur rappeler la date quand celle-ci approchera etc. La gestion, c'est donc à la fois de l'attention et de la responsabilité. Et cette responsabilité rend bancale un paquet de relations hétérosexuelles.

Beaucoup de mêmes sur le net font référence à cette situation que l'on voit régulièrement, un un homme demandant ce qui ne va pas, une femme répondant « tu devrais savoir ce qui ne va pas », et tout le monde rit de cette situation qu'on a vu régulièrement. A ceci prêt que ça n'a rien de drôle. Les relations hétérosexuelles sont très largement empreintes de ce manque d'attention des hommes, au point où le fait qu'un homme repère un changement chez une femme peut être considéré comme un compliment, même quand c'est aussi évident qu'une nouvelle coupe de cheveux. Les mêmes qui sont capables de repérer instantanément si les icones sur leur ordinateur ont été déplacés, rappelons-le, et c'est quand même nettement moins important et très révélateur que le problème est bien un manque d'attention et pas un manque de capacité. De la même manière, les dates d'anniversaires oubliées. Certes, tout un chacun peut les oublier, mais le fait est que ce sont plus souvent les hommes qui oublient ces points. Vous me direz qu'on n'est pas forcé d'apprécier cette tradition et j'approuve totalement cette considération. En revanche, si vous le faites une fois qu'on vous l'a rappelé… c'est que ce n'est pas un problème de refus de la tradition, mais bien de faignantise et de report de responsabilité sur l'autre (souvent une femme encore une fois).
Niveau responsabilité affective, on pourrait parler également du fait de chercher à obtenir du soutien moral sans le rendre, établissant, là encore des relations complètement déséquilibrées. C'est d'autant plus malsain qu'un des conditionnements féminin est celui de prendre soin de l'autre, il suffit donc très simplement de ne pas lutter contre cette situation pour qu'elle s'installe petit à petit. (ce point, d'ailleurs peut aller au-delà des relations hétérosexuelles, et on pourrait revenir aux relations entre une personnes ayant des troubles psys et une personne n'en ayant pas, et également à d'autres relations d'amitié, mais ce n'est pas l'objet de ce billet, en fait, ce point fera l'objet d'un autre billet, le billet prévu à l'origine, mais que je n'arrivais pas à faire sans cette introduction, vu que je vais élargir le propos au-delà du sexisme, et parler psychophobie/neurotypisme mais aussi relations abusives, manipulation etc)



Maintenant, la question reste : comment faire attention ? Hé bien, en terme de tâches domestiques, je pense qu'il est assez nécessaire, au début, de se prendre du temps, en début et en fin de journée, pour jeter un coup d'oeil à toutes les tâches et faire celles nécessaires. Pourquoi prendre du temps encore une fois et pas de l'attention ? Parce que l'attention, ça ne se prend pas. Le temps, si. L'attention, elle viendra petit à petit que vous prendrez l'habitude. Quand vous aurez fait des lessives à 10h du soir, fondamentalement blasé parce que grmblblbl je veux paaaas, bah vous allez rapidement prendre le pli d'aller checker en passant si vous avez 3-4minutes à un moment. Arrivera même un moment où vous saurez qu'il y a de la lessive à faire, sans même avoir été regardé, simplement parce que vous vous souviendrez de la dernière (vous serez passé quand elle était en cours/étendu/autre) et que vous aurez pris l'habitude du temps entre deux machines. Et surtout, la principale différence avec la situation du célibataire, est que vous allez faire les choses à un moment qui peut vous gonfler, mais les faire quand même. Et c'est là, de ce que j'ai vu dans pas mal de situations, la différence principale entre les hommes et les femmes quand iels passent du statut de célibataires à « en couple ».

En termes de relations amoureuses & amicales, là, y a pas de secret, au début, va falloir se poser la question tous les jours je pense. 5-10min à la fin de la journée concernant les discussions avec des femmes. De qui a-t-on parlé ? Qui a initié la conversation ? Qu'est-ce que vous avez appris sur l'autre ? Il est sans doute aussi possible de vérifier auprès des femmes que vous côtoyez pour savoir comment elles voient la relation, mais c'est avant tout un travail à faire soi-même puisque justement, le but n'est pas d'accomplir X ou Y action qui finirait par donner le badge, mais de faire attention en continu, de désapprendre ce schéma foireux d'irresponsabilité. Ça reste quelque chose qui va prendre du temps, car là où faire une action est simple, basique, aisé pour qui a de la bonne volonté, ce genre de travail qui s'attaque à un conditionnement social peut être beaucoup beaucoup plus long.

dimanche 28 février 2016

La surlégitimité du discours médical

J'ai choisi ce titre pour bien annoncer la couleur car j'ai parfaitement conscience que, mal écrit, cet article pourrait être utilisé pour basher les auto-diagnostics, ce que je ne souhaite absolument pas. Mon propos est, de toute façon, valable autant pour les diagnostics que les autodiagnostics, et ne vise nullement les personnes dont je parlerai, mais bien le système social psychophobe qui accorde aux médecins une capacité de nuisance sur les personnes ayant des troubles psys proprement phénoménale. (j'en parlerai peut-être dans un autre article, mais les témoignages sont légions sur le net, donc cherchez si vous en doutez)

Je voudrais parler ici de tout ces mots que l'on voit trop utilisé. Je ne parle pas ici de la personne se disant bipolaire parce qu'elle a eu une saute d'humeur, mais bien de diagnostics & auto-diagnostics posés sur des personnes avec des souffrances réelles. Anorexie, dépression, PTSD, pervers narcissique, ces mots sont extrêmement courants, et parfois largement à tort. Je me rappelle une amie au lycée qui parlait d'elle-même en tant qu'Anorexique, alors même qu'elle souffrait, certes, de TCA, mais pas d'anorexie. (elle alternait, durant des phases de plusieurs semaines/mois, l'hyperphagie, l'anorexie et l'orthorexie). Les témoignages sur les pervers narcissique sont légions, et moi-même j'utilise régulièrement le terme PTSD pour parler de mon rapport aux dentistes & à mes dents.

Le danger face à ce genre de situations est non seulement d'apporter une mauvaise réponse à un véritable problème, mais également d'invisibiliser et de noyer complètement dans un même terme des situations extrêmement différentes. Pour autant, encore une fois, ce ne sont pas les personnes utilisant ces termes que je pointe du doigt, mais bien la surlégitimité du monde médical. Si j'utilise PTSD vis-à-vis de ma famille quand je parle de mon rapport aux dentistes, ce n'est pas pour le plaisir, mais bien parce que c'est un terme suffisamment connu, et avec un poids médical suffisamment fort pour que me soient évités les sempiternelles remarques psychophobes de "mais mets toi un coup de pied au cul" "c'est pourtant pas compliqué" "ça va aller, c'est rien." "C'était il y a longtemps.". Je n'ai pas envie d'entendre ça quand, une semaine avant le passage chez le dentiste, je deviens quasi incapable de manger et de dormir, quand je part dans de la déréalisation parfois plusieurs fois par jour durant ce temps et que j'en viens à me murger pour stopper les crises d'angoisses. Oui, ce que je vis peut être extrêmement violent. Est-ce un PTSD ? Je ne sais pas en fait. Les symptômes du PTSD vont bien au-delà de ça, non pas dans les crises, mais plus dans la vie de tous les jours. Je n'ai pas d'altération de ma perception de moi-même qui soit durable, ni d'extrême difficulté à accorder ma confiance (encore que je me refuse à retourner dans un cabinet et vais à l'hôpital désormais, mais cela reste plus lié à une conception rationnelle de la sécurité, vu le monde présent à l'hôpital). Je suis capable d'en parler en cet instant, de réfléchir à cette époque, sans m'effondrer totalement. Je ne dis pas que ces points sont nécessaires pour un PTSD, simplement qu'ils me laissent à penser que ce n'en est pas un. Et au final, ça n'a pas tant d'importance que ça. Je ne me suis pas auto-diagnostiqué de PTSD. Je n'ai pas été diagnostiqué d'un PTSD. Mais j'utilise le mot PTSD par mécanisme de défense.

De la même manière "pervers narcissique" permet de donner un poids médical à la dénomination d'une personne, de "légitimer" la souffrance dans laquelle la victime se trouve, mais dans de nombreux cas, on a plus à faire à une ordure manipulatrice qu'à un pervers narcissique. Mais malheureusement, dans un système où l'on fait des médecins, et particulièrement dans le domaine psy, des espèces de demi-dieu, il est très difficile de simplement dire "une ordure manipulatrice". Ce mot ne porte ni poids médical, ni les mille témoignages que l'on peut voir ça et là, à la télé ou sur Internet.

L'amie dont je parlais utilisait anorexie en sachant pertinemment que ce n'en était pas, tout comme j'utilise PTSD en sachant pertinemment que ce n'en est pas. Ici, nous avons des cas assez clair d'auto-défense face au système psychophobe qui nous entoure. Mais j'aimerai parler également des cas où l'on a un mauvais diagnostic, que celui-ci soit fait par soi-même ou par un professionnel. La surlégitimité du médical brise complètement toute capacité à analyser en profondeur un soucis, et à remarquer les distinctions. Au contraire, on se retrouve face à des personnes allant jusqu'à se couler dans un diagnostic. Ce système, bien entendu, ne dure qu'un temps, car il apporte des réponses à des problèmes créés, et aucune aux véritables merdes.

Je ne vais pas terminer cet article en disant qu'il faut vous détacher des diagnostics. Ce serait assez indécent de ma part, que ce soit parce que je les utilise comme moyen de protection, mais également parce que j'ai, moi-même, passé des années à en chercher un, autant auprès de psy qu'en m'analysant moi-même, et bien que mon dernier psychiatre m'ait aidé à en faire le deuil, ça reste quelque chose dont je sais pertinemment l'importance que cela peut avoir pour quelqu'un. Simplement, n'hésitez pas à continuer à lire, à continuer à analyser. L'étiquette, le diagnostic, offre sans aucun doute des clefs, mais elles restent des clefs normatives, des clefs globales. Si vous l'utilisez comme moyen de vous protéger des réactions psychophobes... j'ai envie de dire, faites comme bon vous semble.

Et ne grognez pas sur une personne dont il vous semble qu'elle n'a pas le bon diagnostic. Encore une fois, qu'elles se soient auto-diagnostiquées, ou qu'elle l'ait reçu d'un psy. La psychophobie, c'est aussi une pression terrible à mettre un mot médical, pour légitimer la souffrance d'une personne. Si vous ne connaissez pas la personne, fermez votre gueule. Si vous la connaissez bien, réfléchissez, analysez. Vous avez une meilleure idée ? Proposez. Mais rappelez-vous avant toute chose que c'est pas notre faute si l'étiquette a une place si importante dans nos vies. C'est votre système de merde qui l'exige de nous.

lundi 15 février 2016

Gentil-le et méchant-e, sain-e et malsain-e

C'est la troisième ou quatrième fois en quelque mois que j'ai pu repérer l'amalgame fait entre "sain-e/malsain-e" et "gentil-le/méchant-e", aussi j'ai décidé de faire un petit article sur la question.

J'aimerais déjà mettre en avant la différence pure et simple entre sain-e/malsain-e et gentil-le/méchant-e. Gentil-le/méchant-e renvoie à des intentions, sain-e/malsain-e renvoie à un état de fait. Concrètement, l'acide est malsain pour le corps, mais il n'est ni gentil ni méchant. Voilà, une fois que ça c'est posé, je vais maintenant détailler le problème que pose la conception bon/méchant.

Gentil-le/méchant-e met les intentions en première ligne. Dans la langue français, on a deux proverbes qui sont complètement contradictoires, "c'est l'intention qui compte" et "l'enfer est pavé de bonnes intentions". Je pense très sincèrement que le second proverbe est pertinent, mais que le premier ne l'est pas. Si l'intention compte, ce n'est pas elle qui compte, je veux dire qu'il n'y a pas QUE l'intention qui compte, ce que le premier proverbe dit. On peut retrouver l'idée de ce proverbe dans beaucoup de réactions face aux propos oppressifs. "je ne suis pas sexiste, j'ai épousé une femme" ou encore "je ne suis pas raciste, j'ai un ami noir." Ce que la personne signifie ici c'est "je ne suis pas méchante". Et c'est bien là ce qui se passe quand on réduit l'oppression à une intention, on se retrouve avec d'un côté les "méchants X" (insérez ici le nom de l'oppression) et de l'autre les "gentils pas X". Sauf que c'est pas comme ça que ça se passe.

Cette dichotomie se trouve également être celle qui sous-tend la désignation de "victime" et de "coupable" , je renvoie à mon article sur la diabolisation ici. Victime = gentille. Coupable = méchant. Je vois des sourcils se lever en mode "il va pas nous faire le coup de la victime qui l'a cherché quand même !". Non. Au contraire. Et c'est justement cette relation immédiate qui se fait dans l'esprit que je veux attaquer. Qu'une victime soit gentille ou méchante, qu'un coupable soit gentil ou méchant, ça n'a pas à entrer en ligne de compte. Un-e pédophile peut être extrêmement gentil-le, s'iel couche avec un enfant, iel est malsain-e. On peut considérer sa méchanceté comme une circonstance aggravante, mais en plaçant la considération au centre de la question on créé une dichotomie gravissime, car les victimes de pédophilies développent, dans de très nombreux cas, des tendances pédophiles à leur tour. Or, en créant cette dichotomie, il est impossible de s'occuper des tendances malsaines qui peuvent apparaître chez un enfant victime. Parce qu'on tient absolument et à tout prix à conserver l'idée qu'iel est gentil-le, donc pas méchant-e, donc ne pouvant être que d'un seul côté: victime, on créé un cercle vicieux.

De la même manière, dans de très nombreux cas de manipulation, la personne coupable utilise ses propres traumatismes pour justifier ses violences, se plaçant dans le camp "victime" donc dans le camp "gentil-le" qui donc, lui permet de ne pas être considéré-e comme "coupable" / "méchant-e". Avec la considération du sain-e/malsain-e, cette dichotomie vole en éclat. Quel que soit le passé de quelqu'un, s'iel est malsain-e avec l'autre, iel l'est. Point.

J'ai eu des personnes qui me disait qu'au final, je ne faisais que changer un mot pour l'autre, mais ça n'est pas le cas. Car sain/malsain n'est pas l'équivalent de gentil-le/méchant-e. Gentil-le/méchant-e indique le fait qu'on est du bon côté ou du mauvais. Une personne gentille, il faut l'aider, il faut l'apprécier, il faut lui apporter du soutien. une personne méchante, il ne le faut pas. A l'inverse, rien ne dit qu'il ne faille pas apporter du soutien à une personne malsaine. Sain et malsain n'ont pas cette "barrière" à mon sens, qu'a gentil-le/méchant-e. Une personne méchante, c'est le méchant de l'histoire qu'on nous racontait enfant. Iel est comme ça point. Malsain-e fait référence à un état de fait. Cet état de fait peut changer. Une personne saine peut devenir malsaine. Une personne malsaine peut devenir saine. Il n'est donc pas question de dire "toi t'es malsain-e dégage de ma vie" avec un automatisme, simplement d'être capable de poser un mot sur ce que l'on vit, et non sur les intentions de la personne qui nous le fait vivre, et de pouvoir ensuite, juger en son âme et conscience, de ce que l'on va faire, en ayant une vision claire de la situation.

De plus, sain-e/malsain-e ne s'applique pas qu'à des individus. Une relation peut être malsaine, sans qu'aucun des deux individus ne le soit en lui-même. Avec la dichotomie gentil-le/méchant-e, on se retrouve dans de véritables drames où des groupes d'amis peuvent s'entre-déchirer, chacun-e cherchant quel parti est le bon, et lequel est méchant là où il peut n'y avoir que deux individus profondément incompatibles l'un envers l'autre. On m'a objecté que considérer la situation de cette manière risquait de voir des cas où, face à une personne abusive, on aurait la défense de "c'est la relation qui est malsain-e, donc bon, je reste pote avec les deux". J'ai envie de dire... ce genre de réactions a déjà lieu à l'heure actuelle. A l'inverse, face à des cas de relations malsaines, on a des déchirements terribles qui peuvent être extrêmement douloureux. Donc d'un côté, ça existe déjà, de l'autre, ça peut aider. Me semble mieux.

Combien de parents sont profondément gentils et profondément abusifs envers leurs enfants. Je regardais Skins saison 3 et je revois la mère d'Emy chercher à tout prix à l'empêcher de vivre tranquillement sa relation amoureuse, parce qu'homosexuelle. Cette mère est-elle méchante ? Non. Elle est malsaine. Là encore, méchant-e pose un soucis, le fait que l'on ne sait pas, lorsqu'on est face à ce genre de violence, quoi penser. Ma mère m'aime, et pourtant elle me fait du mal. On n'est pas méchant avec quelqu'un qu'on aime (en général). Donc elle est gentille. Et pourtant j'ai mal. La dissonance cogne et empêche de regarder la situation clairement. Ma mère m'aime, elle me fait du mal. Elle est malsaine. De suite, la situation est plus claire. Oh, je ne dis pas qu'agir sera simple, mais à mon sens, ce sera moins dur vu que la vision de la situation est claire, là où, dans l'autre cas, on doit saisir la situation.

Je terminerai par un petit témoignage personnel. J'ai été dans une relation abusive pendant à peu près deux ans. Celle avec qui j'étais était-elle malsaine ? Oui, sans aucun doute. était-elle méchante ? Je ne pense pas. Même des années après, je ne le pense pas. Elle pouvait l'être par moment. De la même manière, ma relation avec mes parents a été malsaine à une époque. Je dirais même qu'iels ont été malsain à certains moments. J'en ai même coupé les ponts et passé plusieurs mois sans leur donner la moindre nouvelle. Et puis nous nous sommes retrouvés, et la relation est saine. Des relations (amour/amitié & co, hein) malsaines, à divers degrés, j'en ai vécu plusieurs. Des personnes malsaines, j'en ai rencontré quelques unes. J'en ai même vu qui sont devenues saines, et d'autres saines qui sont devenues malsaines. Mais cette manière d'analyser la situation me permet sincèrement d'avoir une réponse plus adaptée.

mercredi 10 février 2016

Dogpile

Note: Cet article est vieux. Il doit avoir un an, et a pourri sur mon ordi sans que j'ai la foutu moindre idée de la raison. Je le reposte aujourd'hui; il va bien avec mon dernier article qui parlait du vol de parole, puisqu'ici aussi, il y a le problème des alliés agressifs, qui ont des réactions malsaines.

Le dogpile est une forme de violence très courante sur la toile où un grand nombre de personnes vont envoyer, sur une courte période de temps (une journée, quelques heures ou quelques minutes) un très grand nombre de messages agressifs, insultants ou argumentatif à une ou deux personnes. Il se définit surtout par l'immense fossé qui sépare le nombre d'individus participant au dogpile (10-20-30 et +) et le nombre de personnes le subissant (1, 2 parfois 3 mais très rare).

J'aimerais revenir en détail sur la violence terrible que constitue un dogpile, bien supérieur à ce qu'on pourrait croire. En effet, le dogpile est une forme de harcèlement qui peut complètement démolir une personne, et pourtant, dans le milieu militant, le dogpile est vu comme un acte totalement logique, acceptable et même parfois encourageable.

Pourquoi le dogpile est-il si violent ? Tout simplement parce que la personne n'a pas le temps de réfléchir lorsqu'elle se trouve face à un dogpile. Le nombre de messages augmentant, et le nombre de protagonistes également, la personne est soumise à un stress constant et renouvelé (une seule personne envoyant un 50 messages est bien moins stressant que 25 personnes en envoyant 2 chacun) qui l'empêchent de prendre du recul sur la situation. Cela implique donc qu'elle va tenter de répondre sans avoir le temps de répondre, donc faire des erreurs, voire être agressive face au stress qu'elle subit. Cela va causer une montée en violence de ses interlocuteurs.
J'insiste sur le fait que, le nombre de personnes étant important, le dogpile cause un stress important aux victimes. Cela empêche, sur les réseaux sociaux, de bloquer la personne, mais surtout, en renouvelant continuellement les informations donne l'impression d'être cerné, et empêche littéralement la personne de réfléchir.

Le dogpile est une forme de harcèlement violente, mais c'est, avant tout, une forme de harcèlement perverse pour de nombreuses raisons, en particuliers au sein de la sphère militante.
La première de ces raisons, est qu'aucun des individus participant au dogpile n'agit de façon inacceptable. Si certains peuvent avoir un peu franchi la ligne en étant agressifs ou insultants, c'est bien le groupe dans sa globalité, et non ses individus, qui créé le dogpile. Envoyer 4 tweets à une personne pour lui dire « tu dis de la merde, ferme ta gueule » n'a pourtant pas du tout le même impact selon qu'on est le 40ème à en envoyer 4 en 5minutes, ou qu'on est le seul. De ce fait, aucun individu ne remarque la violence qui pèse sur la personne, et le stress qui en résulte, les maladresses, les erreurs voire l'agressivité, sont immédiatement considérés comme étant de sa faute.
Ce qui amène la deuxième raison : le victim-blaming. Le dogpile est une forme de harcèlement entièrement basée sur le victim-blaming. Dans le milieu militant encore plus, étant donné que le dogpile apparaît principalement quand un-e militant-e a des propos oppressifs. C'est en effet la victime qui va continuellement être « la cause » de la montée de la violence. Il faut bien garder en tête que la majorité des personnes si ce n'est toute, au sein du dogpile, n'ont pas volonté de harceler, comme indiqué plus haut ; aucun n'abuse particulièrement par ses messages. C'est donc le stress qui va amener la victime à être agressive à un message, ou à n'en pas comprendre un, ou à faire une erreur sur un autre. A chaque fois que cela se produira, une portion des membres du dogpile (ou tous) lui tomberont dessus en augmentant d'un cran leur violence. C'est donc la victime qui semble, à chaque fois, être le point d'ancrage de la violence. C'est elle qui s'énerve, c'est elle qui a fait l'erreur etc.
Enfin, une troisième raison, et je parle ici des milieux militants est que, durant la plupart des dogpile, se mêlent, au sein d'un dogpile, personnes concernées blessées, alliés militants et ordures qui passaient par là. Or, du fait du stress engendré par la violence du dogpile, il est quasiment impossible pour la victime de différencier les personnes concernées blessées et encore des alliés militants ou encore ces deux derniers des ordures qui décident de venir démolir quelqu'un comme ça. je précise que j'ai déjà vu des ... Des Dogpile, beaucoup en ont vu, y ont participé même, sans s'en rendre compte parfois. C'est ce qu'ont subi Myroie ou l'Elfe sur twitter. C'est ce que des abolos peuvent subir dans des groupes non-abos, et ce que peuvent subir des non-abos dans des groupes abos. C'est aussi une des méthodes d'agression des membres du gamergate, un groupe masculiniste ultra violent s'attaquant aux femmes dans les jeux vidéos.
Si j'en parle, ce n'est pas pour faire un pseudo-effet godwin, mais pour une raison très précise : Les gamergate ont, depuis le début, tenter d'utiliser les méthodes des « social justice warrior » contre elles-mêmes. Leur première tentative à été de faire passer Zoe Quinn, leur principale ennemie, pour une violeuse, en répandant la rumeur sur la sphère militante tumblr.
Par la suite, ils ont créé le HT #notyourshield pour essayer de diviser les militant-e-s en donnant l'illusion que ceux-ci étaient en contradiction avec le principe d'écouter les concerné-e-s (on sait aujourd'hui que si certains comptes sont de vrais, un gros paquet sont faux) et pire, que les concerné-e-s étaient méprisés. (voir image) http://i2.kym-cdn.com/photos/images/original/000/823/986/b4c.jpg https://pbs.twimg.com/media/B05IUAACEAAtvka.jpg:large (on notera que sur cette image, la personne a tenté de reprendre le vocabulaire militant, sans même le comprendre, ce qui fait qu'on a « completely normal human being » qui rend totalement ridicule l'image. Et oui, cette image est vraiment des gamergate).
Comme je le disais, les gamergate ont continuellement essayé de reprendre les méthodes des SJW. Et parmi celles-ci, il y a le dogpile dont ils ont usé et abusé, jusqu'à créer de nombreux faux comptes twitter pour augmenter le nombre de personnes agressant durant les dogpile.
Ce qui avait mené à la rédaction de cette image : Cette image rappelle qu'on ne peut pas, dans le même temps, se désolidariser d'un groupe violent, tout en demandant exactement la même chose que lui, sans le combattre réellement.


Pour revenir au dogpile en milieu militant, on ne peut pas, à la fois gueuler sa colère en laissant des mascus arriver, sans les combattre. Or à l'heure actuelle, on n'y fait pas gaffe.
Dans le milieu militant, que ce soit twitter ou facebook, en tout cas dans celui que je fréquente, les dogpile sont, dans le meilleur des cas, considérés comme bénin, dans le pire encouragés et toute critique de leur violence est indiquée comme étant du tone policing. La colère des concernéEs est légitime. Je ne vais pas revenir sur ce point, parce que certes, on pourrait le développer et y réfléchir, mais je ne pense pas que ce soit nécessaire en fait.

Parce qu'à mon sens, le problème n'est pas qu'il y ait des concerné-e-s en colère face à une violence. Le problème majeur n'est même pas les ordures qui viennent taper sur la personne, parce que de toute manière, ils taperont tous le temps sur tout ce qu'ils peuvent. Le problème majeur, ce sont les allié-e-s qui gueulent.
Le droit à la colère des concerné-e-s n'empêche pas qu'à chaque dogpile, il y a un grand nombre de non-concerné-e-s qui s'impliquent, et gueulent, parfois plus fort encore que les concerné-e-s. « Plus blessé que les blessés, l'allié en carton. »
Non seulement, ces non-concerné-e-s n'ont aucun droit à être en colère, c'est de l'appropriation pure et dure, mais en plus, en étant en colère, ils ne font pas leur taff d'allié, à savoir prévenir la personne victime de Dogpile de façon à ce qu'elle puisse se déconnecter, lui proposer d'en parler en privé, au calme et surtout, intimer aux autres allié-e-s participant au dogpile de fermer leur gueule, voire rentrer dans le lard des ordures qui passent pour les détourner.
Parce que là est le point du dogpile : la victime n'a pas le temps de remarquer qu'elle devrait juste dégager, se déconnecter, et prendre du temps. Elle est prise dans un tourbillon. Réussir à comprendre qu'on est victime de dogpile d'une part est très compliqué, étant donné que le concept est très récent, mais d'autre part, ne suffit pas à réussir à s'en sortir, car le victim-blaming fait qu'on veut se défendre, se justifier, comprendre etc.
Il est littéralement impossible d'arrêter un dogpile. Celui-ci s'essouffle en quelques minutes/heures. Les personnes concerné-e-s sont blessées, leur colère est complètement légitime, et chercher à les faire taire serait du tone policing. Cela dit, s'il est impossible d'arrêter un dogpile, il est possible de le limiter comme je l'indiquais, et c'est ça, le taff des alliés. Un taff qui, à l'heure actuelle, n'est quasiment jamais fait. (je me compte dedans d'ailleurs)


Je voudrais également revenir sur une particularité des dogpiles en milieu militant, à savoir le fait que régulièrement, les personnes y participants ont des propos oppressifs à leur tour, et pas n'importe quel propos oppressif, la majeure partie du temps, des propos traduisant un mépris de classe complet. De manière générale, des propos oppressifs durant un dogpile, je pense qu'il y en a, ayant vu des propos psychophobes durant un dogpile récemment, donc je suppose que les autres peuvent s'y trouver aussi, sans que j'en ai de certitudes, mais le mépris de classe, en revanche, est quasi-systématique. On se moque de l'orthographe d'une personne, on se moque du fait qu'elle n'ait pas compris un point. On la bashe sur une formulation pourrave, comme si ce n'était pas un privilège que d'être capable de ne pas faire de fautes, comme si ce n'était pas un privilège que de maîtriser convenablement la langue française. On me dira « oui mais on se moque chez une personne qui sait normalement » et je répondrais : « et les personnes qui ne savent pas, quand elles voient ça, elles font quoi ? Elles comprennent qu'elles sont une méthode de dénigrement. Et elles se taisent. »

Tout ça pour dire qu'à mon sens, il faut vraiment qu'on admette que le dogpile est une forme de harcèlement extrêmement violent

dimanche 7 février 2016

Prendre soin de soi

Prendre soin de soi est important. Cela semble aller de soi, pour autant, dans le militantisme, cette idée est profondément sous-estimée. Il y a tout d'abord, dans le milieu militant, une tendance viriliste à être solide, puissant-e, à tenir dans la durée face aux micros-agressions, à la mauvaise foi et aux agressions tout court d'ailleurs. Ce virilisme ne naît pas d'une volonté d'être meilleur que les autres (même s'il peut s'y adjoindre) mais plutôt d'une volonté de combattre un système cherchant à briser, et donc à se montrer inbrisable, ce qui offre la sensation de le « battre » là où bien souvent, on se retrouve plus face à des moulins à vent insupportables. Il y a le fait aussi que prendre soin de soi, ça veut dire aussi parfois partir un peu en arrière, prendre du temps pour soi. Or cette idée de prendre du temps pour soi se retrouve face à l'idée couramment répandu que seuls les privilégiés peuvent se le permettre. Qu'une femme ne pourra pas prendre de temps pour elle sans vivre de misogynie. Ce qui est vrai.

Pour autant, est-ce qu'il faut imaginer qu'il ne faut pas prendre de temps pour soi, comme dans une sorte de solidarité ? A cette question beaucoup répondront « non », mais agiront « oui ». Prendre soin de soi, cela signifie aussi être indulgent vis-à-vis de soi-même, et cette idée entre en contact avec la considération que les personnes concernées sont les plus à même à s'exprimer sur un sujet. Aucune contradiction ? Certes, pas en apparence. Comme auparavant, cela glisse vers la considération que cette indulgence proviendrait du statut de privilégié, et donc qu'elle n'est pas acceptable. Là encore, le virilisme s'exprime dans cette volonté de perfection.

Prendre soin de soi est sous-estimé à trois niveaux. Le premier, est son impact sur sa propre capacité à être militant. Le second est son impact sur la capacité des autres à l'être. Le troisième est son impact en terme d'oppression.

Lors de sa venue à Bordeaux, Sophie Labelle (créatrice de la BD assignée garçon) avait parlé du fait que le militantisme dure en moyenne 5ans chez les personnes, ce qui créé des générations extrêmement courtes, s'enchaînant les unes derrières les autres. C'était la raison pour laquelle elle avait voulu créer quelque chose à transmettre. Je pense également que le manque de soin envers soi-même peut fortement jouer dans cette difficulté à tenir dans la durée. Face à toutes ces violences, on est chêne ou roseau. Soit on tente d'être inbrisable, et on finit par s'effondrer et arrêter, soit on prend du temps pour plier et on peut sans doute tenir plus longuement. Le fait de ne pas prendre soin de soi, qui est directement lié au virilisme, est un facteur de destruction de la personne.

Cela a, de fait, plusieurs impacts. Le premier étant l'effet « martyr ». Sur des forums d'entraide, on l'a déjà vu à de nombreuses reprises, cet instant où deux personnes se lient très fortement dans une relation de co-dépendance, où l'une est censée sauver l'autre et l'autre être sauvée. Dans ces relations, celle qui sauve se retrouve souvent entraînée au fond, et, de ce fait, devient agressive vis-à-vis de celle qu'elle est censée sauver, la faisant plonger plus encore, etc... De la même manière, l'agressivité des militant-e-s peut atteindre des sommets. Je ne suis pas ici, je le précise, en train de pointer du doigt l'agressivité en elle-même de façon globale, mais en train d'inviter chacun à réfléchir sur sa propre agressivité, à voir dans quelle mesure celle-ci est salutaire, ou dans quelle mesure elle est la conséquence d'un manque de soin de soi, et de cet effet martyr de la cause. Sur ce point, d'ailleurs, j'aimerais mettre en avant qu'en légitimant la colère des personnes concernées, on a établit un lien colère ↔ souffrance, qui, dans un système viriliste, invite à être en colère pour légitimer sa souffrance, ceci s'ajoutant donc à l'effet martyr. Mais encore une fois c'est une question à laquelle je ne peux répondre que pour moi-même, et c'est bien le but de cet article, inviter à l'introspection. Cet effet martyr a pour conséquence à la fois une auto-destruction de la personne, mais également une violence envers d'autres personnes, et je ne parle pas ici de personnes privilégiées, mais bien de personnes subissant la même oppression, qui, face à la violence, vont se détourner pour, elles, prendre soin d'elles.

Le troisième point, est, à mon sens, le plus important de tous : le côté oppressif qui découle de ces schémas. De ce dont je parlais au paragraphe précédent découle le fait que, dans une société qui est violente vis-à-vis d'individus, en ne prenant pas soin de soi, au final, en créant des modèles de rejets de la société qui sont des modèles de martyrs, modèles qui rebutent d'autres personnes concernées, on recréé le schéma social qui veut que celleux s'opposant à l'ordre établi vont le payer, et on confirme cette idée qu'il faut plier l'échine ou souffrir. Ne pas prendre soin de soi en tant que militant est une recréation des violences de la société.

Parallèlement à cela, il y a une dérive que je remarque également : le vol de la places des concernés. Dans ce schéma extrêmement violent, où l'individu prend pas mal dans la gueule, il est fréquent de voir deux choses se produire. Tout d'abord, de la colère vis-à-vis de propos oppressifs d'une oppression que l'on ne vit pas, et également une pseudo-radicalité consistant à tirer une fierté militante de dégager de son entourage les personnes non-safe.

J'étais persuadé d'avoir écrit un article sur mon rejet de la colère chez les alliés, mais je ne le trouve plus, aussi vais-je en parler ici. Si je pense que la colère peut être parfaitement légitime chez une personne concernée, je pense qu'elle est totalement inacceptable chez une qui ne l'est pas, et que c'est là aussi que l'on peut voir la différence entre allié-e-s et complices, les premiers montrant leur présence, les seconds travaillant à faire avancer les choses. Le fait de se mettre en colère face à quelque chose que l'on ne subit pas, c'est aussi un vieux relent de cette idée d'universalité, qu'on est tous humain. Comme j'en parlais plus haut, le lien souffrance ↔ colère est ici inversée, la colère servant de méthode de légitimation de la souffrance, souffrance qui n'est pas là. Parce que nous ne parlons pas, quand nous parlons de la souffrance légitimant la colère, du dégoût du jour, de la douleur, mais bien des agressions constantes qui martèlent une vie comme un refrain, bref, de la souffrance d'une personne concernée, et pas d'une personne qui ne l'est pas. Ici encore, le but n'est pas de pointer toute personne se mettant en colère concernant une oppression qui n'est pas la sienne, mais de délégitimer cette colère. S'il peut arriver à toute personne non-concernée de s'énerver, là où une personne concernée en a le droit, une personne ne l'étant pas fait une erreur, erreur qui peut être excusée selon la personne en face, mais qui reste une erreur. (Pour la petite réflexion perso, je pense que notre cerveau cherche un moyen de prendre soin de lui, mais n'y arrivant pas, il utilise un moyen détourné, car il est plus facile de débattre d'une violence qu'on ne vit pas que d'une violence qu'on vit, de cette manière, on arriverait à se "protéger" de façon fucked-up, un peu comme l'AM peut être un moyen de se protéger d'envie suicidaire, et la colère étant déjà un moyen de protection en soi, on arrive à écran total double protection. (désolé il est 22h30 je suis réveillé depuis 3h30))

La pseudo-radicalité consistant à tirer une fierté militante de dégager de son entourage les personnes non-safe est également très souvent indiqué comme étant fait parce que ne pouvant plus supporter la personne. On la retrouve dans la « blague » de dire à quelqu'un « dégage le/la » quand la personne vient demander un avis/un conseil sur la manière de gérer une violence de la part de proches. On est pourtant dans un milieu où l'on SAIT que les blagues sont souvent un moyen de coercition, mais ces blagues ne sont jamais pointées du doigt. Les personnes indiquant directement leur fierté à dégager les autres sont rares, mais beaucoup font référence à leur difficulté à gérer les propos X/Y d'une personne, ce qui fait qu'au final, elles agissent comme si elles souffraient autant que si elles étaient concernées.

N'y a-t-il aucun cas où la colère face aux propos d'une personne ne justifie de la dégager ? Bien évidemment que si. Lorsqu'on débat d'un sujet qui nous tient à coeur, il peut arriver qu'on s'énerve, surtout si la personne en face a des propos insupportables, est méprisante, insultante ou autre. On peut dégager quelqu'un parce qu'on ne supporte plus sa mauvaise foi. On peut également la dégager pour prendre soin de soi, justement. Encore une fois, l'idée ici n'est pas de dire « tout ça est mauvais », mais d'inviter à réfléchir sur le sujet, d'inviter à analyser la manière dont le virilisme dans le milieu militant, et l'absence de soin de soi sont dangereux, à tous les niveaux.

Prenez soin de vous, c'est vital pour vous et pour le militantisme. (et ça fait mal au système, dash 3 en 1)

mardi 26 janvier 2016

"les meilleurs années de ta vie";

C'est en discutant avec un mec de 16ans, il y a quelques mois, que j'ai pensé à écrire cet article. Maintenant il me trotte dans la tête. Ce ne sera pas un article long. On lui avait répété que "tu vis tes meilleures années", et ça lui donnait juste envie de se buter si ça devait être pire après.

Ce mythe de "l'adolescence comme les meilleures années", il suffit de demander "pourquoi ?" et on aura la réponses "pas de factures à payer. La possibilité de sécher les cours. Pas de besoin de travail. Pas d'impôts. Pas la peur du chômage" etc.

C'est exact que l'adolescence ne pose pas ces questions. Mais elle en pose d'autres. A l'adolescence, on se construit psychiquement parlant. On nous demande de nous projeter dans l'avenir alors que nous n'en avons pas forcément la capacité, on nous demande de définir qui on est pour trouver un travail, alors que l'on est parfois incapable de le savoir. Si se construire psychiquement est la portion la plus simple de la vie d'une personne, et la plus dure est celle de s'occuper des factures et des impôts, alors cette personne est une sacrée chanceuse.

Petit point témoignage. Je vivais, à l'époque où j'étais adolescent, dans une famille de classe supérieure, et je suis maintenant dans des emplois précaires. L'argent n'était pas un problème pour moi à cette époque, il en est devenu un depuis plusieurs années. Depuis que je suis devenu "adulte" (cet espèce de bouton on/off qu'on presse et qui subitement devrait nous changer complètement et qui est, en réalité, une pression sociale nouvelle nous obligeant à faire semblant jusqu'au jour où on a oublié qu'on faisait semblant), j'ai vécu les premiers décès de personnes proches de moi, que ce soit une amie très proche, ou des membres de ma famille, j'ai connu la précarité et le fait de se dire "merde, ampoule morte, va falloir que je rogne sur la bouffe pour en racheter", j'ai eu de sérieux problèmes de dents avec des pulpites en cascade qui m'ont laissé à demi-inconscient de douleur, j'ai été victime de harcèlement à mon taff, j'ai eu une fracture de fonctionnement interne assez majeure mais si je devais choisir la pire année de ma vie, ça resterait celle de mes 14-15ans.
Je ne pense pas avoir été dans un état plus suicidaire que durant cette année. Ce n'était même pas que j'étais suicidaire en fait, j'étais brisé. Je ne savais rien de qui j'étais, je vivais un harcèlement scolaire qui avait duré depuis 3ans, je sentais mon schéma psychique s'effondrer continuellement, je me voyais comme un monstre, une erreur de la nature ou un déchet selon les bons et les mauvais jours. Je ne savais pas qui j'étais, je ne savais pas pourquoi j'étais là, je ne voyais strictement rien d'intéressant dans le futur. Je ne riais plus véritablement (j'avais désappris à le faire durant le collège pour réussir à contrôler quelque chose), je vivais dans mes rêves que je contrôlais quasi à la perfection depuis près de deux ans.

Pour autant, il y a des personnes qui ont eu une adolescence difficile qui tiendront ce genre de discours sur "les meilleures années". J'ai tenu ce genre de discours à une époque, jusqu'à ce que je remarque son aberration. J'y vois une raison toute simple, cette idée aberrante du "j'ai été jeune, t'as pas été adulte". Cette phrase, beaucoup d'adultes me l'ont donné, mais c'est une belle connerie. Si l'on a été jeune, on ne l'est plus, et cela pose trois problèmes.
D'une part, les souvenirs d'une personne sont faux. Ils sont reconstruits continuellement par notre cerveau, avec des modifications, des embellissements, des adoucissements etc. De ce fait, beaucoup oublient ce qu'était leur adolescence, et les difficultés qu'ils ont traversé.

La deuxième connerie, c'est qu'ils ont été jeune à une autre époque. Je ne peux pas connaître, moi, qui ait à peine 28 ans, ce que vivent véritablement des adolescents de 12ans, parce que nos chemins et la société dans laquelle on grandit, ne sont pas les mêmes. J'avais 13ans le 11 septembre 2001 et 17 pour les émeutes de 2005. Ils ont eu leur enfance qui s'est fait avec tout ça comme de l'Histoire. J'ai vu internet naître durant mon collège, facebook existait déjà pour eux. Cela rend nos expériences fondamentalement différentes. Que sais-je du harcèlement en ligne et de son impact sur un adolescent ? Rien que ce que l'on m'en dit. Je ne l'ai pas vécu. Quand j'étais adolescent, ça n'existais pas, parce qu'on n'avait pas un accès illimité à l'internet (hormis le dernier jour de chaque mois). Dans quelle mesure cela change-t-il les rapports avec ses camarades de classe ? Je pouvais leur échapper hors des cours, mais avec ce système, le peuvent-ils encore ? Je ne sais pas. De la même manière des personnes nées il y a 50ans sont incapables d'appréhender le monde dans lequel j'ai grandis et ce que j'ai vécu.

La troisième connerie, c'est que si l'on est encore en vie, alors on a probablement dépassé les merdes qu'on a vécu à l'époque. Essayez de vous souvenir de l'époque où vous ne saviez pas écrire ou lire. Pour beaucoup d'entre vous, il nous reste quelques souvenirs ça et là de cette époque. Mais le sentiment de ne pas savoir écrire ou lire ? Inconnu. Parce que nous avons dépassé cette époque. C'est une bonne analogie de ce qui se passe quand on arrive à se construire, on ne se souvient plus véritablement de ce que c'était que de se construire. Être construit est désormais base de l'existence, donc on n'arrive plus à se remettre dans cette espèce de tornade qu'était notre esprit quand il n'arrivait pas à se trouver de bases.

Alors sincèrement, petit message aux adolescent-e-s qui flippent à l'idée que ce soit "les meilleures années", à la fois par peur qu'après ce soit pire et par peur de les manquer et d'avoir toujours un train de retard, je vous dirais pas que ce sont les pires années de vos vies, ni que ce sont les meilleurs, je vais pas balancer du "ça ira mieux plus tard" qui m'insupporte, en revanche, si quelqu'un vous dit qu'il sait ce que vous vivez car il est adulte et a été ado ou que ce sont vos meilleures années, souvenez-vous que cette personne dit de la merde et qu'iel n'en sait foutrement rien. Je vais pas vous dire de répondre quoique ce soit de cet article, parce que franchement, je me rappelle très bien les regards méprisants des adultes et le côté insupportable que ça avait quand j'essayais de leur répondre quoique ce soit. Juste sachez-le.

Et pour les adultes qui lisent ceci, fermez-la concernant l'adolescence des autres. Que la votre ait été difficile ou facile, si ce n'est pas pour apporter du soutien, fermez la.

lundi 14 décembre 2015

Les élections et le FN, quelques chiffres

J'avais commencé une analyse complète de la montée des idées d'extrême-droite, mais je me suis rendu compte que je n'avais pas du tous les outils nécessaires pour appréhender des événements qui se sont produits avant ma naissance, car c'était bien dès 1981 que je devais débuter mon analyse. Plutôt que de raconter n'importe quoi, je préfère faire une analyse rapide des résultats des élections depuis 1995. Je ferai un second article sur les liens visibles entre les idées de la droite ainsi que de la gauche et celles de l'extrême droite, et, si j'y proposerai des hypothèses sur les origines de ces liens, gardez en tête que ce ne seront que des hypothèses, beaucoup d'événements étant bien trop anciens pour moi.
Je précise que les pourcentages indiqués tiennent compte de l'abstention et ne sont donc pas ceux que vous trouverez sur le net.

Il me faut donc parler de 2002 avant tout, et replacer un peu dans son contexte, avec 1998, et les élections régionales où la droite peut l'emporter dans 12 régions, si elle s'allie avec le FN. Chirac s'y oppose fermement, mais cela n'empêchera pas 5 président d'accepter les voix d'extrême-droite pour gagner. Cet épisode marque un tournant car il y a une véritable panique dans le système politique français. Deux des trois présidents ne parviendront pas au bout de leur mandat, poussé à la porte de ce fait. De l'autre côté, le FN ne sort pas vainqueur, étrangement, de ce qui semble une réussite, car il s'y effectue une scission qui fait s'effondrer les scores du FN aux élections européennes de l'année suivante (il ne conserve que 6 de ses 11 sièges).
En 2002 donc, le FN de Jean-Marie Lepen est considéré comme un parti qui va devoir batailler avec Bruno Megret et son mouvement national républicain. On l'imagine affaibli, mais en réalité, il récupère la quasi totalité des votes d'extrême-droite. Avec deux millions de plus d'abstentions, le FN conserve un score similaire à celui de 1995 et passe au second tour. Cet événement est un traumatisme pour le parti socialiste. Un appel à l'union nationale est lancé pour faire reculer l'extrême-droite, Saez chante fils de France, des manifestations anti-FN ont lieu un peu partout etc.
Pourtant, quand on l'analyse en détail, ce ne sont pas les abstentions qui posent un soucis, mais bien avant tout la dispersion des voix. Chacun des trois grands partis d'alors (RPR, PS et UDF) perd un très grand nombre de voix (près de 7 millions de voix de moins cumulés entre ces trois partis). Trop de candidats au premier tour, une élection indiqué comme « prévue d'avance », et bam. en 2002, les gros partis font 15 millions de voix, les petits 13 millions.

I] le vote utile et l'effondrement des petits partis

2002 est un tournant, car c'est le début du « vote utile », et de la dislocation des petits partis.
Aux législatives, la même année, le PS reste stable, alors que le RPR grimpe en flèche. Le FN perd 1 million de voix par rapport à ses résultats de 97, et l'UDF a son score divisé par trois. Et même si l'on considérait ces deux baisses pour combler le gain du RPR, l'abstention est plus importante, et il reste encore plus d'1,5 millions de voix qui ont été gagné par le RPR: les petits partis ont payé le prix fort.
Cet effondrement est encore plus visible pour les élections régionales de 2004. Là où il y avait, ça et là, des alliances dès le premier tour, c'est désormais le fait de n'être que du PS qui est l'exception, avec à peine deux régions où le candidat n'était que celui du PS (auvergne et Corse). La même trajectoire se remarque à droite. Même schéma aux élections européennes. 1 millions de votant supplémentaires par rapport à 1999, mais +1,1 millions au PS, +600,000 à l'UMP et +600,000 au FN. Les petits partis, quant à eux, prennent l'eau.
Les présidentielles suivront le même schéma. Auparavant, les petits partis suivaient une logique plutôt linéaires en terme de voix (1995, en dehors de Jacques cheminade, chacun des 8 autres concurrents obtient plus d'un million de votes par exemple), désormais, seul les gros partis et la LCR parviennent à plus d'un million.
La fracture est grande, là où beaucoup de parti flirtaient avec le million, cette fois-ci, soit on est bien au-dessus (1,5 millions pour la LCR) soit bien en-dessous (800,000 pour De Villiers).
Aux législatives de 2007, l'effet s'accentue. L'UMP écrase le reste de la droite en prenant plus de 80 % des voix de toute la droite (il n'en prenait que 35-45 % avant 2002). Le PS écrase la gauche en prenant 75 % de toutes ses voix. L'UDF remonte légèrement, sans pour autant revenir à avant son état d'avant 2002.

La notion de vote utile devient si présente que désormais, on ne parle plus, aux élections régionales, de candidat UMP, mais de candidat de la « majorité présidentielle », et de candidats de « l'union de gauche » ou « parti socialiste et alliés »
En 2012, c'est l'apogée du vote utile. Les partis sont désormais divisés entre les gros partis (PS, UMP, FN, FdG, Modem) et les petits. La différence entre le plus faible des gros partis et le premier des petits partis est désormais de 2,4 million.
Il y a, de fait, moins de candidats. 16 étaient présent en 2002, 12 en 2007, et plus que 10 en 2012. De fait, un graphique montre assez clairement l'évolution des répartitions de votes entre les gros et les petits partis. Par gros, j'entends ici les partis se détachant clairement des autres par un fossé important.


II] le FN et ses résultats.

Le FN a toujours eu des résultats variant selon le mode de scrutin. Sa moyenne la plus basse est aux européennes avec en général moins de 5 % de vote. Viennent ensuite, coude à coude, les législatives et régionales avec 6,71 % et 7,29 % respectivement et enfin, les présidentielles avec une moyenne de 11,42 %.
En 2014, le Front National a fait une percée importante aux élections européennes. Il a quasiment QUINTUPLE son nombre de vote (passant de 1 million à 4,7) et passant à 10 % de vote.
Nous voici en 2015, et à une élection, où, d'ordinaire, le FN fait environ 7% et entre 2 et 4 millions de voix, le voici faisant 6 millions au premier tour et 6,8 au second, confirmant sa montée avec 50 % de voix en plus que la moyenne usuelle et le triple de voix par rapport à 2010. Ajoutons à cela que c'est la première fois dans son histoire que le FN fait plus de voix au second tour qu'au premier des élections régionales. Avec 13,74% de vote supplémentaire au second tour, le FN gagne 11,75 % de voix supplémentaire.

Parlons-en d'ailleurs de l'abstention. Il est courant, depuis quelques temps, de dire qu'elle « fait le jeu du FN ». Est-ce, pour autant, réellement le cas ? Une analyse rapide de l'abstention depuis 1995 indique l'inverse. A chaque pic de chute de l'abstention répond un pic de hausse des bulletins du FN indiquant que les abstentionnistes votent également FN en grand nombre.

Conclusion rapide :
Le paysage politique français s'est racorni depuis 2002. Les petits partis se sont effondrés laissant place à trois partis majeurs, PS, UMP (désormais LR) et le FN.
Depuis 2014, le FN est en hausse majeure en France, et l'on rejette la faute sur les abstentionnistes, contre toute logique au vu des réalités électorales. Beaucoup de militants blâment une droite trop à droite, et une gauche également à droite. Si tel était le cas, alors il n'y aurait plus d'oppositions politique en France. En vérité, c'est et ça n'est pas le cas tout à la fois.
En tout cas, une chose est certaine, le paysage politique français est désormais plutôt désertique, dévoré par le vote utile et le barrage contre le FN, barrage qui semble tenir de moins en moins. Dans un prochain article, j'essaierai d'analyser les liens entre les idées de la droite comme de la gauche et celles du FN.

dimanche 13 décembre 2015

La génération chochotte t'emmerde

Cet article fait référence à celui-ci; une interview de Bret Easton Ellis, un des auteurs que j'apprécie vraiment concernant les "millenial", la "génération Y" qu'il surnomme la "génération chochotte".

Sans aucun doute pourrais-je faire un jeu sur ce texte et présenter ta génération avec ce petit oeil cynique et condescendant, mais vois-tu, tu as raison, je suis hypersensible, et je le revendique. Le cynisme de ta génération lui a permis de collecter les richesses qui lui ont été filée, tout en refusant toute forme de responsabilité. Le cynisme n'est rien de plus que le masque que tu as mis sur ta lâcheté et ton refus d'agir de quelque manière que ce soit, à l'instar des personnages de tes romans qui se laissent sombrer dans un ennui suicidaire et sans lendemain. Qu'il est facile de se déclarer blasé et de regarder ceux qui se débattent avec l'oeil froid.

Qu'il est aisé d'exiger des autres qu'ils "reconnaissent la réalité du monde" quand cette réalité signifie "j'ai eu une vie relativement simple, et vous allez en chier pour avoir la moitié". Qu'il est facile de cracher à la figure d'une souffrance dont on n'a aucune idée de ce qu'elle signifie, puisque vous êtes nés dans un monde où la vidéo-caméra apparaissait à peine, et qu'Internet n'a intégré vos vies qu'une fois que vous étiez adultes, parfaitement formés. Qu'il est impressionnant de voir que même un suicide n'est pas suffisant pour que vous vous remettiez en question.

Et sans doute est-ce cela qui caractérise le plus la génération X dont vous faites partis: une incapacité à se remettre en question, et la sensation, comme l'expliquait Vsauce, d'être plus intelligent que les anciennes générations et plus sages que les nouvelles. Cette incapacité à saisir l'évolution de la société et le changement majeur qu'a été internet dans nos vies, le fait d'opposer le cyber harcèlement aux "violences bien réelles". Bien sur, vous ne pouvez juger Internet qu'au travers de vos yeux d'adultes, car adolescent, cela n'existait pas, n'est-ce pas ? En vérité, vous pourriez aussi ne pas juger et admettre votre ignorance. Mais voilà, admettre l'ignorance, c'est comme avoir des émotions, c'est sortir du "blasé cool", ça n'est pas du tout votre tasse de thé. Car la réalité est là: le monde dans lequel nous évoluons n'est pas le votre. Plutôt que de le juger avec vos yeux, vous feriez mieux d'écouter. Mais là encore, ça n'est pas votre tasse de thé.

Que vous voyez notre génération comme "confiante et positive" a été le coup de grâce je crois. Peut-on véritablement être aussi aveugle et imbu de soi-même que l'on se trompe à ce point sans même un seul instant laisser sous-entendre que l'on puisse se tromper ? Ma génération n'est pas confiante. Ma génération n'est pas positive. Ma génération est terrifiée. Terrifiée par le monde anéanti par les BabyBoomers et que votre génération a laissé couler, tranquillement installé dans son fauteuil de blasé et de cynique. Nous sommes hypersensible, mais comme toujours, vous jugez que cela vient d'un narcissisme que vous rejetez sur les Babyboomers. Et vous, au milieu, comme toujours, cool, blasé, cynique, vous n'y auriez aucune part ? Ô l'arrogance des couards m'impressionnera toujours. Ma génération est hypersensible car elle hérite d'un monde en ruine, tenu d'une main de fer par les Babyboomers et la génération X, aucun des deux n'ayant la moindre envie de s'occuper des ruines et nous sommes en larmes devant le travail que vous nous laissez et l'impuissance que nous avons à y faire quoique ce soit car c'est vous qui avez le pouvoir.

Nous nous montrons comme positif, à l'image de la chanson, que vous ne connaissez sans doute pas, car Française "Alors on danse" de Stromae. Nous n'avons pas le choix, si nous ne sommes pas positif, nous nous effondrons. Nous nous montrons confiant, non par narcissisme, mais par nécessité. Parce que vu l'état du futur que vous nous laissez, on a intérêt à le faire, sinon on va se décourager. Alors forcément, on s'accroche au maximum. On veut des like. On veut de l'attention. Oh, et, important, on s'en cogne de la votre. On veut nos like, notre attention, celle entre nous, de la génération Millenial. Peut-être ça ce qui vous donne l'impression qu'on est narcissique: on ne pense pas d'abord à vous.

Qu'il est fascinant de voir que pour votre génération, il y a ce besoin quasi maladif du négatif. Quand je lis que vous vous inquiétez de ce qui va arriver à la culture si on arrête de parler du négatif, je comprends à quel point il y a un fossé entre vous et moi. Ne comprenez-vous que vous nous en avez gavé du négatif ? Gavé, jusqu'à ce que nous soyons à deux doigts de nous noyer, et que c'est précisément à cause de votre négativité, de votre cynisme et de votre cool blasitude, que nous cherchons le positif. Vous êtes le négatif du passé, et vous avez pourri le futur également, main dans la main avec les Babyboomers. Oui, nous essayons de nous concentrer sur le positif, oui, nous avons besoin du positif, parce que ce que vous nous léguez, je le répète, ce sont des ruines.

En vérité, ce qui m'énerve avec vos propos, c'est qu'ils sont exactement et profondément le problème de votre génération. Une incapacité à toute forme de remise en question, une sensation d'être en dehors du monde et de n'avoir rien causé, d'être un simple observateur capable de juger ceux d'avant, ceux d'après, et même sa propre génération, mais résolument "en dehors" de tout ça, alors que vous, peut-être encore plus que les Babyboomers, êtes responsables de ce que nous sommes devenus. Vous nous regardez avec ce petit sourire condescendant et dîtes nous apprécier au final. Je ne pourrais pas vous renvoyer l'ascenseur. Je ne vous hais même pas de nous avoir laissé un monde de merde, vous en aviez reçu un de merde, présenté comme étant fait d'or. Mais oui, je vous hais d'avoir abandonné toute volonté de vous battre. Je vous hais de cacher votre lâcheté sous des dehors cyniques et désabusés. Et plus que tout, je vous hais d'être condescendant vis-à-vis d'une génération qui décide de batailler pour sortir du carcan vicié dans lequel vous et les babyboomers nous avez plongé.

lundi 7 décembre 2015

La sécurité, première des libertés (Lepen; 1992; Valls; 2015)

La formule a fait bondir un peu partout. Notre premier ministre a utilisé des termes qui venaient du FN. Mais, comme souvent, on s'arrête à cette diabolisation du FN (déresponsabilisation) qui empêche de voir le danger de cette formule.

La sécurité n'est pas une liberté. Je sais, ça choque, tant le mot "liberté" est à la mode actuellement, un mot tordu dans tous les sens qui finit par n'en avoir plus aucun. Liberté d'expression devient obligation d'écouter voire même obligation de fournir une tribune. Liberté de penser devient liberté de discriminer etc.
La liberté n'est pourtant pas la seule chose qui existe. Notre slogan "liberté, égalité, fraternité" l'indique bien. Ni l'égalité ni la fraternité ne sont, d'ailleurs, des libertés. Sinon on aurait écrit "liberté, liberté, liberté", et on s'appellerait les états-unis. Désolé, je digresse.
Je pense qu'il est temps de rappeler ce qu'est une liberté. Et, si l'on cherche un peu partout, on pourra, sans aucun doute trouver des définitions complexes sur la possibilité "d'action ou de mouvement sans contrainte", ou la "possibilité d'agir selon sa volonté seule". Hé bien, je vais faire simple pour ma part. La liberté est un droit, un droit particulier en ce sens qu'il vous est accordé par une autorité. Je dis bien "accordé". En d'autres termes, la liberté c'est simplement le fait de dire "tu peux, je ne t'en empêcherai pas."
Vous êtes parfaitement libre de gravir le mont blanc. Peut-être n'en avez-vous pas la condition physique, mais vous en avez la liberté. La sécurité, quant à elle ne peut pas être "accordée". On n'accorde pas à quelqu'un la sécurité; On peut s'assurer de faire en sorte que la personne vive en sécurité, mais on ne peut pas lui accorder.
La sécurité se garantit plus ou moins, comme l'égalité, mais elle ne s'accorde pas, car la sécurité n'est pas du fait unique de l'état. Là où la liberté a été remise à l'état (il créé des lois qui les limitent et donc en fait la définition), l'insécurité ne vient pas seulement de l'état. Si l'état pourrait accorder la sécurité face à ses propres forces de l'ordre, il ne pourrait pas, en revanche, accorder cette sécurité dans la globalité. Il peut juste travailler à la garantir.

Voici donc pourquoi, basiquement, la sécurité n'est pas une liberté. Mais ce n'est pas qu'un simple jeu de sémantique. En disant que la sécurité est la première des libertés, on invite à considérer que limiter les libertés pour garantir la sécurité n'est, au final, pas limiter les libertés, puisque, la sécurité en étant une, alors on ne fait que transvaser d'une liberté à l'autre. Or, justement, ce n'est pas le cas. La sécurité n'est pas une liberté, et lorsque l'on limite les libertés pour sécuriser, on ne fait pas que transvaser, on supprime bien des libertés. Et ce n'est pas un hasard que ce genre de propos ressorte actuellement, alors que la France entre dans une terrible ère sécuritaire.

Parlons en d'ailleurs de cette ère sécuritaire. Le mot "sécuritaire" fait peur à certains, à d'autres pas, mais j'aimerais attirer votre attention que l'état, comme la plupart des individus, confondent sécurité et soumission. A l'heure actuelle, en France, un peu partout, des millions de personnes acceptent de devoir ouvrir leurs manteaux et leurs sacs pour aller faire leur courses. Or, cette mesure n'offre aucune sécurité. L'individu qui a l'intention de faire une attaque au fusil mitrailleur ne va pas juste attendre que l'agent de sécurité, désarmé, remarque l'arme au fond du sac. Ce n'est donc nullement pour lui que ces actions sont là. Elles sont là pour nous. Pour nous apprendre la soumission, pour nous apprendre à obéir aux ordres et à ne pas rechigner puisque c'est pour "notre sécurité".
La soumission a ceci de pernicieux qu'elle offre un confort donnant l'illusion de la sécurité. En nous remettant entièrement dans les mains de l'autre, en montrant continuellement patte blanche, nous remettons la responsabilité totale de notre vie dans les mains d'un état, et, en lui accordant beaucoup de pouvoirs, nous supposons que cela nous protège, peu importe à quel point les mesures offrent ou pas cette sécurité.

Pour conclure, je dirais qu'il ne faut pas considérer le discours de notre premier ministre comme une idiotie, mais bien comme le révélateur de cette politique autoritaire qui est celle de la France. Nous courbons la tête, nous ouvrons nos manteaux, nos sacs, et nous nous soumettons, chaque jour un peu plus, à un régime de plus en plus violent. Nous avons été ciblé car nous étions supposés la démocratie la plus faible de l'occident.

Ils avaient raison.

dimanche 29 novembre 2015

Le danger d'être "féministe" chez un homme

tw; viol; manipulation note: je n'ai pas trouvé de meille...

Je mets féminisme entre guillemets dans le titre, mais c'est avant tout parce que, même si j'ai déjà parlé du fait que féministe & pro-féministe sont des définitions assez malsaines chez un homme, je veux parler ici de la globalité de l'action et de la réflexion vis-à-vis du féminisme se développant chez un homme, lorsqu'il soutient cette cause.

On voit, régulièrement, des individus, hommes féministes, indiqués comme ayant violé quelqu'un. Le dernier exemple en date ? James Deen révélé par Stoya sur son compte twitter. A cet instant-là, on peut remarquer une scission très forte dans le camp des hommes, à savoir ceux qui vont le défendre, et ceux qui vont la soutenir. Cette scission, je n'en parlerai pas, car là, on est face à un cas d'école de foutage de gueule, de culture du viol et tout ce qui va avec. Mais, et c'est le problème ici, très souvent, on passe sous silence l'espèce de consensus qui se met en place, à savoir que "not all men". Un "not all men" très insidieux, car il se déclare sous la forme de l'idée que cet homme a utilisé le féminisme pour pouvoir être protégé de ses comportements abusifs.

Il y aurait donc, d'une part, les bons hommes qui s'intéressent à la cause, et les mauvais qui entreraient dans le but de l'utiliser pour se défendre. Cela me semble extrêmement manichéen, et surtout, totalement absurde. Bien évidemment, il y a, sans aucun doute, ça et là, des hommes qui agissent ainsi, mais ils ne sont pas aussi nombreux. Les cas de viols au sein même des milieux militants ou de personnes en vues dans ces milieux sont légions. Ils sont beaucoup trop nombreux pour qu'on suppose, de base, que tout ces individus étaient juste là "pour infiltrer".

C'est un not all men. C'est une manière de rejeter la faute sur certains hommes, sans questionner la masculinité en elle-même, afin de protéger les autres hommes militants. Or, regardons les faits. La masculinité nous enseigne à être égoïstes & égocentriques, à rechercher ce qui peut nous être utile, à faire ce que l'on peut pour nous-mêmes. Quant au féminisme, il nous apprend l'intégralité du pouvoir que nous possédons. Là où, auparavant, ce pouvoir était au mieux inconscient au pire complètement ignoré, (ou l'inverse, d'ailleurs, au pire inconscient etc.), cette fois-ci, ce pouvoir, nous apprenons à le connaître. Là où nous croyions savoir que le viol était condamné par la société, nous découvrons que celui-ci ne l'est pas tant que ça et qu'il existe un grand nombre de cas où la société tolère parfaitement le viol.

Nous apprenons également le consentement, mais avec une forte liste de questions qui peuvent aisément être retournées pour se transformer en manipulation. J'ai déjà lu "elle avait dit oui" de la part d'un homme se disant féministe, pour justifier qu'il n'y avait pas eu viol. Et cela ne m'avait pas particulièrement choqué. Or... à bien y réfléchir, cela prouve que ce mot est recherché pour se dédouaner d'être un violeur. Le but n'est toujours pas de n'avoir pas violé, mais de ne pas être considéré comme un violeur. Il n'y a pas de recherche sur ce qui a pu merder. Est-ce que j'ai utilisé une technique du pied dans la porte ? (je vous renvoie à cette vidéo d'Horizon-gull très claire sur ce sujet) Par exemple proposer un massage alors que la personne a déjà dit non au sexe, puis le rendre peu à peu érotique pour la faire "changer d'avis" en demandant, petit à petit, si elle va bien. (je vous conseille la vidéo qui vous expliquera comment cette technique du pied dans la porte est utilisée pour manipuler beaucoup de monde, et comment elle fonctionne sur les esprits)

Le fait est, également, que l'on fait toujours l'erreur de croire que prendre conscience de ses privilèges est suffisant. Comme je l'expliquais dans un précédent article, le privilège, le préjugé et le conditionnement sont trois choses différentes. Le premier ne peut pas être déconstruit, le second nécessite juste de prendre conscience, mais le troisième, souvent amalgamé au second, est beaucoup plus complexe à supprimer. Et nous sommes conditionnés à la culture du viol, à nous défendre de ne pas être des violeurs tout en n'accordant pas d'importance au consentement. Rechercher un "oui", juste pour avoir la possibilité de supprimer le mot "viol" de notre esprit est un pas dans le malsain, un pas qui peut, sans aucun doute, déclencher toute une série de fonctionnement malsain.

Comme l'explique Gull dans sa vidéo, ce sont nos actes qui déterminent la manière dont nous nous percevons, et non la manière dont nous nous percevons qui détermine nos actes. Or, si nous agissons de façon à simplement supprimer le mot "viol", nous tombons, peu à peu, dans un schéma de manipulation pour obtenir un "oui", pour obtenir une excuse, qui peut, au fur et à mesure, nous inciter même à refuser le non. Est-ce que James Deen est une ordure qui a utilisé le féminisme pour se protéger des accusations de viol, ou est-ce que, petit à petit, sa façon d'agir pour obtenir le consentement l'a transformé en une personne qui ne s'en préoccupait plus ? Je ne peut pas répondre. Sommes nous tous, hommes, des James Deen en puissance ? Je dis oui.

Je dis que nous sommes tous des violeurs en puissance et que ce n'est pas le fait de militer, ni le fait de s'informer qui permet de nous sortir de cette situation, mais bien la seule et constante remise en question. Remise en question qui commence par cette question nécessaire: "ais-je déjà violé ?"

Cette question, le but n'est pas que vous y apportiez une réponse, ni même que vous alliez demander cette réponse à votre ou vos partenaires. Tout d'abord, vous ne pouvez y répondre vous mêmes. Et parallèlement, demander "est-ce que je t'ai déjà violé ?" à une femme (note: j'indique femme ici, car la culture du viol est plus présente dans le rapport homme -> femme que dans le rapport homme -> homme, cela dit, la difficulté de répondre oui à cette question est très importante chez un homme également) incitera immédiatement au "non" parce que la culture du viol invite, dans l'immense majorité des cas, à répondre "non" par le lourd poids que signifie "violeur" sur un homme. Il est extrêmement difficile de dire à quelqu'un qu'on aime, ou qu'on apprécie qu'il nous a violé. Point. Ici, le but de cette question est de s'inciter à réfléchir en profondeur aux diverses situations sexuelles dans lesquelles on s'est trouvé, de les étudier sous l'angle à la fois du consentement et de la manipulation, notamment, encore une fois, en s'appuyant sur la technique du pied dans la porte analysée par Horizon-gull (si vous avez pas compris qu'il faut aller voir cette vidéo MAINTENANT, je sais plus quoi faire, relisez cet article après, il va pas s'envoler)

Si votre première pensée est "mais comment je fais alors pour être certain du consentement", c'est que là encore vous ne cherchez pas à vous améliorer, mais bien à trouver un point X qui vous permette de dire "j'ai atteint ce point, donc c'est bon, je suis pas un violeur", non, justement, à ne pas l'être. Nous sommes dans une société avec une culture du viol. Il est à la fois nécessaire d'en montrer la gravité, mais aussi de réfléchir à celui-ci comme à un fait banal, car, malheureusement, c'est ce qu'il est. Il n'est pas possible de répondre à cette question. En revanche, chaque homme, peut, individuellement, analyser les rouages de son esprit et chercher à comprendre comment il fonctionne. Il n'y a pas de moments où nous pouvons décréter être déconstruit de nos conditionnements. Il y a des moments, ou, parfois, on peut supposer qu'on a réussi à s'en défaire, mais (et j'ose l'expression car je l'ai vécu/la vis), c'est comme la dépression, on peut, parfois, s'en voir sorti, mais on ne sait jamais si cela va revenir ou pas, avant que beaucoup de temps ne se soit passé sans qu'elle n'ait repointé son nez.

Cessons de faire comme si ces hommes militants qui violent étaient fondamentalement différents de nous. Cessons ce not all men insidieux qui n'a pour but que de nous rassurer dans notre rôle de "pas violeur et engagé avec raison dans la cause". Parmi ces hommes, certains ont, sans aucun doute, utilisé le féminisme dès le début, mais combien sont comme nous, s'étant simplement bercé de l'illusion que "maintenant je connais mes privilèges" et donc d'être des hommes "déconstruits" et donc "pas des violeurs" ?

Il est temps de réfléchir, dans son coin, pour savoir comment on fonctionne, non pour s'attacher à nouveau l'étiquette "pas violeur" en se donnant l'illusion d'avoir creusé un peu plus, mais déjà en acceptant l'étiquette "peut-être violeur", et en analysant la manière dont la masculinité affecte nos relations, et particulièrement celles avec notre/nos partenaires.

vendredi 23 octobre 2015

être adapté, comment le neurotypisme a affecté ma vie

Ces derniers temps je réfléchis de plus en plus à la façon dont le neurotypisme a affecté ma vie, et il y a un point que j'ai remarqué. Face à de nombreuses oeuvres, et surtout des oeuvres vidéos, il se trouve des passages que je ne peux pas regarder. Littéralement. Cela me plonge dans un profond état d'angoisse, de honte, et je me cache. C'est le cas du programme "la connasse", c'est le cas de nombreuses situations dans Dr Who, notamment ma quasi incapacité à voir les saisons du dernier docteur, malgré mon amour de la série. c'est le cas, en fait, de nombreuses situations dans de très nombreux films, et dans la majorité des séries.
J'ai longtemps cherché à connaître la raison de ces moments où je ferme les yeux, mets les doigts dans mes oreilles voire chante pour ne plus entendre ce qui se passe, bref, de ces moments où je me coupe entièrement de ce que je suis en train de regarder, me forçant parfois à m'éloigner quand je suis en compagnie d'autres personnes. J'ai fini par comprendre le problème: conditionnement.

Je fonctionne, et ce, depuis toujours, de façon assez différente, peu en adéquation avec le monde tel qu'il est formaté. Le conditionnement le plus fort me concernant étant celui-ci: "adapte-toi". Il faut que je m'adapte, que je m'insère dans cet espèce de sarcophage de fer pour être accepté. Cette importance de s'adapter a été nécessaire car le fonctionnement du reste du monde me semble complètement aberrant. Comme je le dis toujours, je viens "d'out of nowhere" (de nulle part). très tôt, j'ai appris qu'il fallait que je sois adapté à ce monde, qu'être bizarre, c'était mal et qu'il fallait le cacher. Or, ma neuroatypie a un point particulier: émotionnellement, je suis incapable de différencier réalité de fiction. Ce n'est pas un problème rationnel, mais bel et bien émotionnel, qui a conduit à de nombreuses créations de souvenirs et une énorme difficulté à les différencier des faux (j'y reviendrai dans un autre article), ainsi qu'à de complètes immersions dans les oeuvres que je découvrais, films, chansons, séries, peinture, livres etc. Je ne ressens pas cette différence; De plus, je m'insère extrêmement facilement dans les individus que je vois dans des séries. Leurs inadaptations (?) face à ce qui est demandé socialement deviennent mienne. La honte et la peur ressurgissent, et je dois m'éloigner de la situation, en bouchant mes oreilles et en fermant les yeux.
Ce conditionnement n'est pas, je pense, étranger, aux diverses ruptures dans mon schéma de personnalité. La première ayant eu lieu aux alentours de 5ans, et faisant apparaître une personnalité extrêmement rationnelle, froide, tout en enfouissant une personnalité assez exubérante au fur et à mesure des années. Ce conditionnement n'est pas plus étranger aux crises psychotiques qui ont ponctué mes deux premières années de fac. A force d'être terrifié à faire quelque chose d'adapté, j'ai fini par me laisser sombrer dans une relation complètement toxique au nom d'un idéal amoureux, de ma difficulté à discerner mes émotions de celle de l'autre, et, surtout, l'importance d'être adapté.

Où est-ce que j'en serai sans neurotypisme ? Franchement, je n'aurais sans aucun doute rien à voir avec celui que je suis aujourd'hui. Si on m'avait pas cogné la gueule régulièrement sur la façon dont il fallait agir, sur l'importance du "bon sens", qui devenait, fatalement "il faut que tu analyses extrêmement vite la situation pour saisir ce qu'ils attendent de toi car sinon, tu n'as pas de bon sens, et tu es donc une merde" dans la tête de l'enfant de 5ans. Ces regards complètement ahuris face au fait de ne pas saisir ce qui est du "bon sens".
Sans neurotypisme, est-ce que j'aurais appris, plus tôt, à repérer que j'aimais faire des choses manuelles ? Est-ce que j'aurais pas essayé de me conformer à l'image ultra-intellectuelle des boulots de ma famille ? Sans neurotypisme, est-ce que j'aurais vécu ces deux années avec des crises terrifiantes ? Parce que si c'est ma neuroatypie qui m'empêche de véritablement ressentir mes émotions, c'est le neurotypisme qui m'incite à faire des choses que je n'aime pas, afin d'être adapté. Le neurotypisme allié à la masculinité, sans aucun doute, les deux se conjuguant de façon malsaine as fuck.

Je ne sais pas où j'en serai sans neurotypisme. Je sais où j'en suis en l'ayant vécu, je sais que je galère encore à m'en échapper. Comment faire pour réussir à regarder ces moments ? A dégager cette sensation de "tu es une merde" qui m'envahit dès l'instant où je vois ces situations ? Aucune idée. Peut-être d'ailleurs un point qui me vient depuis un bail. Arrêtez de croire qu'on sort d'un conditionnement juste parce qu'on l'a remarqué. Sincèrement. Arrêtez.

samedi 17 octobre 2015

"pas tout blanc" [harcèlement scolaire et ailleurs]

(tw: harcèlement scolaire, dépression, TS)

J'ai connu le harcèlement scolaire pendant 4 ans, l'intégralité de mon collège. J'ai mis du temps à nommer ça ainsi, ou même à en parler sérieusement. Je reste évasif parce que je l'ai subi, et j'y ai participé. Je reste évasif parce que je garde encore une certaine honte de ce que j'ai fait pour moins subir, à savoir dévier la violence sur quelqu'un d'autre. Je reste évasif la plupart du temps parce qu'il n'y a pas eu de violences physiques (hormis la dernière année), juste une violence morale, récurrente, constante. Je reste évasif, enfin parce que j'ai une mémoire terrible et que je n'ai quasiment aucun souvenir de ces événements, aussi et surtout parce que, pour la majorité, c'était des micro-agressions sans la moindre importance, parce que je sais que la réponse que je recevrai, c'est celle que j'ai reçu à l'époque "sois pas si sensible", "c'est pas bien grave" etc.

Je suis entré en sixième, je ne saurais dire que j'étais en très bon état psychique, mais assurément ça allait plutôt bien. J'avais quelques amis au primaire. Je me sentais déjà complètement en dehors du reste du monde. J'avais déjà cette sensation d'être un alien (au sens quasiment strict du terme, l'idée d'avoir volé le corps d'un garçon et d'y grandir était un jeu récurrent que j'avais depuis très longtemps) et de devoir me cacher, mais je pense que ça allait encore. Comme dit, j'ai peu de souvenirs. C'était un collège privé, catholique, blanc (je précise ce dernier point parce que je vois régulièrement du racisme dans la dénonciation du harcèlement scolaire, donc à celleux qui tenteraient ça: dégagez et bouffez votre vomi).

Sur la photo de classe de 6ème, j'ai percé avec des épingles deux visages. Le premier, je le reconnais, c'était un garçon, A., qui était à la tête de la classe, et qui décidait, tout simplement, qui se ferait pourrir par les autres. Pas de violence comme je l'ai dit, juste des moqueries, des blagues, de la mise au ban, etc. La deuxième, J., je ne m'en souviens pas. Ma mère m'a expliqué que je la haïssais encore plus férocement que lui. Comme dit, je n'ai aucun souvenir, mais les épingles sur ses yeux ne mentent pas. Notre classe était une classe "Européenne" c'est à dire qu'on apprenait deux langues dès la sixième. ça signifiait également qu'on se considérait comme "l'élite". A la fin de l'année, la classe était devenue tellement insupportable que décision a été prise de nous séparer. La sixième bleue est devenue cinquième verte et cinquième bleue. Une moitié dans chaque classe.

Grossière erreur qui oublie que lorsque des supérieurs font ça, ils admettent leur défaite. Deux classes ont été ruinées cette année-là. En quatrième, ils ont réuni la classe. Je ne vais pas parler des trois premières années, parce que j'en ai très peu de souvenirs comme dit, et que la violence a véritablement pris un tour durant la dernière année du collège. Je me rappelle cela dit très clairement un événement. Une "blague" des surveillantes sur l'état de mes bouquins (basiquement me regarder droit dans les yeux et me demander lors du retour des bouquins pourquoi les miens étaient aussi détruit alors qu'ils étaient en bon état) qui m'a fait fondre en larmes et inventer une agression hors de l'école pour justifier d'être "trop sensible". Autant dire que les surveillantes comme les profs n'étaient pas vraiment d'une grande aide. En fait, dès le début j'avais compris qu'il fallait quelque chose de "sérieux" pour ne pas avoir comme réponse "c'est pas grave" "faut pas t'embêter pour ça" etc. J'ai compris par la suite que c'était faux en fait. Quelque soit ce qui se passait, ils ne foutaient rien. J'étais persuadé que si j'avais suffisamment de propos insultants, de saloperies dites sur mon compte, alors elles bougeraient. Alors j'étais presque content quand il y en avait. Je me disais que ça allait bientôt finir. ça doit finir, non ? Y a bien un moment où y en a trop et ils doivent bouger en haut. Ils n'ont pas bougé. Pire encore, ça a été utilisé contre moi. Bah oui, je cherchais.

Durant mes trois premières années de collèges, ce qui m'a véritablement sauvé la vie, c'était le théâtre. J'y étais arrivé en sixième ou en cinquième, je ne sais plus, dans une troupe remplie de personnes géniales. Chaque semaine, j'attendais les quelques heures de théâtre, un endroit où, en plus d'être accepté, je pouvais être un peu plus moi-même. Au début, la prof, kiki, m'avait dit de ne pas faire de "blagues d'adultes" parce qu'elle avait peur que les autres ne m'acceptent pas. M. a fait plus qu'accepter, elle ripostait. Mon premier crush. J'étais totalement asexuel à l'époque (je l'étais jusqu'à mes 18-20ans), en ce sens que je ne ressentais pas d'attirance physique, pas le moindre désir, mais romantiquement parlant, c'était présent. Bref, la troupe. Je n'ai que peu de photo, mais je me rappelle de beaucoup de noms. Elles m'ont sauvé la vie (je dis elles parce que bon, en terme de mecs, il y en avait très peu, je crois qu'on était deux la première année, et cinq la dernière). En troisième, étant donné que j'étais un peu plus jeune que les autres, et je ne sais plus pour quels autres raisons, on m'a mis dans un autre groupe. J'ai donc perdu le seul truc qui me permettait de m'accrocher toutes les semaines.

J'ai commencé à tomber malade, toutes les semaines, tous les lundis matins, ou en tout cas régulièrement. En sus de cela, il y avait un nouveau dans la classe. Je ne me rappelle plus son nom. Pour se faire une place, il a commencé à se moquer également. A la fin de l'année, il m'avouera qu'il l'avait fait parce que c'était lui ou moi. Je ne lui en veux pas, j'avais tenté de faire pareil en cinquième, et j'avais tenté également en troisième. La violence a augmenté. L'un des autres bouc-émissaire de la classe s'est pris un croc-en-jambe dans les escaliers. Il saignait. Je me rappelle encore voir les autres de la classe rire en continuant à monter. ça, ça n'était encore jamais arrivé. Aucune sanction ne sera prise. Est-ce qu'il en a parlé ? Est-ce que les profs en ont rien eu à foutre ? Je ne sais pas.

Moi pour ma part, je me rappelle très bien du sale coup fait par V. En cours de technologie, elle m'avait demandé de sortir avec elle. J'avais attendu un peu ne sachant pas quoi répondre (n'ayant d'ailleurs quasi aucune idée de ce que ça signifiait en pratique). A la récréation, elle avait demandé à un garçon, A., incapable de lui dire non car dingue d'elle, de tourner autour de nous deux, le temps qu'elle l'appelle. Alors, quand je lui ais dit que j'étais pas prêt, elle m'a coupé, l'a hélé et a dit qu'elle avait finalement accepté d'aller avec lui. Des mecs de la classe sont arrivés m'ont tapoté dans le dos en mode "ahhh, pas de bol" et se sont barrés en se marrant. Je suis allé voir A. après, parce que j'avais bien vu que c'était un stratagème. Il s'est excusé immédiatement, très mal à l'aise. Je lui en veux pas. J'en ai jamais reparlé avec V. Je ne lui en veux pas non plus. Elle n'avait pas vraiment le choix dans cette classe. Elle était la plus "adultes" de toutes les femmes, donc celle qui était également en danger de se faire pourrir. En fin d'année, elle m'a invité à danser. Je l'ai pris comme une manière de s'excuser. Avec le recul je me demande si on invite quelqu'un à danser pour s'excuser d'avoir monté une fausse demande à sortir ensemble... Sans importance.

Les heures de cours étaient insoutenables à cette époque. Il ne se passait pas une demie-journée sans qu'on me fasse bien comprendre que j'étais de la merde. Que ce soit en continuant à se moquer de mon accent en allemand, car j'avais un accent correct et que la prof en avait un mauvais. Et je précise, en SACHANT que j'avais un accent correct et la prof un mauvais. ça avait été clarifié. Un jour, j'ai craqué, j'ai sauté à la gorge d'un de mes camarades et j'ai tenté de l'étrangler. Je me suis arrêté avant. La prof principale nous a convoqué tous les deux et a fait ce qui se fait continuellement dans ce genre de cas: un "c'est pas bien" adressé indifféremment aux deux. "j'ai perdu patience et j'ai tenté d'étrangler S." je lui ai expliqué. Le lendemain, cette phrase était répétée par pas mal de garçons de ma classe. Cela dit, suite à cet incident, même si la violence a eu un pic juste après, elle a largement baissé par la suite, ce qui m'a fait découvrir un autre mensonge: "la violence ne résout rien". Mon vécu indique le contraire. Elle a clairement calmé les choses.

J'ai tenté d'apporter un couteau en classe. But ? Poignarder A. Ma mère l'a vue, et m'en a empêché. Je me demande si j'ai voulu qu'elle le voit, ou si j'aurais été jusqu'au bout. J'aurais certainement fini poignardé comme elle l'a dit, vu le gringalet que j'étais à l'époque (ce qui n'a que peu changé d'ailleurs). Pour sortir mon épingle du jeu, j'ai commencé à me moquer d'un autre. J'avais tenté en cinquième sans grand succès, en troisième ça a mieux marché. Tellement mieux qu'il m'a balancé un bon gros coup de pied à la jambe un jour qui a laissé une marque.

Voilà, je peux pas raconter beaucoup plus de ce qui s'est passé, parce qu'au final, l'immense majorité des violences étaient sans la moindre importance. Des rires plus appuyés quand on se trompait, des rires quand on avait juste, des blagues, des moqueries, des soupirs, le fait d'être continuellement choisi en dernier durant les mises en place d'équipe en sport, alors même que j'étais dans le top de ma classe à ce niveau-là, le professeur qui tente de me forcer à faire de l'escalade et me hisse de force à trois mètre du sol alors que les autres se foutent de moi ostensiblement, mais surtout, toutes ces petites choses qui n'ont aucune importance, toute ces gouttes d'eau qui remplissent le vase, mais qu'on ne peut pas dénombrer parce qu'on les oublie.

En fin de troisième, j'étais dans un état lamentable. Suicidaire comme pas permis. Sans volonté, sans espoir. Quand on m'a proposé de changer d'établissement car dans mon établissement, au lycée, j'allais avoir la même classe, j'ai haussé les épaules. Ils l'ont fait. En seconde, j'ai décidé de ne me lier qu'avec des mecs, de rester le plus possible éloigné des filles car je ne voulais, en vérité, ne me lier avec personnes. J'avais prévu que ce soit ma dernière année, alors il n'y avait aucun intérêt à prendre le risque de voir quelqu'un le remarquer. ça a bien marché, et même si l'année était cent fois meilleure, j'étais quand même suffisamment détruit pour ne pas vouloir continuer à vivre, hormis le fait que je me suis à nouveau retrouvé dans le groupe de théâtre que je n'avais plus l'année d'avant. On a fait une sortie pour aller voir une pièce je crois, à Paris. Après cette sortie, j'avais prévu de me tuer. Le retour était tardif, juste à côté du canal, je savais que je pouvais tranquillement m'y noyer avant qu'on ne repère ma disparition. J'ai toujours été extrêmement doué pour ne pas me faire remarquer. Dans certains taffs on m'a même appelé le fantôme. J'ai finalement décidé de ne pas le faire, en faisant mon "pacte", celui de vérifier un an plus tard si quelque chose avait valu le coup de vivre ou pas. Je me suis donné un an, plutôt que de regarder un an en arrière. Ma pensée était que si je m'étais tué avant ce soir-là, ça aurait été vraiment stupide de ne pas l'avoir vécu. Je me souviens encore qu'on avait joué au loup sur une aire d'autoroutes. Que j'avais été le dernier à ne pas avoir été attrapé. Que c'était L., une femme que j'adorais profondément et dont j'étais même, sans doute, légèrement amoureux à l'époque, qui avait réussi à m'attraper sans que je le veuille. Avec un câlin.

J'ai fait ça tous les ans. Je ne vais pas les détailler en long et en large. Puis tous les six mois après en avoir eu trop besoin. 28 février, 28 août. Je n'en ai pas manqué. Jusqu'à il y a un an et demi. Je suis entré en sixième, j'avais quoi ? Onze ans et demi. J'en suis ressorti avec quinze ans et demi. J'ai passé ensuite plus de dix ans à compter les raisons de ne pas me buter. Ne venez pas me bullshiter sur le fait que c'est pas grave, que ça fait pas trop de dégâts. Y a quelques jours, près de chez moi, à Custines, au nord de Nancy, Kilian s'est suicidé, alors ça y est, on en reparle. Et comme d'hab, les mêmes réflexions arrivent. "on manque d'effectif" "on manque de moyen". Et comme d'hab, on a l'impression qu'il y a une erreur dans le système, et une erreur qui a pour origine l'argent. ça ne vous rappelle pas un truc ça ?

Alors une bonne fois pour toute: arrêtez avec cette ineptie concernant l'argent. Arrêtez de croire qu'il y a une erreur dans le système. Le système n'a pas d'erreur, il est conçu exprès pour que ces violences s'y installent. Ces morts, ce sont des meurtres du système pour s'assurer que les violences oppressives se poursuivent. Regardez les personnes violentées. Vous trouverez des gros, des neuroatypiques, des trans, des noirs, des handicapés, des homos, des bis, des queers, des femmes, des personnes avec des troubles psys etc. etc. ça et là, bien sur, vous trouverez peut-être un homme blanc cishet bourge valide neurotypique et bienportant (en tout cas bienportant AVANT que le harcèlement se mette en place), mais la proportion est ridiculement faible. Parce que l'idée comme quoi "les gamins trouveront toujours quelque chose" c'est de la connerie. La société leur explique très clairement vers quoi et vers qui se tourner, et ensuite iels trouvent quelque chose. C'est au collège qu'on apprends les codes de la vie d'adultes. C'est là que moi j'ai appris à serrer la main et faire la bise au lieu de juste dire "salut" en arrivant. C'est là que les codes de la virilité masculine se mettent en place. C'est là qu'on imite les adultes, et si l'école peut être aussi violente, que ce soit au primaire, au collège ou au lycée, c'est parce qu'elle reflète la réalité de notre société, à plus petite échelle, avec moins d'hypocrisie. Si on la voit plus c'est parce qu'on regarde ces suicides et on se dit "ô mon dieu il était si jeune". Et quand on voit le suicide d'un employé... on ne cherche pas plus loin.

Face à ce genre de violences, la réaction est toujours la même: chercher à peser le pour et le contre, à "écouter les deux parties". Et puis, il ne faut pas oublier qu'on a très souvent affaire à des personnes qui ne sont pas "tout blanc non plus". Combien se sont pris ces mots parce qu'iels ont essayé de dévier la violence sur quelqu'un d'autre ou l'ont réussi ? Le victim-blaming à son apogée. On met l'enfant dans une situation où il doit subir et serrer les dents, et ensuite, s'il fait le moindre pas de côté, la moindre erreur, s'il met en place la moindre stratégie de survie, on le considère de fait comme responsable des violences subies, ce qui permet de s'en laver les mains. Je dis l'enfant, mais ça se passe de la même manière en entreprise. Le même schéma, encore et encore. L'avantage de ne rien faire, c'est qu'on ne se sent pas responsable de ce qui arrive. Socialement parlant, l'idée de non-assistance à personne en danger n'existe pas. Elle est obligatoire légalement pour cette même raison: on ne considère pas, socialement parlant, que le fait de ne rien faire puisse être mal. Ne rien faire est vu comme de la neutralité, et la neutralité, comme étant bonne. Bullshit. Dans une situation de violence, la neutralité, c'est être du côté de la violence.

ça a été le truc le plus violent que j'ai vécu. Me rendre compte que ce n'était pas une erreur du système, mais qu'il était conçu comme ça. Que c'était volontaire. Que ça avait pour but de formater les enfants afin qu'ils deviennent comme les adultes. Me rendre compte que parmi les personnes qui me pourrissaient la vie, y en avait qui tiraient leur épingles du jeu, et y avait d'autres qui, si c'était pas moi, c'était eux. Me rendre compte que moi-même, j'ai pourri la vie d'un ou l'autre pour en prendre moins dans la gueule.

Je me souviens que Jaythenerdkid avait dit qu'il était nécessaire de parler de son vécu. Que si elle en parle autant, c'est pour faire avancer les choses, pour que les gens aient moins honte, et qu'on arrête d'être dans ce mutisme constant. Parce que si ça aide une seule personne, si ça empêche une seule personne de se tuer, ou même de se blesser, alors ça vaut le coup. J'approuve cette idée. Si vous en avez l'énergie. Parlez. Témoignez. Racontez. Et si vous ne l'avez pas, lisez, écoutez. Prenez soin de vous.

vendredi 11 septembre 2015

Psychophobie & Trigger warning, here we go again

Je vais faire une petite analyse rapide de texte, parce qu'apparemment, y en a encore qui croient que c'est de l'anticapitalisme que de rejeter les TW. Faisons donc une rapide analyse de ce texte: Pourquoi les Triggers warnings sont réellement aussi controversés; explication. Le texte est psychophobe as fuck; je préviens.

La première partie explique rapidement l'argumentation avancée par les personnes s'opposant au TW, à savoir que cela va empêcher les professeurs de faire certains cours et ne préparera pas les étudiants au monde réel en les rendant trop fragile ( "Critics argue that warning students that what they're studying could be "triggering" will make professors less likely to teach sensitive material and render students too emotionally fragile to deal with the real world." )

On peut d'ores et déjà rappeler à quel point cet argument est absurde en reprenant la comparaison faite avec les DLC, les panneaux sur la route etc. Tous pourraient recevoir la même argumentation à base de "mais si on les mets, les gens ne vont pas être habitués à la nourriture du monde réel, dans les champs, et on les rendra trop fragile. Cela empêchera certains magasins de vendre des produits qui se périment vite etc." Cet argument n'est rien d'autre que l'idée que les personnes avec des traumas psys sont fragiles, faibles, et qu'il faut les endurcir. Il découle directement du mépris social envers les problèmes psys vu comme étant une faiblesse et non des maladies.

L'article, d'ailleurs, passe complètement à côté de cette analyse et saute direct sur sa première réflexion: en réalité, le problème ne serait pas celui-là, mais le fait que les étudiants sont vus de plus en plus comme des clients et leurs exigences vont dans ce sens. ( "they're also increasingly seen as paying customers, and they're starting to act like it.") En d'autres termes, le fait que des individus demandent à ne pas être mis en danger est considéré, par l'article, comme le fait qu'ils veuillent agir comme des clients. La liaison entre l'anticapitalisme et la psychophobie est faite insidieusement: les étudiants ne devraient pas se voir comme des clients, ils devraient donc fermer leur gueule et ne pas chercher à survivre. On se rend bien compte, donc, dès la fin du premier paragraphe que l'auteur ne prend pas du tout la mesure de ce qu'est un traumatisme.

La seconde partie balance du bon gros "science bitch" en indiquant que le fait d'éviter les trigger n'est pas un système sain ("But avoiding triggers isn't considered a healthy coping mechanism for people with PTSD; in fact, it's a symptom of the disorder") mais un symptôme du PTSD. Je vais analyser chaque phrase du paragraphe, car c'est le moment clef indiquant à quel point l'auteur parle de son point de vue de bienportant. Ici, l'idée glissée est que éviter les Trigger n'étant pas sain mais un symptôme, alors il faut chercher à ne pas les éviter. La phrase suivante ("A core purpose of therapy is making it possible for individuals to reduce their sensitivity to triggers.") met en avant que c'est même le but de la thérapie que de chercher à réduire la sensibilité aux triggers. On met donc en avant l'utilité des situations trigger. Puis "And there's no scientific evidence that trigger warnings help people avoid panic attacks or flashbacks in the short term — mostly because the issue hasn't been studied." on sort l'idée finale, à savoir qu'il n'y a aucune preuve scientifique que les TW aident les gens à éviter les attaques de paniques ou les flashback, en mettant entre parenthèses le fait que c'est parce que ça n'a pas été étudié. Qu'est-ce que cela signifie ? 1) vouloir éviter les triggers c'est mal. 2°) l'important c'est de se désensibiliser 3°) en plus, rien ne prouve que ça aide.
Vous avez saisi ? Oui, ce paragraphe laisse indiquer qu'en fait, les trigger warnings seraient eux-mêmes des symptômes de la maladie. En faisant l'amalgame entre Triggers (l'événement) et Triggers warning (l'information), en glissant l'idée que la thérapie elle-même cherche à désensibiliser, on rejoint l'argument du premier paragraphe sur le fait que ça rendrait les gens trop fragiles, et on appuie l'idée qu'en fait, les personnes qui demandent des TW sont des personnes fragiles qui se complaisent dans leur problème (puisque cherchant à éviter les trigger alors que la thérapie incite à s'y désensibiliser).

La suite reste dans un ton similaire. On notera l'emploi du terme "upset" pour parler d'une situation qui trigger une personne ("There's no consequence to skipping a blog post if you think it's going to upset you.") avec un très joli euphémisme qui permet de montrer une fois de plus que franchement, c'est beaucoup de bruit pour pas grand chose. (pour ceux qui voudraient dire que upset signifie "bouleversé" également, je vous invite à changer "upset you" par "make you attempt suicide" et relire la phrase. Elle n'aura pas du tout la même portée. Upset reste quelque chose d'abstrait, et c'est pas pour rien que c'est là, la personne qui écrit ça semble n'avoir aucune idée de ce qu'est une crise de ce genre)
On a ensuite une rapide opposition entre les pro et les contre, comme si c'était juste un débat avec le magnifique "mais les gens qui n'ont pas de PTSD pourrait l'utiliser", ("making them ripe for misuse by students who don't have PTSD."). Quel problème avec cette pensée ? Oh, elle est très simple, elle est là pour créer, une fois de plus, une image "idéal de personne avec PTSD" et une suspicion sur toutes les personnes réelles qu'on rencontre. Le fait de mettre les deux analyses côte à côte laisse indiquer que ce sont deux réflexions de poids similaire alors que d'un côté, on a des personnes parlant de se préparer à la violence, de l'autre des personnes venant chouiner sur des hypothétiques personnes qui utiliseraient les TW pour leur compte personnel. (on appelle ça l'argument de la pente savonneuse)

Par la suite, l'article parle rapidement des divers campus où les TW ont été mis en place, notamment d'un, où il a été demandé aux professeurs que les matériaux pouvant être trigger deviennent optionnels, à moins de le justifier. Les professeurs le virent comme le fait de trop de politiquement correct (" Its litany of possibly "triggering" material was mocked as overly politically correct. "). On notera qu'une fois de plus, le combat contre les TW ne se fait pas dans l'idée d'aider les personnes en danger, mais uniquement dans un combat contre le politiquement correct etc. Jamais, dans ces réflexions, n'est mis en avant le moindre intérêt pour les personnes mises en danger, seulement la liberté du corps enseignant.

Poursuivons; l'article met en avant deux contradictions qui se mettent en jeu dans ce débat. La première est le fait que les étudiants ne doivent pas être infantilisés, mais ne sont pas non plus vu comme des adultes. ("College students are nominally adults, and so they shouldn't be infantilized. But they're also not seen as fully grown up, which is why college is relentlessly depicted, including by colleges themselves, as a coming-of-age experience. "). Le lien est, ici, directement fait entre les TW et l'infantilisation. Juste avant, d'ailleurs, l'article avait mis en avant que les TW sont courants pour deux types de catégories, les enfants et les clients ("Trigger warnings, in other words, aren't uncommon for two groups of people: paying customers and children. ") Ici, donc, on met en avant l'idée que les étudiants sont mis dans la première catégorie si on les avertit, et on utilise tranquillement l'âgisme pour mépriser les TW.
Dans le second point, on s'attaque au côté client et au fait qu'ils peuvent demander des changements pour être plus heureux ou confortable. "Consumers can demand changes to the experiences they're paying for in order to make them happier or more comfortable." puis on met en avant que ce n'est pas le but de l'éducation. Vous avez remarqué ? On était dans "upset" il y a quelques paragraphes, désormais on est dans le "happier" ou "more comfortable". Petit à petit, on glisse à nouveau vers l'idée que ce sont des caprices, des choses sans grand intérêt qui interfèrent avec la grande et sainte mission de l'enseignement qui prépare au monde réel. Ce mot "uncomfortable" sera désormais utilisé pour parler des problèmes de la situation. Car oui, on parle désormais d'un simple problème de confort.


Au final, l'article se conclut sur cette pirouette: le problème serait qu'on parlerait juste de "confort des étudiants" et que celui-ci n'est pas pertinent face au fait d'enseigner. On notera que dans les derniers paragraphes on aura eu "happier" "more comfortable" "happiness" "comfort" "feel" "uncomfortable". Puis, dans le dernier on voit "Anxiety of Triggers warning" qui renverse complètement la balance. D'un côté, on a celles et ceux qui demandent du confort, de l'autre on a des enseignants anxieux. Ce ne sont plus les personnes demandant des TW qui sont anxieux. Elleux veulent du confort. Ceux qui sont réellement anxieux ? Les enseignants s'y opposant. Renversement complet des valeurs.


Et on voudrait me faire croire que le texte n'est pas psychophobe ? Ce texte est, justement, extrêmement bien écrit, avec une évolution en son sein. D'abord il se présente comme une réflexion, non pas sur les trigger warning, mais sur la controverse autour d'eux, donc quelque chose de parfaitement objectif. Il appuie cette idée en présentant les deux points de vue, en faisant une explication sur ce que sont les PTSD, et en faisant intervenir la science elle-même contre les TW. Puis, petit à petit, l'article se laisse aller, on passe à de l'âgisme pour essayer de démolir les étudiants demandant des TW, puis on les montre comme de vilains capitalistes, et enfin, le final, dans la dernière partie où on les présente, en fait, comme des personnes capricieuses et où on renverse totalement la situation en faisant des opposants aux TW des personnes "anxieuses" face à des personnes intéressées par leur confort.

Ce texte est immonde, et j'en ai marre de voir relayées des bouses pareilles.

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