mercredi 27 octobre 2021

les intranquilles #8 conclusion

le film "Les intranquilles" peut se découper en deux. La première partie est impeccable. Sur la description de la montée de la crise, sur l’absence de psychophobie, sur les symptômes de la crise maniaque. La vie de Damien est classique. Il n’a rien d’un génie-fou rejeté par la société. Il est intégré, a un travail, une famille, un enfant, des amis. Il a une vie agréable sans être utopique. Une vie réaliste d’un artiste-peintre. Sa crise ne le transforme pas en quelqu’un d’autre, elle pousse simplement ses traits de caractères dans l’extrême, ce qui est une représentation particulièrement réaliste de la maladie.
La deuxième partie souffre de sa focalisation sur Leïla et de l’impasse sur la représentation de la maladie en rémission. Les émotions et les pensées de Damien disparaissent. Les abus et les violences de Leïla, tant sur Damien que sur Amine, sont excusées voire invisibles, sa détresse et sa souffrance de proche-aidant étant la seule chose que l’on voit et non les conséquences de ses actes. Pour autant, la deuxième partie n’est pas entièrement à jeter. La relation entre Damien et Amine ou entre Damien et son père demeure la même. La fin abrupte met bien en avant le fait que la crise ne soit qu’un événement qui n’a rien terminé, rien détruit fondamentalement, qu’elle n’a pas un caractère irrémédiable. Oui, la relation entre Leïla et Damien s’est dégradée, mais elle n’est pas non plus terminée et c’est la seule relation de Damien qui en ait pâti.

Ce film fait clairement mieux que ce qu’on voyait jusque là sur la maladie psychique. Il souffre encore de nombreux défauts, et l’absence de thérapeute et du milieu médical n’est clairement pas une bonne méthode pour éviter les clichés (comme semblent le penser certaines personnes interviewées à ce sujet), et la présentation de la rémission comme étant centrée uniquement sur les médicaments, et ressemblant à une convalescence physique pose de nombreux problèmes.
Pour autant, quel plaisir de voir une bonne description de la crise, et de ne pas avoir à faire à un énième film sur l’effondrement tragique de la vie d’un malade. Il n’y a pas de happy end. Il n’y a pas de fin tragique. Selon le vécu des personnes, on pourra être gêné par la focalisation sur Leïla ou attendri par l’évolution de Damien. Le résultat est mitigé, à mi-chemin entre « Mouais, ça m’a crispé le regard sur Leïla. Prends une pause, bordel, toi tu peux, lui non ! » et « Je me suis sentie respirer ; c’est une folie normale avec laquelle on peut vivre ».

les intranquilles #7 De quoi parle le film ?

D’ailleurs, de quoi parle ce film ? Est-ce une histoire d’amour qui s’effondre, la maladie n’étant que le facteur déclencheur ? En ce cas, toute la responsabilité de cet effondrement semble en revenir à Damien, du fait de la focalisation sur Leïla. Pourtant, si Damien met en danger son fils en l’emmenant à l’école alors qu’il n’est pas du tout en état de conduire, c’est bien Leïla qui maltraite Amine. Lorsqu’Amine l’insulte de « connasse » à la suite d’une altercation entre Damien et elle, elle le saisit et le traîne dans la salle de bain où elle lui met le jet d’eau de la douche en plein visage. On est ici dans un cas de maltraitance grave d’un enfant, et pour autant, le film n’en montre aucune conséquence. Pire encore, la caméra est encore une fois centrée sur elle, comme si ses émotions étaient le point majeur de cette scène et non la violence que subit Amine. Comme si, parce que Leïla est à bout, ce serait excusable ou compréhensible d’en arriver à une violence volontaire. S’il y avait eu une scène où elle faisait appel à un psy, ou simplement parlait à son collègue d’avoir fait une connerie, le film aurait été plus clair dans la condamnation de son geste. Mais on n’en verra rien. La scène est traitée non seulement comme un épiphénomène, mais surtout comme un épiphénomène lié à ELLE, et non à Amine qui, ici, n’est qu’un accessoire. On ne voit pas sa réaction ni pendant, ni après. On ne voit aucune conséquence réelle de cet acte d’une violence extrême. Quand on regarde la différence entre ce traitement et celui de la mise en danger d’Amine par Damien, on ne peut que remarquer l’écart flagrant dans le traitement de ses deux parents. On voit d’ailleurs, la peur d’Amine dans la voiture, mais on ne voit quasiment rien du visage d’Amine ou de ses émotions lorsqu’il se fait agresser par sa mère. Le film semble presque vouloir nous faire excuser l’action de Leïla, là où il nous fait bien comprendre la gravité du geste de Damien. Objectivement, celui de Damien est bien moins grave que celui de Leïla. Une histoire d’amour qui s’effondre, avec la maladie en arrière-plan, ne fonctionnerait que si le traitement cinématographique des deux protagonistes était équitable. Or, si cette histoire est une histoire d’amour qui s’effrite, il n’y a pas de logique à ce traitement différencié.
Peut-être est-ce une histoire sur la maladie ? Mais en ce cas, l’absence totale du milieu médical, hormis en situation d’urgence et d’une unique et courte scène à l’hôpital, ne montre pas du tout le quotidien d’un malade et de ses proches. Si c’est une histoire sur la maladie, il est aberrant que la rémission soit aussi lissée et exclusivement centrée sur des médicaments. Si c’est une histoire sur la maladie, alors la focalisation sur Leïla n’a pas de sens. Ce ne serait pas ses émotions qui seraient les plus importantes dans la maladie, ce serait celles de Damien, ou au minimum les deux à part égale. Ce ne sont pas ses difficultés à aider Damien durant sa rémission qui devraient être les plus visibles, mais les difficultés de Damien à se remettre. Bien sûr, ses difficultés à elle pourraient être présentes, mais ici, elles prennent toute la place. Ce film ne raconte donc pas l’histoire d’une crise et de ses impacts, ce n’est pas un film sur la maladie. Il aurait fallu parler psychothérapie. Il aurait fallu montrer REELLEMENT la rémission de Damien. Il aurait fallu laisser de la place à ses émotions et dénoncer les abus de Leïla, que ce soit à l’encontre d’Amine comme de Damien. Si le film était sur la maladie, alors personne n’aurait pu rire de la scène du salon mais au contraire, tout le monde aurait saisi son caractère dramatique.

Une focalisation sur le fils aurait pu donner une histoire sur la maladie et son impact sur une famille. Le titre donne d’ailleurs un indice. « L’intranquille ; autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou » est un livre de Gérard Garouste, un artiste qui a évoqué sa bipolarité et ses conséquences. « Les intranquilles » au pluriel, laisse à penser que l’on va voir l’histoire de deux folies qui s’entrechoquent, ou tout du moins de deux individus étant à l’origine du sujet du film. Amine, lui, n’est à l’origine d’aucun problème au sein de la famille, et une focalisation sur lui aurait pu donner un ton plus juste à la représentation des conséquences de la maladie sur l’enfant, tant à cause de Leïla qu’à cause de Damien.
Étant donné que la focalisation est sur Leïla qui est elle aussi responsable des problèmes de la famille, le film ne donne pas une vision claire de la responsabilité partagée des deux parents dans leurs problèmes de couple. Nulle part dans le film on ne peut sentir que Leïla est elle aussi responsable. Pourtant, c’est elle qui s’enferme dans le rôle de la soignante, c’est elle qui enferme Damien dans sa maladie. C’est elle qui juge de ce qui est bon ou pas pour Damien.
C’est elle qui dérive le plus au point d’en agresser son fils, une violence bien supérieure à la peur et au danger que Damien a infligé à son fils. C’est elle qui est en conflit avec tous les autres protagonistes du film. Avec le père de Damien, en jugeant inapproprié qu’il fasse confiance à Damien. Avec le galeriste, en supposant que c’est lui qui met la pression à Damien pour travailler et en lui lançant qu’à la prochaine crise ce serait à lui de s’occuper de Damien. Avec son collègue en s’énervant contre lui lorsqu’il lui dit que Damien va mieux. Avec Amine en devenant de plus en plus négligente, puis maltraitante. C’est elle qui petit à petit entre en conflit avec tout son entourage, là où Damien restaure sa vie et travaille à la poursuivre. Mais la focalisation étant sur elle, on ne peut pas se rendre compte de prime abord à quel point elle est responsable de leur problème de couple. Elle est continuellement excusable voire légitimée par la réalisation du film et sa focalisation sur elle. De ce fait, « les intranquilles »… n’est valable véritablement que dans le titre. Pour que ce film soit sur un couple qui se brise d’une responsabilité partagée il aurait fallu que la focalisation soit soit équivalente entre Damien et elle, soit sur Amine.

Les intranquilles #6

Au final, ce film semble ne pas être le même selon que l’on soit concerné par les maladies psychiques, malades ou proches, ou que l’on soit étranger à cet univers. Les non-concernés peuvent-ils saisir que la fin, abrupte, est là pour marquer le fait que cet événement n’a pas été la fin de quoique ce soit ? N’ont-ils pas eu l’impression, comme nombre de critiques, qu’il manque une fin, alors même que c’est précisément l’intérêt de ce film, que de montrer que cette crise n’est qu’un événement, et que la vie continue, similaire à celle d’avant la crise. Sans en nier l’impact, mais sans en faire un point de non-retour, une destruction de la vie de Damien. Quand on voit beaucoup de critiques parler du fait que Damien est en « déni » de sa maladie, comment ne pas croire qu’ils n’ont pas vu le même film que des concernés ? Car Damien, même durant sa première crise, parle de sa maladie. Il indique bien à un moment « Dès que je suis heureux, ça y est, je suis en crise ? » ou encore évoque l’impact des médicaments sur son travail. Damien n’est, à aucun moment, en déni. Tout au plus nie-t-il le fait qu’il soit en crise, ce qui est… le propre de la crise psychique. Jamais il ne semble à une personne concernée que Damien est en déni. Pourtant, tant de critiques ont vu du déni voire du refus d’être malade dans le film. Ce décalage entre la vision des personnes concernées et des personnes non-concernées se voit bien dans une scène, particulièrement tragique.

Damien est au paroxysme de sa crise. Leïla et le père de Damien s’organisent pour trouver le moyen de le faire hospitaliser. Le jour dit, Leïla fait monter Amine dans sa chambre et lui dit de ne pas faire de bruit, et s’organise avec le père de Damien pour faire croire à Damien que son fils est chez un ami. Damien décide alors de les peindre. Leïla et son père jouent le jeu et prennent les poses demandées par Damien en attendant que les infirmiers, que Leïla a appelés quelques instants plus tôt, arrivent. Damien dépose une plante en pot devant Leïla et donne deux cupcakes (qu’il avait achetés plus tôt durant cet épisode) à son père pour qu’il les tienne dans ses mains. On peut voir Amine, caché à l’étage, regarder la scène entre les barreaux de l’escalier.
Cette scène, particulièrement tragique, a pourtant fait rire aux éclats plusieurs personnes dans la salle de cinéma où nous nous trouvions. Cet écart dans le ressenti de cette scène, qui nous prenait aux tripes tant elle était dure et douloureuse, tant pour Amine, Leïla que Damien ou son père, marque bien un échec à montrer le côté tragique d’une telle situation. Pour un non-concerné, ou en tout cas, pour certains non-concernés à tout le moins, c’était une scène burlesque. Le décalage entre ces deux ressentis ne peut que faire se poser la question : n’est-ce pas l’intégralité du film qui ne sera pas vu de la même manière, signant un échec du film à parler de son sujet. Si les personnes connaissant le sujet d’un film le comprennent d’une certaine façon, et les autres, d’une autre façon, ce film ne peut pas être considéré comme une réussite.
Il n’est pas question ici de dire qu’un film doit être aussi limpide pour tout le monde. Évidemment qu’une personne concernée verra plus de choses. Mais ce devrait se limiter à des détails, et non à la teinte émotionnelle d’une des scènes majeures du film clôturant la crise. Si je vais voir un film dont le sujet m’est totalement inconnu, j’attends qu’il me permette de comprendre le dit sujet, ou d’en découvrir des contours, et non qu’il me fasse voir un contresens sur une situation.

Cette scène devrait permettre aux non-concernés de se demander pourquoi Leïla et le père de Damien se plient à la crise de Damien, pourquoi, cette fois-ci, ils jouent le jeu. Mais si cette scène est perçue comme drôle et non comme particulièrement dramatique, il n’y a aucune raison de s’interroger sur ce qui les pousse à agir de cette manière. Au-delà de cette scène, le film tout entier permet-il aux non-concernés de questionner autant Leïla que Damien, autant la maladie psy que les rapports de couples ? Pas sûr…

Les intranquilles #5 Les abus de Leïla

Jamais Leïla n’est remise en question. Ni par son entourage, ni par la réalisation du film. Lorsqu’elle engueule Damien d’avoir été récupérer Amine à l’école sans la prévenir, elle ne s’excuse pas lorsqu’il lui dit l’avoir prévenue. Lorsqu’elle infantilise Damien, qui s’est remis de sa crise, en refusant qu’il emmène Amine au lac, prétextant que ce serait « trop tôt », le doute qu’elle émet n’est pas non plus montré comme excessif. Le spectateur ayant déjà plus d’empathie pour elle du fait de la réalisation, aura forcément le même doute qu’elle, puisqu’il n’y aucun contre-discours ou scène montrant bien qu’elle se trompe sur l’incapacité de Damien à emmener son fils au lac. A cet instant, les concernés peuvent avoir conscience que Damien n’est pas du tout en crise, les non-concernés auront le même doute que Leïla.

Seul le galeriste lui donne un contre-discours lorsqu’elle vient lui reprocher de mettre la pression à Damien pour qu’il reprenne le travail, en lui disant « Il a besoin de peindre, tu le sais autant que moi. C’est lui qui est venu me chercher, je ne vais pas lui dire non ». Mais ce personnage secondaire n’a pas du tout assez de poids et de présence pour qu’on puisse le croire sur son seul discours. Il aurait fallu voir la scène où Damien vient le voir. Sans cela, on en est réduit à juger entre le discours du personnage principal du film et celui d’un personnage secondaire vu dans trois courtes scènes. Comment alors le spectateur pourrait-il ne pas prendre, encore une fois, le parti de Leïla, ou du moins, partager ou trouver légitime ses doutes.

De plus, on ne ressent pas le caractère intrusif de Leïla qui pénètre dans le domaine professionnel de Damien, décidant pour lui s’il est ou non en état de travailler. A ce niveau, il n’y a pas de contre-discours. Jamais le galeriste ne lui signalera que ce n’est pas sa place de venir exiger de lui qu’il refuse que Damien travaille. Jamais il ne lui dira qu’elle n’a pas à pénétrer dans le domaine professionnel de son mari. Et la réalisation, encore une fois, n’indiquera pas non plus qu’elle n’est pas à sa place durant cette scène. Le film ne montre pas qu’elle ne respecte pas, au final, son mari, et ne le traite pas comme un adulte, mais le réduit à un malade incapable de prendre une décision seul. Il ne semble même pas d’ailleurs, être venu à l’esprit de Leïla que ce soit son mari qui ait voulu reprendre le travail et elle refuse même d’envisager cette possibilité lorsque le galeriste le lui dit.

Lorsque le collègue de Leïla lui parle du fait que Damien va mieux, elle évite son discours et rétorque « on n’en guérit pas » puis « je lui donne deux semaines. ». Là aussi Leïla enferme Damien dans sa maladie, et refuse les autres discours qui lui sont tenus. Plus tard, à la fin du film, lorsque Damien lui dira la même chose « je peux te promettre de faire des efforts, je ne peux pas te promettre de guérir. », elle fuira de la même manière, sans répondre, prenant Amine et partant avec lui. C’est son point de vue qui domine, et le film étant focalisée sur elle, c’est son point de vue qui donne la direction de la deuxième partie du film.

Finalement, c’est Leïla qui est juge de l’état de son mari, et qui l’infantilise tout au long de sa rémission, remettant en question son changement de traitement, sa reprise du travail, le fait qu’il récupère leur enfant à l’école, qu’il l’emmène au lac, qu’il puisse prendre correctement soin de leur enfant. Si cette situation n’est pas irréaliste, loin de là, c’est encore une fois la réalisation qui pose problème puisque RIEN, nulle part, n’indique qu’elle est dans l’abus vis-à-vis de son mari. Pire encore, on ne peut même pas voir si Damien va bien. On ne voit pas de scène entre lui et son père lorsque Damien va habiter chez lui après sa crise.
La scène de fin, pour un concerné est sans équivoque : Damien n’est pas en crise et va très bien, et Leïla abuse en refusant une sortie en bateau et en se montrant agressive. Mais les non-concernés seront-ils véritablement capables de percevoir que Damien va bien, que la crise est finie et que c’est Leïla qui enferme son mari dans la maladie ? Les non-concernés n’auront-ils pas l’impression qu’il est presque acceptable d’en arriver à avoir un comportement abusif ? Auront-ils seulement la sensation que cette infantilisation est abusive ou n’y verront-ils, au final, que le reflet d’une inquiétude légitime ?

les intranquilles #4 médicamentation

De la rémission de la crise, on ne voit que les médicaments. Une unique et courte scène montrant son hospitalisation. Aucun psychiatre, aucune psychothérapie. Aucun travail thérapeutique. Aucune discussion avec ses proches hormis concernant les médicaments. Comme si la maladie psychique, comme la maladie physique, se réduisait à une question de posologie et de médicaments, que les soignants ne seraient là qu’en cas d’urgence et non comme quelque chose de récurrent dans la vie des malades psy. Quant à ces médicaments, s’ils ont de gigantesques effets secondaires, jamais ils ne sont pointés du doigt comme pouvant également poser un problème. Damien disant à Leïla « J’aimerais bien te voir sous lithium » est le seul moment où les effets secondaires massifs des médicaments sont évoqués. Pour autant, Leïla ne relève pas. Leïla ne semble pas s’inquiéter de ces effets secondaires. Elle ne réfléchit pas à rajuster le traitement pour soulager Damien par exemple, non, elle s’inquiète qu’il ait été réduit.
Comme si Damien, zombifié, est plus acceptable que Damien, potentiellement en crise maniaque. Comme si, de toute façon, les médicaments étaient la seule et unique chose valable pour sa rémission, et que leurs effets secondaires étaient accessoires. On aurait aimé voir la difficulté du quotidien d’un couple lorsque l’un des deux est complètement ravagé par les effets secondaires des médicaments, et non ne voir que les inconvénients de la crise maniaque, sans présenter clairement ceux des traitements post-crise. Car c’est bien dans ces effets secondaires que peuvent se trouver certaines raisons de l’arrêt de ces médicaments par les concernés, épuisés de ne plus parvenir à réfléchir, à agir, à parler, à partager, à vivre.

Lorsque Leïla, à bout, décide de prendre une journée seule, la réalisation ne montre pas la chance des proches, qui peuvent, précisément, prendre une pause, là où Damien ne pourra jamais « mettre en pause » sa maladie. Au contraire, ni Damien ne montre la chance qu’a Leïla de pouvoir le faire, ni Leïla ne semble en avoir conscience. Même la réalisation du film ne met pas en avant cette différence fondamentale entre le malade et les proches du malade.
Cette différence fondamentale ne se voit pas non plus durant les scènes de rémission de Damien. Pire encore, c’est sur la souffrance de Leïla et ses difficultés que se focalise le film, comme si elles étaient plus importantes que celles de Damien. A cet égard, la scène du bain est éloquente. Damien, sortant de l’hôpital, est encore assommé par les effets secondaires de ses médicaments, et n’arrive pas à se laver seul. Leïla l’aide donc à prendre un bain. Mais ce n’est pas la souffrance, la culpabilité ou la détresse de Damien qui est visible dans cette scène, mais bien les difficultés de Leïla à le soulever à bout de bras pour le sortir du bain. Damien est amorphe, on pourrait juger qu’il l’est trop pour évoquer sa douleur, mais là encore, aucun élément extérieur ne vient l’indiquer non plus. Leïla ne semble pas la prendre en considération. Et la réalisation elle-même cadre Damien en bas de l’écran, presque comme un accessoire, et focalise toute la scène sur Leïla, ses réactions, sa fatigue, ses difficultés. Il est évident qu’une personne n’étant plus capable de se laver seule en souffre. Et pourtant, rien ne le montre, au contraire, on dirait que c’est elle qui est la seule à souffrir de ce dont Damien n’est plus capable. Elle lui reproche de ne pas ouvrir sa fenêtre et ses rideaux, là où Damien peine à tenir debout. Là encore rien n’indique qu’elle a une attitude abusive vis-à-vis de lui. Là où Amine va chercher à l’aider à se lever, à lui proposer de boire un jus d’orange, ou lui donne un verre d’eau pour l’aider à prendre ses cachets, témoignant d’une tendresse à l’égard d’un père très affaibli, Leïla ne semble avoir aucune compassion, et la réalisation elle-même semble indifférente au ressenti de Damien. On tombe dans le cliché de Leïla en tant que femme-courage qui sacrifie tout pour son mari, sans que le fait que ce soit un choix dont elle peut se libérer soit évoqué. Au contraire, elle semble tout autant prisonnière de la maladie de Damien que celui-ci, une aberration qu’on voit malheureusement trop souvent, car s’il peut être difficile d’être le proche d’une personne malade, les proches auront toujours la possibilité de prendre une pause, de se ménager ou d’arrêter, là où le malade ne peut littéralement jamais le faire. Leïla se plaint de ne pas vouloir être l’infirmière de Damien, alors même qu’elle fait elle-même ce choix de l’être continuellement. En se focalisant complètement sur elle, le spectateur non-concerné ne pourra pas voir l’abus que Leïla fait subir à son mari.

Ce problème de focalisation se voit particulièrement dans la scène où Damien ne prend « que » 2 gouttes au lieu de 3 de son lithium. Leïla doute que ce soit une décision du médecin, s’en enquiert, puis, découvrant que cela ne vient pas de son psychiatre traitant mais d’un de ses collègues, en arrive à la conclusion que Damien rechute. Elle agit et choisit encore une fois de se comporter en infirmière et en juge de ses traitements, alors même qu’elle se plaint de devoir le faire quelques minutes auparavant. Là encore, si l’angoisse de Leïla pourrait être compréhensible, jamais le film n’indique clairement que Damien a bien eu cette discussion avec un psychiatre, et jamais le psychiatre ne vient signaler à Leïla qu’elle a tort en supposant immédiatement une rechute plutôt qu’un ajustement de traitement. De plus, comme les effets secondaires des médicaments sont présentés comme négligeables, et les médicaments comme étant la seule méthode pour la rémission, il est évident que le spectateur n’est pas en capacité de comprendre la nécessité du rajustement de traitement. Il ne peut que soit se trouver du côté de Leïla, soit considérer que son inquiétude est légitime. Au final, le spectateur se trouve dans le même doute que celui de Leïla, n’ayant pas d’autres informations indiquant le contraire. Fatalement le spectateur en vient à la même conclusion qu’elle, et ce tout au long de la deuxième partie du film, ce qui le rend plus empathique vis-à-vis d’elle que vis-à-vis de lui.

La représentation de la rémission est, au final, exclusivement centrée sur Leïla devant s’occuper de son mari amorphe. Une unique scène, où Damien ne parvient pas à peindre semble vouloir montrer sa douleur, mais là encore, trop courte, trop rapide, et l’émotion est absente. On voit ce que Damien physiquement n’est plus capable de faire, mais on ne perçoit aucune émotion ni aucune pensée de sa part sur la situation. Que ressent-il ? Culpabilité ? Horreur de voir son esprit ralenti ? Honte d’avoir mis son fils en danger ? Peur que ça recommence ? Impossible de le savoir. Seule Leïla occupe, agit, parle et ressent. On ne voit, de la maladie, qu’un individu affaibli physiquement, qu’un poids pour son entourage.
Cette sensation est accentuée par une scène : Damien n’est plus là, il est à l’hôpital, et Leïla est en soirée chez elle. Leïla semble vivre les meilleurs instants de sa vie, précisément au moment où Damien n’est pas là. Cette scène donne véritablement l’impression que c’est la présence de Damien qui empêche Leïla d’être heureuse. On pourrait arguer que c’est un instant de respiration pour elle. A ceci prêt que rien ne permet de justifier que ce genre de soirée est impossible avec Damien, bien au contraire ; pourtant, c’est la seule fois que Leïla fait une soirée de l’intégralité du film. Très important: ce n’est pas quand Damien est en rémission que Leïla fait une soirée, mais bien lorsqu’il n’est PAS présent, lorsqu’il est à l’hôpital, ce qui renforce l’impression qu’il est une entrave à sa liberté et à son bonheur non du fait de ses crises, mais de sa présence. Cela donne l’impression que Damien est réduit à sa maladie, et que ce n’est que lorsqu’il est absent, que le spectre de la maladie n’est plus là qu’elle peut enfin faire ce dont elle a envie.

En sus, l’abandon d’Amine par sa mère durant cette soirée, alors qu’il a quand même son père qui vient d’entrer à l’hôpital et qu’il a été mis en danger il y a peu, n’est pas pointé du doigt. On aurait pu, pour le discours du film, voir Amine pleurer, ou voir quelqu’un venir le réconforter. Mais non. On ne voit que Leïla être heureuse « enfin délivrée de Damien » et Amine être seul, sans pour autant que Leïla semble déconner vis-à-vis de son fils.

Les intranquilles #3; Une rémission physique ??

Peut-être aurait-il été plus pertinent de mettre le focus du film sur l’enfant plutôt que sur la mère, car nous arrivons maintenant à l’un des points les plus négatif du film, la sur-représentation du regard de la mère, de ses souffrances, de ses difficultés, et l’absence tant intradiégétique qu’extradiégétique de contre-discours face à ses propos, ses violences, ses abus.

Il y a un déséquilibre entre les actions de Damien, qui sont marquées dans le film comme étant malsaines, et celles de Leïla qui ne sont jamais marquées comme étant malsaines tant dans la manière dont le film est tourné que dans les réactions des autres personnages. On pourrait croire que l’effritement de leur relation explique le fait qu’il n’y ait pas de jugement, mais c’est plus le déséquilibre entre le traitement des actions de Damien et celles de Leïla qui pose problème. Dans certains cas, le film semble même faire porter sur Damien les problèmes de Leïla. Lorsqu’elle lui indique que « ça fait deux ans que je ne prends plus soin de moi » alors qu’il est en train de parler de la difficulté de sa maladie, nulle part dans la conversation ou dans la réalisation peut-on voir que Leïla s’enferme dans son rôle et rejette ses propres torts sur Damien. Car fondamentalement, ce n’est pas Damien qui empêche Leïla de prendre soin d’elle, mais bien Leïla qui est responsable de ne plus le faire, sans même que Damien lui demande quoique ce soit – que ce soit de prendre soin d’elle ou de ne plus prendre soin d’elle.

La partie crise est aussi bien représentée que la partie rémission l’est mal. D’une part l’hospitalisation se réduit à une courte scène dans une clinique quatre étoiles au guide Michelin, très loin de la réalité des hôpitaux psychiatriques, mais en plus, aucun psychiatre, aucun soignant, aucun autre malade n’est présent. On ne sait pas combien de temps cette hospitalisation a duré, on n’a aucune information sur le ressenti de Damien, ce qui tranche avec ce que l’on voyait de ses émotions durant sa crise. En fait, après la crise, les effets secondaires des médicaments semblent exclusivement physiques, tant le film fait l’impasse sur les émotions et le ressenti de Damien. Jamais on ne saura s’il s’est senti coupable, honteux, s’il a peur que ça recommence. On ne voit pas le ralentissement intellectuel qu’ont pour conséquences ses médicaments, mais plutôt une rémission comme celle qu’on aurait après une très mauvaise grippe. Physiquement, il ne parvient pas à sortir de son lit, à se faire manger, à prendre son bain. Même la scène où il ne parvient pas à peindre… un non-concerné peut-il comprendre que c’est son esprit qui n’est pas capable de se concentrer pour créer et non son corps qui est trop fatigué ? Un non-concerné peut-il concevoir qu’en disant à son fils qui vient pour essayer de le faire sortir de sa chambre, qu’en lui disant « ferme la porte en sortant. » c’est le malaise d’être dans un état pareil qui le fait s’isoler, et non un rejet de son enfant ?

Sans émotion de sa part, sans tristesse, sans culpabilité, sans honte, il est impossible de comprendre l’impact réel des médicaments et de la sortie de la crise. Les personnes dans ce cas-là peuvent parfaitement être capable physiquement de se lever, de s’habiller ou de se doucher, sans pour autant avoir la capacité psychique pour le faire, et ces deux situations sont fondamentalement différentes. On aurait aimé que le film montre cet aspect de la maladie psychique, ce tourbillon d’émotion, douleur, honte, culpabilité, désespoir, regret, inquiétude, que ressentent les malades psys après une crise. Les effets secondaires des médicaments ne se réduisent pas à ceux d’un anti-inflammatoire trop puissant, mais agressent littéralement la capacité d’une personne à penser et à exprimer cette pensée. Mais le film ne parvient pas à donner une autre vision que celle d’un Damien abruti physiquement par les effets secondaires des médicaments.

On ne verra jamais la manière dont il vit le fait d’avoir mis en danger son fils ou d’être incapable de prendre un bain seul. On imagine bien la culpabilité ou la honte qu’une personne dans cette situation ressent, mais jamais le film n’en montre ne serait-ce que l’ébauche. Le ressenti de Damien sur sa crise n’existe tout simplement pas. Cette vision de la sortie de crise ressemble beaucoup trop à une maladie physique. Une montée de température, c’est la crise. Puis la convalescence. Mais dans le cadre d’une crise psychique, la personne a fait des conneries. Et c’est une différence fondamentale avec une maladie physique qui n’est absolument pas visible dans ce film.

Si on commençait le film au moment où Damien rentre chez lui et qu’on disait qu’il a eu le covid et a été en réanimation, personne ne pourrait remarquer la différence.

Les intranquilles #2; Psychophobie et évolution des relations

Et c’est dans cette quasi absence de psychophobie de la part de l’entourage que se trouve aussi un deuxième point positif majeur de ce film. Que ce soit le père de Damien, l’instituteur, ou même les passants, Damien n’est pas craint. Quand Damien arrive en crise maniaque dans la classe de son fils, tenant à proposer une sortie scolaire à l’instant même, l’instituteur se contente de lui dire non, de le sortir de la classe, et de le prendre dans ses bras quand Damien s’effondre sur lui. Il va ensuite réconforter le fils de Damien, conscient de la douleur et de la honte que le comportement de son père peut susciter chez lui. Le père de Damien est présent pour lui, n’hésite pas à l’accueillir chez lui. La scène d’ailleurs, n’est même pas évoquée. Il va de soi que Damien est le bienvenu chez son père. Son père lui fait confiance, comme il le dira à Leïla lorsqu’elle lui demande : « Est-ce qu’il a pris ses médocs ? » « Oui. C’est ce qu’il m’a dit. ». Il peut être inquiet pour son fils, il accourt lorsqu’il découvre l’ampleur de la crise, mais il ne l’étouffe pas, ne l’infantilise absolument jamais. Quand Damien veut lui rendre de l’argent prêté, son père commence par refuser, mais accepte finalement, en sachant très bien qu’ils sont en difficulté financière. Il le traite comme un adulte, et non comme un malade. Lors de la scène où Damien finit par s’enfuir face aux infirmiers, son père ne lui donne pas d’ordre, n’exige pas, ni ne cherche à le forcer. Il essaie de le convaincre comme on essaierait de convaincre un égal, et non un enfant.
Plus tard dans le film, le galeriste essaiera de persuader Leïla de ne pas traiter Damien comme un malade. Lorsqu’elle lui reproche de mettre la pression à son mari pour peindre, il est le seul à lui tenir un contre-discours à sa suspicion constante de rechute : « Il a besoin de peindre. C’est lui qui est venu me chercher, je ne vais pas lui dire non. » Il y a un respect professionnel autant qu’amical de la part du galeriste envers Damien. Ce n’est ni de la surprotection ni de l’insouciance ou de l’exploitation, mais simplement une relation entre deux professionnels, basée sur le respect et la confiance, une relation entre deux adultes, et non un adulte et un malade. Le collègue de Leïla voit aussi la situation comme « une crise », « un épisode » et non comme une définition de Damien. On peut voir la gêne de la boulangère et des clients lorsque Damien y vient en crise, mais on n’aura pas la sempiternelle (et trop souvent vue dans de nombreux films et livres) redite de cette scène avec Leïla qui prendrait des remarques ou reviendrait honteuse quelques jours plus tard pour s’excuser.
Il n’y a aucune scène où les enfants de la classe d’Amine se moquent de lui. Il a de nombreux copains avec qui il joue et rien, nulle part, ne laisse à penser que la vie de Damien, de son enfant ou de sa femme soit définie par les crises de Damien. Aucune scène de pathos compassionnel, que ce soit vis-à-vis de Leïla, d’Amine ou de Damien, aucune scène misérabiliste qui font trop souvent le refrain de ce genre de film. Le spectaculaire se réduit à sauter dans un lac à deux reprises, à acheter trop de choses à la boulangerie, à proposer une sortie scolaire, pas à dévoiler toutes les remarques, réflexions ou moqueries qui peuvent en ressortir.
On pourrait objecter que la vie réelle n’est pas toujours ainsi faite, mais doit-on vraiment montrer le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être ? N’est-il pas beaucoup plus beau et plus sain de montrer ce qui pourrait être, plutôt que de s’enfoncer à rechercher l’horreur de ce qui est. Il est tout aussi « militant » ou en tout cas « utile » en termes de lutte contre la psychophobie, que de montrer ce qu’il faudrait faire plutôt que de dénoncer ce qui est mal fait et que les concernés et leurs proches voient et subissent continuellement. Ce n’est pas mielleux, ni utopique, c’est juste une réalité qu’on aimerait mieux voir et qui semble crédible, qu’on pourrait presque atteindre. Comme me disait un ami : « j’aimerais voir un film romantique, aussi niais que ceux de mon enfance, avec un couple homosexuel. Je n’ai pas besoin de drame ou d’horreur, j’ai plus besoin d’imaginer et de rêver ce qui devrait être ». Ici, rien ne semble inatteignable ou utopique. L’instituteur ne prendra pas sa journée pour réconforter Amine ou Damien. Mais il prend un peu de son temps, et le fait avec tendresse. Ce n’est pas déplacer des montagnes, et cette vie de Damien et de ses proches, sans psychophobie de la part de la société, semble possible. La maladie de Damien n’a pas été lissée pour rendre le tout utopique. Au contraire, la crise est terriblement réaliste. Et c’est ça qui rend cette absence de psychophobie aussi crédible, car son absence n’est pas dissonante dans le récit. Et on peut toucher du doigt cette réalité où ce serait possible. On peut, sans difficulté, y croire.


On peut tout autant croire au fait que la relation entre Damien et son fils ne s’effrite pas au fur et à mesure du film. Au contraire, son fils l’aime, il aime son fils, et la maladie est incapable de briser leur relation. Si Amine a peur à certains moments, il n’est pas traumatisé par son père et c’est vers lui qu’il se tourne lorsqu’il a eu un problème de trac durant son exposé à l’école. Amine est capable de dire qu’il préférerait que son père soit hospitalisé, mais il exprime aussi le désir de rester avec lui lorsqu’il va bien, à la fin du film. On ressent très bien que lorsqu’Amine dit qu’il préférerait que son père soit hospitalisé, c’est pour que Damien aille mieux, et non parce qu’il a peur de lui. Il est terrifié en voyant la scène où sa mère et son grand-père jouent le jeu de la crise de Damien en attendant que les infirmiers arrivent. Mais il essaie aussi de faire rire ses parents, après, en rejouant une scène de crise, dédramatisant son impact et permettant à ses deux parents de rire ensemble. Cette scène montre très bien le vécu de l’enfant, ses tentatives pour rapprocher ses parents, et sa manière aussi de se protéger, sans tomber dans le cliché de l’enfant traumatisé par son père malade. Au contraire, il essaie de l’aider durant sa rémission, et il veut passer du temps avec lui par la suite. Il cherche à le réconforter et l’aime profondément.
Il reste aussi un enfant, et ne tombe pas non plus dans le cliché de l’enfant ayant dû grandir trop vite et assumer le rôle de l’enfant-soignant. Il reste, du début à la fin, un enfant, avec sa tristesse, ses joies, ses révoltes et son amour pour ses parents que rien ne semble pouvoir briser. Ça aussi, ça fait du bien. La maladie ne signifie pas la destruction de l’entourage, des enfants et des proches. Ici, la relation entre Damien et Leïla, qui s’effrite, est contrebalancée par la relation entre Damien et Amine qui demeure la même du début à la fin. De manière générale, Amine est le personnage le mieux écrit du film, sans doute du fait que Joachim Lafosse ait été dans sa situation. Il est enfantin, touchant, révolté, grognon, joueur, rieur, farceur. Il est un enfant qui aime ses parents, et non une victime, un traumatisé de la maladie de son père. Il souffre de la situation, il est inquiet, mais il n’est pas brisé ni ne perd son innocence. Il n’est pas un témoin impuissant devant l’effondrement de la relation entre ses parents. Il se révolte, contre son père comme contre sa mère. Il essaie de les faire rire, leur demande de l’aide. Bref il reste un enfant, ni victime ni enfant ayant dû grandir trop tôt.

Les intranquilles #1

Note: cet article est disponible format word ici: article

Les Intranquilles, le dernier film de Joachim Lafosse est sorti au cinéma dernièrement. Sélectionné au festival de Cannes, salué par la critique, il évoque l’histoire d’un couple et de leur enfant, lors d’une crise maniaque du père, bipolaire, et les conséquences de la maladie sur la famille. Ce film pouvait faire peur par son synopsis, le père étant un artiste-peintre, qu’on aurait pu craindre être le cliché du génie torturé par sa folie, ou encore du génie à qui l’on pardonne sa violence ou ses abus du fait de sa maladie. La critique de l’Utopia (celle qui nous a amené à aller le voir) mentionnait un homme en déni de sa maladie, avec un entourage solidaire, ce qui faisait peur de voir également un film sur l’épuisement des proches par les personnes ayant des maladies mentales.

Malgré cette peur, le film présentait également quelques lueurs d’espoirs dans son processus créatif. Les acteurs donnent leurs propres prénoms à leurs personnages et ont participé à l’écriture des dialogues. Les toiles sont pour partie des créations de l’acteur lui-même. L’équipe a également rencontré des personnes concernées. Enfin, l’enfance du réalisateur ressemble fortement à celle du film, entre un père bipolaire et une mère qui peine à rester amoureuse, selon Télérama. Le fait que le film soit centré sur le cadre familial et ses satellites (amis, collègues, enseignant, etc.) permettait d’espérer de ne pas tomber dans les écueils d’un individu fou face à la société, comme on pouvait le voir dans un « Joker » aussi réussi le film soit-il. Le film pouvait alors explorer en finesse les rapports humains d’un individu intégré à la société, avec une famille, des amis – et non d’un solitaire isolé et rejeté.
Au final, nous sommes allés le voir, tentés et inquiets, intrigués et précautionneux. Le résultat est mitigé. Véritablement mitigé, car s’il y a des points sur lequel le film échoue complètement, d’autres, au contraire, sont magistralement réussis, et d’autres sont nettement supérieurs à ce que l’on voit habituellement.



Pour l’exploration en finesse des rapports humains d’un individu, malade et intégré à la société, le film est une réussite qui contraste vivement avec ce que l’on a l’habitude de voir. Damien a une femme et un enfant, avec lequel il a de bons rapports. Il a des amis qui viennent chez lui, qui lui confient leurs enfants. Il travaille, gagne sa vie et est reconnu dans son art. Il est intégré dans son village, connaît l’instituteur, est proche de son père, bref sa vie ressemble à celle de n’importe qui. Sa maladie ne l’a pas empêché d’avoir construit une vie.
Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, il n’est pas violent, mais également, on ne lui passe pas toute ses lubies parce qu’il est un génie ou parce qu’il est malade. Il n’est pas rejeté, et n’est pas seul face à sa maladie. Il n’est pas craint, ni quelqu’un qui est en train de sombrer, mais une personne malade, qui a une crise, puis s’en remet. Sans spectaculaire, sans misérabilisme, sans pathos. Sa vie n’est pas atroce. Il ne perd pas son travail, ne s’effondre pas. Ça ne se finit pas par un suicide du fait de sa maladie. Elle n’est pas une simple descente vers l’enfer. Et ça fait du bien. Voilà une représentation bien plus réaliste et crédible de ce qu’est la bipolarité, ou la maladie psychique et la crise en général. Ce film est la capture d’un instant de crise, de ses conséquences, mais qui ne définit pas l’individu, ni ne ruine sa vie. La fin, abrupte, douce-amère, ne termine rien, mais représente bien la vie qui va continuer, tant pour lui que pour ses proches. C’est un événement, pas une condamnation à mort.

La phase maniaque, elle, est représentée très finement dans son développement. Certains trouveront le début trop lent, d’autres au contraire y verront une installation subtile des facteurs déclencheurs de la crise. Qu’on ne s’y trompe pas, le film montre très bien les facteurs externes au déclenchement des crises. La pression financière qui fait s’épuiser Damien au travail, un déménagement fatiguant physiquement et moralement. Le covid, en toile de fond, est évoqué comme poids financier supplémentaire pour quelqu’un qui a dû vendre ses œuvres à des particuliers, ne pouvant plus exposer et vendre par le circuit traditionnel. Le fait qu’ils vivent dans le spectre de ses anciennes crises, avec des rappels de son galeriste, de sa femme, qui ressemblent, a posteriori, autant à de l’inquiétude légitime qu’à une prophétie auto-réalisatrice.
Le film commence par une scène étrange, Damien et son fils Amine se baladent en mer à bord d’un bateau, discutent, plaisantent, puis, Damien laisse son fils rentrer avec le bateau, pour revenir à la nage. On comprend assez vite que ce n’est pas quelque chose d’absurde dans la vie de Damien et de son fils. Leïla non plus n’est pas choquée outre-mesure de voir son fils rentrer seul à bord du bateau. Elle est inquiète, s’enquiert de savoir s’il a eu peur, là où l’enfant, lui, semble content et même fier d’avoir conduit le bateau. Petit à petit, tout se craquelle.
Mais ce sont de légers détails qui s’installent : une agitation, des insomnies, une suractivité et jamais on ne tombe dans de la violence volontaire. Damien finit par mettre en danger son fils par sa conduite dangereuse, et on peut voir, à cet instant, la peur d’Amine, se trouvant à l’arrière de la voiture. Cependant, Damien n’insulte pas. Ne casse pas. Ne Hurle pas. Ne brutalise pas. Il peut être sec. Il peut être agressif, notamment quand les infirmiers viennent le chercher, ou quand sa femme essaie de l’empêcher de monter dans sa voiture alors qu’il n’est clairement pas en état de conduire. Pour autant, dans ses moments de folie, il reste lui-même. Il ne se transforme pas en une autre personne qu’on ne reconnaîtrait plus. Il aime les enfants, donc va sauter dans le lac à plusieurs reprises pour attraper des poissons afin de les amuser. Il est peintre, donc peint des nuits entières jusqu’à l’épuisement pour offrir à sa famille une installation artistique. On le voit chanter avec sa femme dans la voiture, scène très belle où tout se passe bien. Plus tard, on le voit chanter à tue-tête avec la radio à fond, en pleine nuit, alors qu’il peint, sans même réaliser le problème. Lorsque sa femme éteint la radio, on ne tombe pas dans l’écueil de le voir violent envers elle. Au contraire, il continue, simplement, de peindre et de chanter. Après avoir fui les infirmiers, il revient, simplement, chez lui, se couche et prend son fils dans ses bras. Sans violence. Avec la même tendresse que celle qu’on voyait de sa part jusque là.
C’est lui, en trop, trop loin mais c’est toujours lui. Et ça, c’est extrêmement important et rare dans les représentations. Le spectateur reconnaît la même personne. Et les autres personnages ne le voient pas comme s’il était quelqu’un d’autre, dangereux, inquiétant, dont il faudrait s’éloigner ou se méfier.

jeudi 23 juillet 2020

Avis brut sur TLOU2 et les défauts de design des personnages secondaires

Last of us 2 : problème de design des personnages.


Le jeu est construit sur un principe de miroir. Ellie/Jesse/dinah/tommy vs Abby/Mel/Owen/Manny.


Énormément de points se retrouvent entre les personnages. Ils sont entremêlés parfois, mais globalement, les deux équipes sont très liées.
Dinah et Mel sont enceintes.
Dinah et Manny font des blagues de merdes.
Tommy et Manny sont des figures proches pour Ellie/abby (Tommy est l’« oncle » et Manny est le collocataire)
Dinah était en couple avec Jesse et est le love interest d’Ellie (triangle amoureux)
Owen est en couple avec Dinah et est le love interest d’Abby (triangle amoureux)
Abby et Ellie ont perdu leur figure paternelle
Abby et Ellie ont toutes les deux été obsédées par la vengeance
Abby et Ellie épargnent tour à tour la vie de l’autre pour casser le cycle
A de nombreuses reprises, on peut voir, dans le jeu, des dialogues similaires entre les personnages.
Manny et Jesse meurt de la même manière, au moment d’ouvrir une porte, soudainement. Notamment un dialogue sur l’alcool et les films qui revient dans les deux « camps ».


Bref, tout est fait pour faire miroir.


Sauf que les personnages de Dinah, Jesse, Tommy et Ellie sont écrits à la pisse. Jesse n’a littéralement aucune consistance. En dehors d’être l’ex de Dinah et amoureux d’Ellie, il n’est strictement RIEN. Dinah ne prend de la consistance qu’à la fin du jeu (quand elle a l’objectif de rester en couple avec Ellie et dégage Tommy). Tommy n’est que vengeance, et Ellie aussi. Jamais qui que ce soit ne remet en cause Ellie et ses actions. Il n’y a aucun désaccord ni dispute. Ils la suivent (ou la devancent). C’est tout. Ce sont des PNJ. Dinah est prof. Mais est-ce qu’on s’en bat les steacks pendant l’aventure ? Ouais totalement. 0 impact.


De l’autre côté, Mel et Abby sont en désaccord sur les violences sur le terrain. Mel a des idées sur le fait de ne pas tuer d’innocents, elle se retrouve à débattre avec Manny & Abby, et même de façon tranchée. Elle a un travail effectif (médecin) qui influe sur sa manière de considérer ce qu’ils font et elle le fait savoir. Owen et elle sont un vrais couples, et Owen est infidèle, ce qui casse la relation entre Abby et Mel, relation qui était fragile depuis l’exécution de Joël. D’ailleurs Manny le met bien en avant quand il embarque Abby en patrouille avec Mel. Mel parle aussi des difficultés de couples avec Owen et du fait qu’il n’est pas allé dans le quartier des jeunes parents avec elle. On peut avoir des doutes sur les raisons qui poussent Abby à retourner s’occuper de Lev & Yara. Les mêmes doutes que Mel sur le fait qu’elle le fasse pour Owen… ou pour son propre chemin à elle.

Manny & Jesse ont beau mourir de la même façon, Manny a eu son action avec Ellie et la difficulté du combat du sniper. Elle était là pour aller sur l’île pour Lev, lui pour préparer l’assaut de l’île pour Isaac. Deux alliés mais pas avec le même but, s’unissant dans un combat difficile. Et paf, la mort le surprend. Jesse… juste avant de mourir… bah il a rien fait comme d’hab, et il a juste eu une petite discussion avec Ellie, sans même la blâmer pour le meurtre de deux personnes juste avant. Juste une discut’ pour dire qu’il est là pour elle, et basta.

Même les lieux de vies sont mieux écrits côté Abby. Que sait-on de Jacksonville ? Quasiment rien. Du lieu d’Abby ? Qu’ils ont des pêcheries, qu’ils ont un quartier pour les jeunes parents, qu’ils sont organisés avec même une récupération des armes, des tours de gardes, etc.



Bref, la portion « Ellie » est mal écrite. Et ça créé, à mon sens, une dissonance cognitive. On aime déjà Ellie car TLOU1. Mais elle est haïssable. Elle est la méchante. Et Abby, qu’on hait de base pour son meurtre de Joël, est aimable. Et en plus de tout ça, même les personnages secondaires d’Ellie sont mal écrits là où ceux d’Abby sont complexes, avec des idées propres. Ils ne suivent pas Abby aveuglément. Owen veut se barrer purement et simplement des lieux. Abandonner Mel. Et même possiblement Abby si elle n’était pas arrivée plus tôt. Manny permet à Abby de partir chercher Owen, mais ne la suit pas, car il compte suivre Isaac. Mel est là pour Owen, même si elle aime bien Abby, et pourtant, la relation entre Owen et Abby la détruit. L’infidélité d’Owen est ancienne etc.



Bref, la portion Abby/Mel/Owen/Manny a des relations complexes, des idées propres, des individualités, la portion Ellie/Jesse/Dinah/Tommy est quasiment vide. Les seuls moments où leurs personnalités apparaissent… c’est à la quasi-fin du jeu, dans la maison d’Ellie & Dinah.

Et c'est ce défaut fondamental d'écriture, qui, ce me semble, a empêché beaucoup de joueurs d'apprécier le jeu.

vendredi 17 juillet 2020

La vidéo d’astronogeek ? tout est à jeter

La vidéo d’astronogeek ? tout est à jeter.


C’est quand même assez incroyable de dire de Jonah Lehrer qu’il n’est pas privilégié. Homme. Blanc. d’un milieu plus qu’aisé. Hétérosexuel. Cisgenre. Mince. On fait difficilement plus privilégié quand même. Mais non. Il a été attaqué parce qu’en plus de tout ça, il a utilisé ces privilèges pour plagier les autres, mais c’est pas grave, vu qu’il présente des excuses, on devrait considérer qu’il n’est pas privilégié. Mais bien sur…

Globalement, cette vidéo c’est une négation générale des concepts d’oppression systémique et une apologie des réflexions problématiques. JK rowling, avec son « wumben, Wimpund, Woomud », c’est pas juste quelqu’un qui nie l’existence des personnes trans en ayant une gigantesque puissance médiatique. C’est quelqu’un qui le fait avec un sarcasme abominable. Le tweet de Justine Sacco, c’est pas de l’humour noir. C’est de l’humour raciste. C’est pas juste « mal dosé ».

C’est sans aucun doute bien de dire que l’on n’est pas contre « tous les SJW », mais ce serait sans doute encore mieux de ne pas utiliser un terme d’extrême-droite pour attaquer un groupe de personnes. Mais bon, responsabilité individuelle, tout ça tout ça.

Tout se résume d’ailleurs à un passage très simple «de la difficulté supplémentaire à trouver du travail quand une RH est raciste et que t’es noir ». Cette phrase suppose que c’est le vilain raciste, celui qui est empli de peur comme il dit, qui est le seul raciste. Or, on sait bien que ce n’est que le sommet de l’iceberg, et que le racisme se cache aussi dans des vannes, dans des stéréotypes ancrés socialement dans chaque esprit, dans la construction sociale. Ce fétichisme de la responsabilité individuelle… est une aberration absolue. Ce n’est pas parce que, comme par hasard, tous les vilains misogynes gèrent les paies que les femmes sont moins bien payées que les hommes. C’est parce que le monde du travail a été créé pour les hommes, et que les femmes, à travail équivalent, sont considérées, socialement, comme moins compétentes.

Un homme blanc n’est pas opprimé quand il est mis au placard, et le problème ne se résume pas aux manifestations explicites des oppressions, mais aux situations du quotidien. Les femmes noires qui subissent des violences médicales ne les subissent pas parce que les médecins sont de petites ordures racistes, mais parce que l’image sociale de la femme noire est qu’elle est plus résistante à la douleur, et quelqu’un que l’on a moins à protéger que la femme blanche. L’homophobie ne se résume pas à être tabassé dans la rue. C’est aussi le simple fait de ne pas être invité à des réunions de collègues, ou au contraire, le fait d’être outé contre son gré parce que ça fait du bien d’avoir « un pote gay » ou « une femme gay » dans son entreprise.

Les oppressions systémiques, en somme, ne sont pas des boutons on/off, mais de véritables nuances de gris.





Bon, maintenant que j’ai signalé la merde qui se trouve dans la vidéo, est-ce qu’on peut la regarder autrement ? Parce que… c’est pas le tout de trasher ce qui est pourri, mais est-il vraiment impossible d’y retrouver une réalité ?
Le milieu militant anti-oppression systémique a toujours eu comme principe pilier le fait d’écouter les concerné.e.s. Et beaucoup des points mis en avant dans la vidéo d’Astronogeek ont été fait par une femme trans.

Quand Astronogeek propage le mythe de la terreur, on peut se poser des questions sur ce qu’il a étudié en licence d’histoire et donc, sur la comparaison. Mais la conclusion est-elle fausse ? Darmanin est ministre de l’intérieur. Tout va plutôt bien pour lui. JK rowling est toujours l’une des femmes les plus riches du monde, avec un poid médiatique phénoménale. En revanche, ce sont des personnes plus lambda qui semblent payer le plus le prix. Parlons une fois encore de #pasenmonnom et des personnes variés qui ont confessé leur peur du milieu MOS. Des trans. Des racisés. Des handicapés. Des neuroatypiques etc.

Justine Sacco n’a pas fait un tweet « mal dosé » dans de « l’humour noir ». Elle a fait un tweet raciste. Pour autant… des appels au viol ? Au viol par un séropositif ? La plonger dans la dépression ? Est-ce qu’on peut fondamentalement dire de Justine Sacco que ce qu’elle a subi a fait avancer la cause ? Pas vraiment. On peut en revanche dire que ça propage une peur. Peur de parler. Sensation qu’on ne peut plus rien dire. Qui ensuite est relayé par des individus qui ne seront jamais véritablement affectés par cette violence vu leur position extrêmement dominante, mais dont le discours résonnera chez des personnes qui ne le sont pas.

Jonah Lehrer est quasiment l'apothéose du privilège. Est-ce que ça rend une telle violence acceptable sous ce prétexte ? La question se pose. En vérité, au-delà de si la violence est acceptable, je dirais plus "est-ce que cette violence vient d'un désir de justice, ou d'une envie de violence ?" Et je pense qu'on peut au minimum admettre qu'il y a la jouissance de faire tomber quelqu'un qui entre en compte.

Le terme résonne à mes oreilles : baizuo. Ce terme est un néologisme chinois désignant un occidental naïf ou hypocrite qui ne milite que pour se donner bonne conscience et favorise le retour de valeur rétrograde.
On peut discuter de beaucoup de choses dans ce terme. Mais il y a un fond de vérité qu’on ne peut pas nier quand des trans disent « j’ai peur de parler de ma transidentité car je ne la vis pas comme c’est attendu dans la communauté trans » ou que des autistes ne peuvent parler de leur « handicap » parce qu’on exige d’eux qu’ils ne considèrent pas leur autisme comme un handicap.


Astronogeek emploie bien le terme SJW, mais le fait que ce soit un terme d’extrême-droite à l’origine n’a de valeur que pour celles & ceux connaissant cette origine. Or, en dehors des milieux MOS… les gens ne le savent pas. Et le fait de s’être réapproprié l’insulte a parfaitement marché. L’insulte n’en est pas une pour l’immense majorité des personnes. C’est un terme. Neutre même. Certains continuent de l'utiliser comme une insulte. Mais ce n'est pas un concept généralisé aujourd'hui. Pour beaucoup, c'est juste une description des militants MOS.


Qu’Astronogeek soit focalisé sur les réalités individuels et sur les mythes du racisme venant de gens « ayant peur et voulant haïr » ne signifie pas pour autant que son propos ne peut pas être simplement adapté en prenant en compte les oppressions systémiques. Ce n’est pas parce que JK Rowling est transphobe qu’il est pertinent de la considérer au même titre qu’une personne appelant à la mort des trans. Elle a beau participer au même système qui tue les personnes trans’, elle n’est pas aussi dangereuse qu’une personne qui tue des personnes trans’. J’en reviens au concept de dilution dont je parlais dans l’article sur #pasenmonnom. Le terme « problématique » est un fourre-tout où l’on met pêle-mêle des personnes refusant de dire « iel » et des personnes appelant à la mort des homosexuels.

Le terme « problématique » lui même pue la merde. Il est neutre. Un problème, c’est un truc de math. C’est perdre ses clefs. Ça permet, d’ailleurs, et c'est tout son avantage, de pointer les violences du quotidien. Mais malheureusement, en mettant tout dans le même sac, ça fait perdre de la puissance. Quand une personne dit d’une autre qu’elle est tarée, c’est problématique car psychophobe. Sauf que fondamentalement, ce n’est pas la personne qui est psychophobe. C’est la société qui l’est, et qui créé un terme psychophobe. La personne, elle, ne fait qu’utiliser une donnée à l’importance relative, bien éloignée des réalités d’abus médicamenteux que subissent des personnes avec des problèmes psys. ça ne signifie pas que les deux ne sont pas liés par l'oppression. Mais que les deux ne sont pas sur la même échelle. Et que les nommer pareillement... ça dilue. Ici, la fable du garçon qui crie au loup… elle est sacrément pertinente. La dilution des termes qui classent des individus avec des pensées opposées sous un même terme… ça rend le terme de plus en plus inefficace.


Quand Astronogeek pointe le problème du racisme comme n'étant que celui des personnes explicitement raciste, il fait une erreur. Mais on ne peut pas, à l'inverse, considérer de la même manière le racisme explicite et conscient du racisme inconscient. On ne peut pas considérer qu'une personne qui s'éloigne de moi après avoir découvert que j'ai des problèmes psys est la même que celle qui veut me faire enfermer à vie. Les deux sont marqués par cette oppression. Mais les deux ne sont pas pareils. Et la personne disant qu'elle est "trop folle" ou l'autre insultant quelqu'un de "taré" ne sont également pas sur le même degré de gravité que les deux précédentes. Il manque, effectivement, des nuances de gris dans la gravité des oppressions.

En vérité, dans la vidéo d’Astronogeek, y a des trucs foireux, mais beaucoup de choses très pertinentes, d’autres qu’on peut modifier pour les réanalyser selon le prisme systémique. Qui subit le plus la violence des réseaux sociaux ? Sont-ce vraiment les personnes les plus puissantes ? Non. Ce sont les opprimés, once again. C’est ce mec gay et autiste qui est menacé de perdre une communauté entière qu’il adore, parce qu’il a retweeter JK Rowling (contagion). C’est ce mec trans à qui on dit « t’as pas ta place dans la commu LGBT » parce qu’il ne vit pas sa transidentité « correctement ». Qui est le plus en danger dans la situation actuelle ? Certainement pas les personnes les plus privilégiées. Ce sont les plus fragiles, une fois de plus.

lundi 6 juillet 2020

#PasEnMonNom Quelque chose ne va pas

Article précédent: violence intramilitante
Premier article du sujet: introduction

C’est long ce que j’écris. 4300 mots et ça continue de monter apparemment. Mon point reste le suivant : la radicoolitude prend de plus en plus d’espace dans le milieu militant. Par radicool, j’entends le fait de pousser un concept pertinent à l’extrême, ou de valoriser les concepts radicaux sans prendre en compte les dégâts collatéraux que ceux-ci peuvent engendrer. Le terme est violent. Je sais. Je n'ai pas encore pris le temps de le détailler. Les radicaux et les radicools n'ont rien à voir. Faudra que je prenne le temps de l'expliquer en détail. Quelque chose ne va pas. C'est simplement ça ce que je veux dire. Quelque chose ne va pas.
La libération de la colère est une chose vitale. La rationaliser, considérer que la colère est militante, et valoriser la colère comme la violence dans les milieux militants, ça c’est malsain.
Le fait de chercher à lier des oppressions afin de pouvoir prendre en compte les personnes qui en vivent plusieurs est quelque chose de fondamental. L’afroféminisme le montre très bien. En arriver à créer un amalgame gigantesque de toutes les oppressions qui finit par exclure des luttes toute personne n’étant pas en accord sur un sujet ou un autre… c’est malsain.
Le fait de pouvoir nommer les violences ordinaires est vital. Mais taxer de transphobe aussi bien une personne refusant de dire « iel » et une personne appelant à la mort des trans’, c’est malsain .
Le fait de refuser d’oublier les personnes qui se sont battues violemment pour acquérir des droits est majeur. Elles ne doivent pas tomber dans l’oubli. Rejeter les méthodes pacifiques, c’est malsain.
Donner la parole aux concerné.e.s, c’est nécessaire. Trop de fois voit-on encore des experts en rien qui viennent parler du vécu de personnes, alors que ces mêmes personnes concernées sont silenciées continuellement. En finir par exiger l’outing d’une personne ou juger le fait que la personne soit ou pas concernée en fonction de ses propos, voire invalider le fait qu’elle soit concernée du fait de ses propos, c’est malsain.
Se refuser à l’injonction d’être toujours dans le dialogue, de devoir expliquer mille fois les choses, c’est nécessaire. Trop de temps est perdu à ça, et on peut vouloir s’occuper de s’aider entre nous. Considérer que l’on peut insulter ou espérer qu’une personne subisse des violences parce qu’elle n’a pas nos idées, c’est malsain.

Comment est-ce qu’on fait pour sortir de cette ambiance de radicool ? J’en sais rien. Ce serait sans aucun doute très intéressant de pouvoir faire revenir dans le militantisme celles et ceux qui n’ont pas les codes de la colère, qui ne supportent pas la violence, ou qui ne sont, simplement, pas en état psychique de pouvoir la gérer. En d’autres termes, les plus fragiles et les plus faibles. Parce qu’être faible, c’est pas un reproche qu’on devrait faire à quelqu’un, mais un constat qui devrait inciter à les protéger, à leur donner à eux, plus encore qu’aux autres, un endroit pour exister, et certainement pas à décider à leur place d’à quoi cet endroit devrait ressembler, quels devraient en être les codes etc. Ne supporter la colère ou la violence ne devrait pas être synonyme de rejet des milieux militants. Et on a beau dire que ce n’est pas le cas aujourd’hui… Dans les faits, c’est le cas. Et #PasEnMonNom le montre particulièrement bien.

Je me sens obligé de préciser un paquet de choses, et c’est assez révélateur du malaise que j'ai à écrire cet article, de l'inquiétude de me tromper, de cette sensation qu'il faut gérer tous les angles pour être parfait dans ma réflexion. Peut-être ne l'est-elle pas. Sans doute même. C'est en construction. Elle dit la même chose. Elle crache le même concept, la même sensation : quelque chose ne va pas.
Beaucoup des personnes ayant posté dans le #PasEnMonNon ont dit des trucs avec lesquels je suis en désaccord. En fait, y a même des trucs qui m’énervent comme pas permis.
Quand je vois des messages parlant d’hystérisation du mouvement, ça m’insupporte. Quand je vois un mec qui se définit comme libéral, ça m’énerve. Littéralement, ça m’énerve. C’est quelqu’un à qui je m’oppose. Quand il écrit « le progressisme, un concept que je chérissais tant, a-t-il perdu l’esprit », je commence à sentir de la fumée s’échapper de mes oreilles.
Le fait de parler des militants comme des gens qui sont en train « pervertir la lutte » m’énerve. Parce que le mot « pervertir », ça a une sale connotation dans ma tête. Tout le passé. Toute l’extrême-droite aussi. Ça parle de lynchage. Ça parle des mecs qui ont légalisé l’avortement, des hétéros qui ont légalisé le mariage homosexuel, des cis qui ont retiré la dysphorie de genre des maladies mentales, ça m’emmerde.
Mais…
Mais…
Mais…
Y a quand même un truc qui me chiffonne intérieurement. Cette sensation de malaise. Pourquoi des gens pour lesquels on dit se battre se séparent de nous ? C’est trop facile de dire « c’est pour se protéger en jouant au "bon LGBT" face au "méchant militant" » ou « ils comprennent pas. » ou encore « ils sont privilégiés, ils abandonnent la lutte » ou « ils profitent de nous »
Pourquoi des gens ont-ils peur ? Pourquoi, comme je l’écrivais dans les milieux safe une anomalie du milieu militant, une femme grosse, pauvre, bi, victime d’abus et avec des problèmes psys longs comme le bras, trouve-t-elle le milieu militant « trop violent » ?
Pourquoi y a-t-il des personnes parmi les plus fragiles, des personnes qui en ont pris plus dans la gueule que ce que la majorité d’entre nous ne peut que serait-ce concevoir, qui ne se sentent pas à l’aise ?
Quelque chose ne va pas.
Je n’étais pas ironique en parlant plus tôt dans cette conclusion. C’est probablement ça qui m’énerve et me bouffe à ce point. Ces concepts, je ne peux que les valider. Je ne peux que les considérer comme légitimes. Et pourtant, j’ai ce sentiment étrange. Ce sentiment simple :

Quelque chose ne va pas.

#PasEnMonNom violence intramilitante

Article précédent: dilution et essentialisation dans le milieu militant
Premier article : Introduction

A tout ce qui a été dit précédemment s’ajoute également une violence militante globale. Le fait que beaucoup de personnes parlent de leur « peur » de s’exprimer en est révélateur, et cela fait longtemps que ça a été signalé. Les méthodes du milieu militant comportent des problèmes similaires aux concepts centraux : l’idée est bonne, mais la réalisation est bien souvent poussée à l’extrême. 

La libération de la colère, en soi, est une bonne chose. Il est évident que vivre dans une société où l’on peut être discriminé.e, violenté.e, abusé.e ou tué.e du fait que l’on soit noirs, femmes et/ou handicapés, ça peut légitimement énerver. Il est évident que la colère, voire la rage, ne peut pas, sainement, rester cloitrée à l’intérieur de l’esprit d’une personne. Il faut pouvoir l’exprimer. Pour autant, la libération de la colère a été poussée à l’extrême. La colère est devenu un outil militant. La colère n’est plus seulement légitime, elle est légitimisante parce qu'elle est considérée comme l'indicateur de la souffrance, et que la souffrance est légitime. Chacun pourra remarquer que les coups de gueules sont les moments où l’on reçoit le plus de « fav », de « rt » et de réponses. Les coups de gueules, la colère, sont vus comme l’expression de la souffrance. Or, si la colère peut être l’expression de la souffrance, elle n’en a pas l’exclusivité. Mais pour autant, c’est la colère qui donne le plus de validation d’un propos dans le milieu militant. (sur ce sujet, article de moi-même : les milieux safe : anomalie du milieu militant ? ) (chapitre 2 sur la colère) 

Ce sont donc les personnes qui sont le plus en colère, ou qui connaissent le mieux les codes de la colère, qui sont les plus valorisées dans la majorité des cas. Les personnes ne supportant pas la colère ou la violence verbale sont mises de côté. Peu écoutées, et encore moins prises en compte. On entre ici dans un côté quasiment « virilisant » du milieu militant. Colère & violence. 
Je rajoute en effet « violence », car on peut voir aussi un phénomène de fétichisation des violences comme outil militant. Stonewall en est un bon exemple. Et peu importe que les marches des fiertés aient été majoritairement pacifiques depuis lors, on revendique la violence de cette époque comme « le moyen qui a permis d’avancer ». Le champ lexical de la résistance, de la force et de la faiblesse, sont extrêmement présents. On parle de « collaborer » pour ceux qui participent au #PasEnMonNom « Vous savez qu’ils vont continuez à vous tabasser, vous insulter et vouloir vous retirez des droits même si vous collaborez » (image 1). Un autre mentionne des « serpillères prête à se coucher » et dit « Mais c’est bien, continuez à vous taire et à vous cacher » (image 2). Un autre enfin parle de « comportement de faible » (image 3) 

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(image 1)
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(image 2)
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(image 3)


Au final, cette virilisation du milieu militant a une conséquence assez banale : là où les moyens violents de lutte contre les oppressions systémiques sont majoritairement oubliés ailleurs, dans les milieux militants, ce sont les méthodes pacifiques qui sont oubliées. C’est le compromis qui est une erreur. La radicalité est considérée comme une vertu, peu importe les dégâts qu’elle cause sur son passage, que ce soit face à des personnes ne supportant pas la violence, ou parce que les concepts poussés à l’extrême perdent leur sens. 

Les méthodes utilisées face aux personnes ayant une voix dissonante sont d’ailleurs particulièrement glauques. Pour le #PasEnMonNom, beaucoup font référence à la transphobie de la créatrice (ou supposée créatrice, en effet, le premier tweet était d'une autre personne (image 3bis) ) du hashtag ou aux personnes d’extrême-droite s’y étant engouffrées. On peut lire par exemple « Si j’étais une personne qui témoigne sur le #PasEnMonNom et que les droitards venaient me féliciter de mon # intelligent, je me poserais peut-être des questions mais bon... » (image 4). A l’inverse, rares sont les personnes indiquant qu’elles se posent des questions sur le fait que tant de LGBT+ se retrouvent dans le hashtag. Certains utilisent le fait que « Valeurs actuelles » ait fait un article sur le sujet pour discréditer les personnes ayant posté dans le hashtag. 
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(image 4)
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(image 3bis)

On peut trouver beaucoup de cherrypicking, ainsi que de véritables gymnastiques intellectuelles. Quand une personne écrit « Je ne souhaite jamais de mal aux gens mais vous mériteriez de vous faire frapper à cause de votre orientation sexuelle et de l’homophobie systémique pour que vos neurones se remettent en place » (image 4bis), certains défendent les propos en indiquant les « précautions langagières » et le « conditionnel » pour dire « qu’il ne leur veut pas de mal ». (image 5) Oui, certains peuvent aller jusqu’à défendre. On pourrait m’objecter que je fais du cherrypicking ici aussi. Ce n’est pas totalement faux. Précisons donc que je ne dis pas que cela représente le milieu militant. En revanche, je pense que les extrêmes montrent un problème général du milieu. Ici, je prends un message particulièrement véhément, l’un des pires postés contre les personnes participant au #PasEnMonNom. Mais il est à noter qu’au sein du milieu militant, la personne possède un compte de plus de quatre mille abonnés et n’a été call out sur cet immondice par quasiment personne (nota bene: oui, beaucoup de fachos lui ont craché à la gueule, beaucoup de personnes ayant participé au #PasEnMonNom ont gueulé, mais aucun de ses followers ou presque, c'est ce point-là que je mets en avant). C’est là où je pointe le problème général : la colère de la personne a été considérée comme suffisamment légitimisante pour que l’immense majorité du milieu militant ne lui ait offert aucune contradiction.
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(image 4bis) je l'avais oublié m'emmerdez pas, je fous des bis ou des ters)
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(image 5)

On peut remarquer aussi beaucoup de notions faisant penser au « camp du bien ». Dans un long message, une des personnes parlant sur le hashtag fait mention de cette violence et de cette supériorité morale. « Pour eux, la fin justifie les moyens parce que des gens meurent, parce qu’ils sont convaincus d’avoir l’ascendant moral et que leurs ressentis individuels priment sur toute forme de logique rationnelle. » (image 6) Cela peut sembler caricatural. Mais en ce cas, pourquoi d’autres en parlent-ils également ? « Ces sectaires qui cloisonnent la lutte LGBT, qui se battent entre eux pour enfin savoir qui est le plus vertueux » (legitimite1) 
 
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(image 6)
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(image 7)

De fait, des méthodes utilisées dans les discussions font aussi fortement penser à ce « camp du bien. ». Ce serait ceux qui font le travail, qui se battent pour « les droits des autres ». Il paraît évident que ceux n’étant pas en accord avec eux ne se battent pas. Ce sont des hypocrites. « Sans cette communauté vous n’auriez pas la moitié du respect et des droits dont vous jouissez aujourd’hui. » avant d’ajouter « soyez reconnaissants » (image 8). Cette notion que ce serait seulement les militants d’un seul type qui agiraient mêle deux points. D’une part la certitude de la vérité (déjà évoqué par les champs lexical de l’éducation etc.), et d’autre part, celle de l’essentialisation, où l’on ne parvient même pas à considérer que les autres puissent eux aussi lutter, et où l’on considère de base qu’ils sont hypocrites ou lâches. Le fait d’accuser les personnes s’y trouvant d’être privilégiées est un thème récurrent. J’ai déjà expliqué en quoi cette notion n’a plus de sens lorsqu’on commence à s’occuper de toutes les oppressions, mais il faut noter ici le point majeur : c’est une accusation. On va dire que les personnes pensent quelque chose parce qu’elles sont privilégiées. Comme si cette information suffisait à justifier la non-pertinence de leur pensée. « C’est que des LGBTQ+ privilégiés qui ont obtenu suffisamment de droit pour se permettre d’arrêter la lutte » (image 9) 
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(image 8)
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(image 9)

On peut aussi voir des personnes faire un lien direct entre les personnes témoignant dans #PasEnMonNom avec l’extrême-droite. « Bientôt la team Pasenmonnom va dire que l’écriture inclusive c’est un truc d’islamiste contre l’égalité homme-femme ». (image 10) Ici, on assiste aussi à une dilution des concepts. On associe des LGBT+ qui parlent de leur malaise et des problèmes qu’ils ont avec le militantisme LGBT+, et l’extrême-droite. Plus tôt dans l’année, on pouvait lire « n’importe quel LGBT sensé te dira ACAB » (image 11). Ici aussi, essentialisation, mais surtout, avec le « sensé » on peut noter toute une notion de condescendance vis-à-vis de ceux n’ayant pas le même avis. extreme_droite.jpg
(image 10)
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(image 11)

Article suivant: Conclusion; quelque chose ne va pas

#PasEnMonNom Dilution et essentialisation dans le milieu militant

Article précédent: introduction

Un point qui semble être assez visible est un problème politique : une ligne politique générale. Cette ligne politique comprend de nombreux concepts qu’il faut apprendre, connaître, mais aussi des luttes extrêmement diversifiées, allant du racisme à la grossophobie, de l’homophobie au validisme, du sexisme à la psychophobie, de la transphobie à la lutte des classes. 
Du fait que des personnes vivent plusieurs oppressions et que ces oppressions se conjuguent pour former des intersections plus complexes que leurs simples sommes, on en vient à avoir une ligne politique générale mêlant toutes les oppressions, avec un avis unique et peu de place si ce n’est aucune pour la dissension. 
L’idée est bonne : afin de ne pas exclure quelqu’un, il vaut mieux chercher une lutte générale et cohérente plutôt que des luttes dispersées qui ne parviennent pas à prendre en compte les spécificités individuelles. Le souci est que, de ce fait, on exclut les personnes n’ayant pas le même avis non pas sur un sujet, mais sur l’un des mille sujets considérés au sein de ce tout : on exclut donc beaucoup plus de monde de cette manière. De plus, en ayant une ligne politique précise qui s’organise autour de l’intégralité des oppressions, arrivent des idées comme celle du « laxisme » avec « nos propres membres » (image 1). La communauté LGBT+ n’est plus le rassemblement des personnes LGBT+ mais le rassemblement avec, en vue, l’intégralité des autres luttes. Bien sur, tout le monde dira qu’on ne demande pas aux personnes de militer pour tout. En revanche, on leur interdit de ne pas être en accord sur l’un ou l’autre de ces sujets. 
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image 1

Il paraît assez évident qu’on ne peut pas considérer que la communauté LGBT+ est le nom pour toutes les personnes LGBT+ si on parle de « laxisme » ou qu’on écrit « le # PasEnMonNom il est à vomir, ça confirme bien que nos prides doivent être politiques et sans ses grosses merdes ». (image 2). Cela explique aussi qu’une personne ne puisse même pas comprendre les dissensions politiques « comment tu peux être en désaccord avec des gens qui se battent pour tes droits et contre l’oppression systémique MDR » (image 3). D’ailleurs, cette incapacité à considérer qu’une opposition politique puisse être réfléchie et construite se voit dans de nombreux messages. Que ce soit supposer que les personnes sont privilégiées, supposer qu’elles font ça pour l’approbation des cishet ou des fachos, supposer qu’elles sont transphobes sont des réactions venant du même concept interne de « cohésion politique » qui fait que certains vont jusqu’à dire à des trans’ qu’ils n’ont rien à faire dans la « communauté ».(image 4) 

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image 2  
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image 4

Cette idée de ligne politique générale dilue très largement les combats. Un autre concept dans le milieu militant qui en est aussi révélateur est l’usage du mot « problématique ». Celui-ci a été introduit pour ne pas avoir à préciser transphobe, homophobe, sexiste, validiste, psychophobe, grossophobe, raciste, etc. Faut avouer que c'est assez utile. C’est un mot parapluie pour désigner l’un, l’autre ou plusieurs de tous ces termes. Le problème est que « problématique »… C’est intellectuel. Ce n’est pas un terme, à l’origine, portant une valeur de jugement moral. « Problématique » ne permet même pas de savoir précisément ce à quoi on fait référence, ni même d’en connaître la gravité. Au final, « problématique » renforce la ligne politique générale en permettant de rejeter toute personne étant, dans un domaine ou un autre de cette grande famille des oppressions, du mauvais côté de la pensée. 
Dans son message sur le #PasEnMonNom une personne en parle très bien : « Pourtant, j’ai régulièrement été qualifié d’homophobe et de transphobe, parce que je me définis politiquement comme libéral et que j’ai un regard plutôt bienveillant sur le président Macron. Mon scepticisme quant à la notion de racisme, d’homophobie ou de transphobie systémique tout en reconnaissant la nature viciée de certaines de nos institutions me vaut d’être qualifié par le même terme qu’on utiliserait pour quelqu’un ayant appelé à la mort des trans » (image 5)
 
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image 5

En effet, cette dilution du terme peut se voir aussi ainsi : des actions ou réactions totalement différentes se retrouvent classées de la même manière, déjà au sein de chaque oppression, puis encore plus par le parapluie « problématique ». On peut d’ores et déjà concevoir qu’avec un tel panel d’oppressions, un tel nombre de concepts divers et variés, et des termes aussi violents pour celles et ceux ne rentrant pas dans la case, pourquoi des personnes ont parlé de leur peur du milieu militant et de sa violence, ou du soulagement d’avoir un endroit où s’exprimer. 
Il faut également noter l’aberration que devient le concept de « privilégié ». Dans une oppression systémique, le privilège est relativement simple puisqu’il y a d’un côté les privilégiés et de l’autre les opprimés. Lorsque l’on commence à considérer l’intégralité des oppressions, de fait, la quasi-totalité des individus devient privilégié. La notion elle-même perd son sens. Si les femmes handicapées, noires, trans, bi, malades mentales, grosses, autistes et pauvres existent sans aucun doute, personne ne considère que ce sont les seules à ne pas être privilégiées. Pour autant, techniquement, c’est à cette conclusion que l’on devrait aboutir. De là, la notion de « privilégié » devient floue, aberrante, sans fondement politique sérieux. (en d’autres termes : sans possibilité d’effectuer une réflexion politique puisqu’elle recoupe la quasi totalité de la population) 


On peut retrouver cette notion de vérité unique derrière certains concepts récurrents. Le champ lexical de l’éducation par exemple. « faites vos propres recherches et éduquez-vous » (image 6) Le champ lexical de l’éducation est très courant dans le milieu militant. On « éduque » l’oppresseur ou on « s’éduque » sur un sujet. En d’autres termes : la vérité est là. Elle est unique. Elle ne se débat certainement pas, et il y a un rapport hiérarchique immédiat : ceux la possédant peuvent enseigner aux autres (ou pas, et dans ce cas-là, les autres devront « s’éduquer » eux mêmes). Bien sur, il y a des désaccords qui peuvent naître ensuite, mais tout désaccord n’a aucun droit d’avoir lieu avant cette base, dont on a vu qu’elle était gigantesque. 
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On trouve également des références à un côté « ingrat » et « profiteur » des personnes avec lesquelles on est en désaccord. Ainsi, on trouve « Vous me donnez la gerbe à cracher sur les gens qui se battent pour VOS droits » (image 7) « Vous venez juste profiter des droits que vous avez acquéri grâce aux personnes que vous jugez extrêmistes » (image 8) ou encore « vous méritez tellement pas qu’on se batte pour vos droits » (image 9). Cela sous-entend un concept clair : les personnes qui se battent sont celles qui sont en accord avec ces concepts. Donc fatalement, toute personne s’y opposant ou n’étant pas en accord est une personne qui ne se bat pas mais profite. Ça peut aller jusqu’à exiger la reconnaissance « oui il y a des dérives. Des excès. Comme dans tout mouvement. Soyez reconnaissants. » (image 10) ou encore « appeler ça être extrêmiste est une piètre tentative de dévaloriser un mouvement quand on a peur de devoir lui donner ce qu’il réclame » (image 11).
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Cette notion de vérité unique entraîne un autre problème : l’essentialisation. Dans les milieux militants, le concept de « concernés » est fondamental. Ce sont les personnes concernées par une oppression qui sont les plus à mêmes d’en parler. Ce concept est, bien évidemment, très bon à bien des égards. Mais comme tout concept, poussé à l’extrême, il devient toxique. 

En effet, les concepts de base étant considérés comme des vérités, on arrive rapidement à juger du fait qu’une personne soit concernée ou pas d’une oppression en fonction de ses paroles, ou à modifier ses propos. Ainsi, une personne peut dire à une autre « t’es complètement malade » ou encore « Vous êtes complètement tarés », puis s’excuser quand la personne lui indique qu’elle est autiste (image 12). Ce genre de comportement est relativement fréquent et conduit notamment à des outings forcés de personnes qui, souhaitant s’exprimer sur un sujet, n’ont pas d’autres choix que de donner des informations qu’elles ne souhaiteraient pas forcément donner. On force des personnes à s’outer et on modifie la manière dont on s’adresse à elles en fonction de ces informations. La personne est donc ramenée à son statut de concernée, essentialisée dans le fait que cette information est majeure dans une discussion sur une oppression. 

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Cette essentialisation, on la voit ailleurs, d’ailleurs. Dans le #PasEnMonNom, beaucoup parlent de leur volonté d’avoir le droit non pas à la différence mais à l’indifférence. Cette notion est très peu abordée dans le milieu militant, et pour cause. D’une part, elle rentre en contradiction avec le fait même de survaloriser la pertinence de la parole des concerné.e.s. Pour se faire, il faut revendiquer être concerné.e. Quiconque ne le fait pas perd donc une portion de ses droits à s’exprimer sur un sujet. La fierté est valorisée. Fortement. Il y a une quasi injonction à revendiquer le fait d’être concerné.e. C’est d’ailleurs cette essentialisation même qui va faire que, face à un discours ne correspondant pas au discours général, la personne peut être considérée comme n’étant pas concernée, en l’absence d’informations contraires. En d’autres termes : out toi, ou tu ne seras pas considéré.e comme légitime à parler. C’est le fait que tu le sois qui te donne le droit de parler, donc il faut le revendiquer. 
Pourtant, de nombreuses personnes ne souhaitent pas se revendiquer ainsi. Des personnes avec des troubles psys ne souhaitent pas s’outer parce que ça reste une douleur individuelle, parfois autant ou plus que sociétales. Des gays n’ont pas envie de s’en revendiquer, précisément car cela fait partie de leur vie intime. Il peut y avoir mille-et-une raisons. Et toutes ces personnes, du fait de la survalorisation de l’étiquette et du concerné, seront automatiquement mises au ban des discussions, ou forcées à se faire du mal en s’outant. 

article suivant: violence intramilitante

#PasEnMonNom Introduction

Sur twitter est né un hashtag assez intéressant hier, et j’avais envie d’en parler parce qu’il m’a permis de mettre le doigt sur un paquet de trucs qui me tournaient dans la tête depuis sans doute un bail. Le hashtag en question c’est celui-ci : #pasenmonnom. Petit retour sur ce qui en est à l’origine. 

Samedi dernier a eu lieu une pride militante à Paris. On pouvait y trouver un espace non-mixte entre personnes racisées, et des slogans tels que « ACAB », « Gouines contre l’hétérosexualité », « solidarité avec les meufs trans en taule » « être LGBT+ ne fait pas disparaître le privilège blanc ». Un tweet indiquait « La pride c’est pas seulement la fête. C’est aussi montrer notre soutien aux sœurs + frères LGBT+ racisé-e-s, sans papier, handicapé-e-s, TDS. Cette pride radicale et politique avec tête en non-mixité, loin des chars AirFrance, En Marche ou FLAG est primordiale. Pigalle 16h » avec un drapeau LGBT où se retrouve, sur le côté, cinq bandes en triangle, noire, brune, bleue, rose et blanche.
(Photo ci-dessous)
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Suite à cela, un hashtag a été lancé par des personnes LGBT. Au début se désolidarisant de la pride en elle-même, le hashtag a depuis été repris pour pointer plus généralement la toxicité du milieu militant et ses dégâts. Comme on s’en doutait, le hashtag a été largement repris également par l’extrême droite, ce qui fait que beaucoup de témoignages ont été dilués. Pour autant, il y a matière à se poser des questions sur le milieu militant (Au minimum d’internet) quand on voit la diversité des personnes intervenant dessus. Lesbienne, bi, trans, racisé.e.s, handicapé.e.s, anciens militants, voire même militants sur le terrain, et j’en passe et en oublie sûrement. Les réactions à ce hashtag sont aussi, à mon sens, assez révélatrices du problème qu’il dénonce. Voici quelques points.

Beaucoup ont parlé de leur peur dans ce hashtag. Je précise : des LGBT ont parlé de leur peur vis-à-vis du milieu militant. Peur de parler : « Je suis trans et j’ai peur d’exprimer la façon dont je vis ma transidentité à cause des extrémistes LGBT+, ARRÊTEZ DE PARLER EN MON NOM ALORS QUE JSUIS PAS D’ACCORD AVEC VOUS #PasEnMonNom ») (Image 1). Certains ont peur de perdre des amis : « Je suis quelqu’un de très ouvert mais je peux plus donner mon avis sur des sujets polémiques car j’ai des amis d’accord et des amis qui le sont pas » et plus loin « la moindre opinion ne fait qu’apporter le malheur sur ton entourage ». (image 2) D’autres indiquent qu’ils vont « muter » les sujets par peur des réactions. Certains commencent par « je vais peut-être me faire éclater par certains » ( image 2 bis). On trouve aussi « tous ces gens, silencieux parce qu’effrayés par leurs semblables (on reste une même espèce!), et je m’y inclus parfaitement dedans, ont retrouvé leur voix » (image 3).

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image 2bis NB: je l'avais oubliée faites pas iech
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Cette peur se double d’un soulagement à trouver un lieu où s’exprimer, de sentir, dans le partage d’un même vécu la légitimité de celui-ci. « Aujourd’hui, après avoir découvert le #PasEnMonNom, je me suis découvert une légitimité nouvelle. J’ai ENFIN compris qu’il était normal, acceptable, défendable qu’en tant qu’homme gay, je puisse refuser d’être assimilé à ces gens » (image 4).
On trouve aussi « De plus en plus de jeunes LGBT se sentent anormaux car trop LGBT pour notre société… et trop modérés pour les assocs extrêmistes qui prétendent nous représenter.

  1. Pasenmonnom est l’occasion de se rendre compte que nous ne sommes pas anormaux et que nous ne sommes pas seuls » (image 5) ou encore « enfin un hashtag pour moi... » (image 6)

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Beaucoup pointent du doigt l’extrémisme des milieux militants. « exactement pour ça que je me tiens de plus en plus loin de la commu… j’ai beau être trans et non-hétéro, j’ai aucune envie d’être associée à toute cette merde » (image 7) ou la sensation d’être « enfermé » par le militantisme « Je ne veux pas être mis dans une case, je ne veux pas être réduits à ma transidentité, je ne me bats pas pour mon droit à la différence, je me bats pour mon droit à l’INDIFFERENCE » (image 8) ou encore « je suis transgenre, je suis fatigué d’être perçu comme une victime en raison de mon genre. » (image 9)
Certains mettent également en avant les dégâts que cela leur a causés. « la seule chose dans ma vie qui m’a empêché de me sentir bien dans ma sexualité, c’est la communauté LGBT+. Votre mentalité de victime pousse les gens qui ne sont pas comme vous à se cacher sous peur d’être vus comme des hystériques » (image 10) ou encore « j’ai cessé de militer il y a des années quand j’ai senti monter cette hystérisation et cette radicalisation des débats & opinions » (image 11)
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Il serait trop simple de faire du cherry-picking sur certaines phrases ou certains mots de ces messages pour les discréditer. De supposer que les termes hystéries sont des manifestations de privilèges ou autre. Quand des personnes aux profils aussi divers se retrouvent dans un hashtag, à partager de la peur, du rejet et du soulagement à pouvoir s’exprimer, c’est qu’il y a un malaise profond derrière. On ne peut pas juste évacuer le problème sous une notion de privilège : quelque chose ne va pas.

Les réactions à ces messages ont été extrêmement diverses. J’évacue rapidement le point auquel tout le monde s’attend : évidemment que l’extrême-droite a bondi dessus. Mais tout comme ce hashtag n’avait pas vocation à parler à l’extrême-droite, mais bien au milieu militant, je me concentrerai sur les réactions au sein du milieu militant. Et il est assez clair que les réactions justifient à elles seules le hashtag : Quelque chose ne va pas.

On trouve beaucoup de personnes jugeant que celles & ceux postant dedans étaient privilégiés, ce qui expliquerait qu’ils & elles pourraient « abandonner la lutte ». « Rarement autant dégoûté par un # que le #/pasenmonnom. C’est que des lgbtq+ privilégiés qui ont obtenus suffisamment de droit pour se permettre d’arrêter la lutte et cracher sur nous plutôt que d’obtenir l’égalité pour nous tou.te.s
Vous nous faites hontes » (image 12).
On les suppose blanc « que des blancs centristes et des LGBT de droite sur #pasenmonnom vous grave tiep » (image 13) (alors même que plusieurs ont signalés être arabes ou noir) ou ne cherchant qu’à défendre les LGB cis et blanc « j’ai lu les tweets du # Pasenmonnom et tt ce que j’ai entendu c’est « ouin ouin on veut défendre que les LGB blanc et cis nous :’(  » (image 14) alors même que dedans se trouvent plusieurs trans dont un tenant la seule permanence trans’ de son département (image 15).
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Ce qui est plus inquiétant encore, est le fait que certaines personnes ayant parlé dans le hashtag reçoivent des messages beaucoup plus violents. « Ta pas le droit de faire partie de cette commu. T’aurais traité les femmes qui on commencer la pride d’extremiste. Ferme la et dégage » (image 16) envoyé à un jeune adulte trans. On trouve aussi deux messages extrêmement inquiétants. « Le problème que la communauté LGBTQI+ a en ce moment c’est que nous avons été trop laxiste avec nos propres membres. » (image 17) ou encore « MAIS VOUS ÊTES MALADE ? Je ne souhaite jamais de mal aux gens, mais vous mériteriez de vous faire frapper à cause de votre orientation sexuelle et de l’homophobie systémique pour que vos neurones se remettent en place. Vous me dégoûtez. #PasEnMonNom ». (image 18) Il est inquiétant de voir de véritables appels à la violence ou des concepts de « laxisme » au sein des « membres de la communauté LGBTQI+ » comme si ladite communauté avait une ligne directrice et qu’elle n’avait pas été correctement gouvernée.
Certains ne comprennent pas le concept même de la critique « Comment tu peux être en désaccord avec des gens qui se battent pour tes droits et contre l’oppression systémique MDR » (image 19). De nombreuses insultes fusent « dumby », « grosses merdes » « serpillères » etc.
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Quelque chose, clairement, ne va pas. Maintenant que j’ai posé (un peu) le sujet de la discussion, on va passer à une petite analyse de quelques points qui, ce me semble, se retrouvent au sein des « discussions » du #PasEnMonNom.

Article suivant: dilution et essentialisation dans le milieu militant

mardi 2 juin 2020

Vidéo "Pourquoi avorter est-il si souvent interdit dans l'histoire" un faux travail de recherche

La vidéo des revues du monde dont je souhaite parler s’intitule « pourquoi l’avortement est-il si souvent interdit ». Elle est disponible ici : https://www.youtube.com/watch?v=XR3...
Avant toute chose, je souhaite préciser ceci: j’aime beaucoup la chaine « les revues du monde », et je dois dire que je ne juge pas le travail effectué sur les autres vidéos. Je peux simplement dire que lorsqu’il est marqué « il y a un gros travail de recherche » alors que 90 % des informations de la vidéo sont tirées de quelques pages wikipedia… je trouve ça abusé.

En effet, il m’a fallu un peu moins de trois heures pour pouvoir tracer l’immense majorité des informations de la vidéo. Elles proviennent soit de l'article anglais history of abortion soit de l'article français histoire de l'avortement soin d’un article de blog d’actuelmoyenâge : https://actuelmoyenage.wordpress.co.... Elles proviennent également de 3 pages liées directement à celles-ci, j’entends par là, de page qui ont un lien cliquable dans le texte. L’intégralité des données prend environ 10 pages word, alors même que je me suis limité à une présentation assez austère. J’ai donc décidé de publier ma recherche en deux temps, une première pour expliquer mon but et mes conclusions, la deuxième pour avoir les infos « brutes » de mes recherches. La deuxième partie est disponible ici .

Entendons-nous bien, je ne reproche pas à la vidéo de me faire découvrir du wikipédia. Sans cette vidéo, je n’aurais probablement jamais lu ces deux articles wikipédia. Je n’aurais pas fait de recherches sur l’avortement, et je n’aurais pas appris tout ce que j’ai appris au fur et à mesure que les questions s’enchaînaient ? Quid des civilisations natives des Amériques ? Quid de l’afrique précoloniale ? Quid du Japon ou de la Chine qui ne sont pas abordés ici. Au final, j’ai appris beaucoup de choses, et j’en suis content. Ce qui m’énerve, c’est que la vidéo soit présentée comme étant un gros travail de recherche, alors qu’il n’en est rien et que l’on peut avoir des soupçons sérieux sur le fait que même les sources données par la vidéo n’ont pas été consultées. Ça ça me choque. Ça, ça me fait me demander si toutes les vidéos de la chaîne sont du même style. Ça, ça me donne l’impression d’avoir été pris pour un cake.


Bien sur, on pourrait supposer qu’un article correctement écrit sur un sujet, même sur wikipedia, montrera des similarités avec un travail de recherche. Cependant, entre similarité et copié-collé, il y a un monde, et c’est ce que je veux mettre en avant. On peut voir ce travail comme deux choses. La première est le fait que l’immense majorité des informations n’apporte strictement rien de plus que d’un article de blog, deux articles wikipedia et trois autres apparentés. En d’autres termes, quand bien même ces informations ne viendraient pas de ces sources, on ne peut pas appeler ça « de grosses recherches » si on ne fait pas mieux que quelques pages wiki. La deuxième, concerne les sources, le fait que certaines n’aient pas été consultées comme le fait que 50 % d’entre elles (8 sur 17) sont retrouvables sur les 2 pages wikipedia & l’article de blog. Ça aussi, vous trouverez le détail dans le deuxième article.

L’un des points les marquants est, à mon sens, la première information donnée par la vidéo, à 2min et 7secondes, qui est fausse. Le code de Hammurabi ne condamne pas l’avortement. Il condamne l’homme qui, en ayant frappé une femme lui fait faire une fausse couche. Cette erreur vient du wikipedia français sur l’histoire de l’avortement. Elle n'est pas présente sur le wikipedia anglais d'ailleurs, uniquement sur le français. Mais ce qui est encore plus agaçant, c’est que la vidéo des RDM met un lien vers une transcription du code de Hammurabi dans ses sources. Lien dans lequel on peut voir, à la page 43, que le wikipédia français dit de la merde. En d’autres termes, la source n’a pas été consultée pendant l’écriture, mais a été plus que probablement ajoutée a posteriori.

Rendons à César ce qui lui appartient, toute la portion située entre 12:30 et 14:10, je n’ai pas pu la retrouver dans les pages wikipedia. C’est la seule portion de la vidéo, environ une minute quarante. Il y a donc bien eu un travail de recherche. Sur cette portion-là en tout cas. Mais le problème, c’est que tout le reste, hormis parfois une date (les lois vedic ne sont pas datées dans la page qui les cite par exemple), jusqu’à la structure des phrases parfois se ressemblent. On peut également parler des images. L’image d’en-tête de l’article d’actuelmoyenâge est utilisée dans la vidéo à 10:15. Un moment où, précisément, elle cite quasiment l’article. Bref, je vous laisse aller lire les informations brutes, elles sont ici.

J’espère, du fond du coeur, que ce n’est pas le cas des autres vidéos, que cette vidéo est orpheline, que l’inspiration manquait, que ça déconnait quelque part. Parce que j’adore les Revues du Monde. J’ai pas vérifié les autres vidéos. Faudrait le faire, mais j’avoue que j’ai clairement une flemme intergalactique. Autant il m’a fallu 3h pour retrouver les sources, autant il m’en a fallu plutôt 15-20 pour savoir comment les mettre en page, les présenter, couper l’article originel en deux etc. Donc bon. Si d’autres s’en sentent l’envie. J’aimerais bien savoir que c’est une vidéo orpheline. Sincèrement.

Cette vidéo a donc la quasi totalité de ses informations qui proviennent d’un nombre très faible et extrêmement facilement trouvable de page wikipédia et d’un article de blog. Certaines des images sont les mêmes. Une erreur de la vidéo provient d’une erreur de wikipédia. Plus de 50 % des sources de la vidéo proviennent également du wikipedia. Bref, je pense qu’on peut clairement dire que cette vidéo n’est pas le fruit d’un gros travail de recherche.

Analyse chronologique de la vidéo "Pourquoi avorter est-il si souvent interdit dans l'histoire"

Je ne savais pas très bien comment faire cet article. La vidéo est longue, dense, et c’est un plagiat quasiment intégral. Je vais donc effectuer un travail sans trop de détail pour éviter que l’article ne fasse 800pages. Ça va se faire de la manière suivante :
citation de la vidéo
citation du texte wikipedia
lien du wikipedia
commentaire rapide si besoin

« par exemple le code de Hammurabi, un texte juridique babylonien daté à environ 1750 avant Jésus Christ et probablement l’un des plus vieux textes abordant légalement la question, il sanctionne très fermement l’avortement »
« le Code de Hammurabi daté d'environ 1750 av. J.-C. interdit l'avortement »
histoire de l'avortement - wikipedia français
Ici, on pourrait me dire « t’abuses ». Sauf que je cite ça car cette information du wikipedia français est FAUSSE et que pourtant elle a été reprise dans la vidéo. J’ai remarqué ça car le wikipedia anglais ne le mentionne pas. En fouillant, via la page « history of abortion law debate » on voit noté que le code d’hammurabi sanctionnait l’agresseur d’une femme qui aurait subi une fausse couche et la punition de l’agresseur. Ici donc, la vidéo donne une information fausse, qui semble tiré du wikipedia français ayant cette erreur. Note plus tardive: on peut remarquer également que la source de la vidéo sur le code de hammurabi... aurait suffit à montrer cette erreur. Donc la source n'a pas été consultée, et le wiki français probablement que si.


« la seule preuve existante de la peine de mort à l’encontre de femmes qui avortent se trouve dans la loi Assyrienne, dans le code d’Assura en 1075 avant Jésus christ. la peine de mort était donc une pratique assez rare en mésopotamie, et elle n’est executée que lorsque une femme avorte contre la volonté de son mari »
« The only evidence of the death penalty being mandated for abortion in the ancient laws is found in Assyrian Law, in the Code of Assura, c. 1075 BCE, and this is imposed only on a woman who procures an abortion against her husband's wishes »
History of abortion wikipedia anglais premier chapitre 3ème phrase
La structure de la phrase est littéralement la même.

« en Inde, en -1500 les lois védiques s’inquiètent du soucis de conserver la semence des mâles des trois castes supérieurs. Les tribunaux religieux imposent donc diverses peines aux femmes jugées coupables »
« The Vedic and smrti laws of India reflected a concern with preserving the male seed of the three upper castes; and the religious courts imposed various penances for the woman »
history of abortion premier chapitre, première phrase
On peut dire qu’il y a ici une datation qui n’est pas présente sur wikipedia.


« une des premières traces d’avortement consenti prescrit et provoqué remonte au 16ème siècle avant Jésus Christ avec un des plus vieux traités médicaux à savoir le papyrus d’Eber »
« The first recorded evidence of induced abortion is from the Egyptian Ebers Papyrus in 1550 BCE »
history of abortion dernière phrase du premier paragraphe du premier chapitre

« Y sont abordés de nombreuses thématiques y compris concernant des problèmes gynécologiques comme la vaginite, l’endométrie ou encore le prolapsus de l’utérus. On y trouve des recettes contraceptives ainsi que abortives »
« Le prolapsus de l'utérus est mentionné. Des recettes sont données contre des états inflammatoires de la vulve, vaginite, endométrite »
Wikipedia sur le papyrus d'Ebers
On fait un petit détour par la page wikipedia du papyrus d’Ebers. Aucune information supplémentaire à wikipedia.

« Les techniques employées sont alors variées, allant de la fumigation vaginale à l’application locale de mélanges réputés pour ces effets »
« Une vingtaine d'autres (préparations vaginales, ovules, fumigations...) sont destinées à faciliter l'accouchement et l'expulsion du placenta. »
Wikipedia sur le papyrus d'Ebers
Ici, la première fois qu’une information nouvelle est donnée. Si les techniques sont les mêmes, le wiki indique, lui, que c’est pour aider aux accouchements. Donc, il y a probablement un travail de recherche qui a été effectué pour pouvoir confirmer que cela servait aussi à des avortements.

« Autrement dit il était rare que l’on procède à une opération. »
« Many of the methods employed in early cultures were non-surgical »
History of abortion 1er chapitre, 2ème paragraphe, 1ère phrase

« on a retrouvé des traces archéologiques de telles opérations mais elles n’étaient absolument pas monnaie courante »
« Archaeological discoveries indicate early surgical attempts at the extraction of a fetus; however, such methods are not believed to have been common, given the infrequency with which they are mentioned in ancient medical texts »
History of abortion 1er chapitre, 3ème paragraphe (phrase orpheline)

« On recommandait aux femmes de faire des activités à risques comme l’escalade ou le sport intensif ou alors on prescrivait des remèdes à bases de plantes souvent irritants avec une application locale. On peut également citer des méthodes physiques plus dangereuses et pourtant couramment employées, comme par exemple le fait de se priver de nourriture, le versement d’eau chaude sur l’abdomen... »
« Physical activities such as: strenuous labor, climbing, paddling, weightlifting, or diving were a common technique. Others included the use of irritant leaves, fasting, bloodletting, pouring hot water onto the abdomen, and lying on a heated coconut shell.6 «
History of abortion 1er chapitre, 2ème paragraphe, 2ème phrase


« Ou alors plus courant encore, tout ce qui va concerner les méthodes d’application de pression sur le ventre comme le fait de le frapper, de faire une pression trop forte sur celui-ci avec une ceinture ou encore les saignées »
« Physical means of inducing abortion, including battery, exercise, and tightening the girdle were still often used as late as the Early Modern Period among English women »
History of abortion 1er chapitre, 2ème paragraphe, dernière phrase
A noter qu’elle parle des saignées, celles-ci étaient mentionnées juste avant avec « bloodletting », il a juste été décalé.

« On retrouve de nombreuses représentations de méthodes plus que discutables comme ici dans le temple d’Angkor Wat un bas relief mettant en scène un massage abortif »
« One of the bas reliefs decorating the temple of Angkor Wat in Cambodia, dated c. 1150, depicts a demon performing such an abortion upon a woman who has been sent to the underworld »
History of abortion 1er chapitre, 4ème paragrahe, dernière phrase.
Même si la photo ressemble sacrément à celle de wikipedia, il suffit de taper sur google « angkor wat, bas relief, abortion, et on a cette image de partout, donc ça n’est pas lié, mais en revanche, toutes les infos viennent bien de wikipedia.

« Il est même peu probable qu’il y ait eu une quelconque forme de punition contre cet acte »
« it is thought unlikely that abortion was punished in Ancient Greece »
History of abortion 2ème chapitre, 1er paragraphe.
Ce n’est qu’une phrase, on ne va pas dire la même chose de mille manière différente. Mais c’est pour noter que cette information là n’est pas différente du wiki. Je note aussi les informations qui sont différentes. Spoiler : elles sont rares.

« hypocrates avait interdit l’utilisation de certains procédés avortif comme l’introduction d’un pessaire contenant divers remèdes comme du poivre ou de la myrrhe »
« The Oath, ascribed to Hippocrates, forbade the use of pessaries to induce abortion. »
History of abortion chapitre « attitude towards abortion » 3ème paragraphe
« Dioscorides said it could be administered by mouth, or in the form of a vaginal pessary also containing pepper and myrrh »
History of abortion chapitre : Greco-roman world 2ème paragraphe, dernière phrase.

« Ces objets auraient été proscrits car dangereux et conduisant à des ulcers vaginaux »
« Modern scholarship suggests that pessaries were banned because they were reported to cause vaginal ulcers »
Phrase suivant la précédente dans le wiki anglais sur l’histoire de l’avortement.

« le serment d’hypocrate interdisait cette chirurgie bien plus dangereuse que de nos jours et qui relevait d’une profession très distincte de celle de docteur »
A nouveau ici, certes, on peut rapprocher cette phrase d’une du wikipedia anglais, m’enfin, ça c’est logique quand la page wiki est assez développée. Les informations se trouvent au même endroit sur le wikipedia anglais. Tout ce qu’on peut noter c’est que l’on n’apprend rien de plus que le wikipedia anglais ne donne.

«un autre médecin grec du deuxième siècle, soranos, reconnaît deux catégories de médecins, ceux qui refusent de pratiquer l’avortement, pour des raisons souvent de dangerosité, et citant le serment d’hypocrate, et la sienne, celle des médecins qui recommandent l’avortement lorsque la vie de la mère est en danger à cause du bébé »
« Soranus acknowledges two parties among physicians: those who would not perform abortions, citing the Hippocratic Oath, and the other party, his own. Soranus recommended abortion in cases involving health complications as well as emotional immaturity, and provided detailed suggestions in his work Gynecology »
History of abortion, même chapitre « attitudes toward abortion »
La construction de la phrase est la même.

« Pour preuve, l’avortement était tellement répandu que la plante utilisé comme avortif, à savoir le silphium avait pris la première place dans l’industrie locale, au point que la monnaie de l’époque était généralement frappé avec un relief de celle-ci »
« The ancient Greeks relied upon the herb silphium as an abortifacient and contraceptive. The plant, as the chief export of Cyrene, was driven to extinction, but it is suggested that it might have possessed the same abortive properties as some of its closest extant relatives in the family Apiaceae. Silphium was so central to the Cyrenian economy that most of its coins were embossed with an image of the plant. »
History of abortion Chapitre : Greco-roman world, 2ème paragraphe presque entier.



« Aristote il explique par exemple que pour déterminer à partir de quand l’avortement est considéré comme immoral, il faut attendre ce qu’il appelle les premiers signes de vies. Avant ça l’embryon il est pas considéré comme un être humain et donc selon lui ça n’est pas un meurtre. »
« T]he line between lawful and unlawful abortion will be marked by the fact of having sensation and being alive."38 Before that point was reached, Aristotle did not regard abortion as the killing of something human »
History of abortion chapitre : attitudes towards abortion, 2ème paragraphe
Les deux phrases s’enchaînent strictement de la même manière

« Les stoïciens quant à eux ils pensaient que le fœtus il était végétal, pas humain, jusqu’au moment de la naissance. Il n’y avait donc pas une grande opposition morale »
« The Stoics believed the fetus to be plantlike in nature, and not an animal until the moment of birth, when it finally breathed air. They therefore found abortion morally acceptable »
History of abortion attitude towards abortion, première phrase

« Bien qu’au début de la rome antique celui-ci est plus réprimé car cette décision priverait le père de son droit à disposer de son enfant »
« Punishment for abortion in the Roman Republic was generally inflicted as a violation of the father's right to dispose of his offspring. »
History of abortion attitude towards abortion antépénultième paragraphe, première phrase

« Comme le suggère le poète lysias »
« However, a fragment attributed to the poet Lysias "suggests that abortion was a crime in Athens against the husband, if his wife was pregnant when he died, since his unborn child could have claimed the estate »
History of abortion greco roman world, dernière phrase premier paragraphe
Il est cité dans la vidéo, mais le wikipedia signale, lui qu’il parle du crime… a athènes, elle semble le placer à Rome même s’il y a probablement vécu, ça reste un grec. Bref


« Cependant en raison de l’influence du stoïcisme, les romains ils ne considéraient pas le fœtus comme une personne et donc l’avortement n’était pas puni comme homocide »
Because of the influence of Stoicism, which did not view the fetus as a person, the Romans did not punish abortion as homicide
History of abortion attitude towards abortion, antépénultième paragraphe, deuxième phrase
Littéralement la même construction de phrase.

« L’interdiction de celui-ci n’était donc pas commune et lorsqu’un empereur légiférait l’interdit c’était surtout pour atteinte aux droits parentaux, résultant en une punition temporaire d’exil pour la personne jugée coupable »
« Although abortion was commonly accepted in Rome, around 211 CE emperors Septimius Severus and Caracalla banned abortion as infringing on parental rights; temporary exile was the punishment »
History of abortion attitude towards abortion, juste après la citation précédente.


« En revanche les choses se sont un poilounet compliqué avec l’arrivée de l’interdit morale incarnée par l’expasion du christianisme dans la rome antique »
« Attitudes began to change with the spread of Christianity. »
History of abortion C’est la phrase suivant la phrase précédente.
A nouveau, la même construction se repère.

« Une compilation juridique datant du troisième siècle nous renseigne : ceux qui donnent un abortif ou une potion d’amour, donnent un mauvais exemple. Et ils sont généralement punis en étant envoyés dans les mines ou sur une île et le texte indique que dans le cas où une mort résulterait de cet acte, donc par exemple la mère meurt en prenant l’avortif, alors celui qui lui a donné recevrait la peine de mort »
« The 3rd-century legal compilation Pauli sententiae (attributed to Julius Paulus Prudentissimus) wrote: "Those who give an abortifacient or a love potion, and do not do this deceitfully, nevertheless, because this sets a bad example, the humiliores those of a lower status, e.g., free... will be banned to a mine, and the honestiores those of higher status, e.g., patri... will be banned to an island after having forfeited (part of) their property, and if on account of that a woman or man perishes, then they Pharr: the giver will receive the death penalty. »
History of abortion c’est le paragraphe suivant.
On voit dans l’ordre 3ème siècle. La citation. Les deux condamnations, et la peine de mort pour celui qui donne l’avortif si la femme meurt. L’ordre de la phrase est strictement identique.

« Toute ces restrictions ne semblent pourtant pas empêcher les femmes qui ont besoin d’avorter. L’avortement est donc proscrit sauf dans les très rares cas où il est pratiqué pour sauver la vie de la mère comme l’explique Tertulien un théologicien chrétien du Iième et IIIème siècle »
« Tertullian, a 2nd- and 3rd-century Christian theologian argued that abortion should be performed only in cases in which abnormal positioning of the fetus in the womb would endanger the life of the pregnant woman »
History of abortion chapitre christianity, 2ème paragraphe
Je note également que la première phrase prononcée semble étrange. Elle est assénée, cette fois-ci, sans preuve. Soyons clair, elle est juste, mais elle paraît étrange. Elle l’est moins, je trouve, quand on remarque que la phrase « Despite this, abortion continued to be practiced "with little or no sense of shame ». Cette phrase se trouve juste après le paragraphe sur la compilation juridique, et juste avant l’ouverture du chapitre « christianity ». Je ne dis pas que c’est une preuve, mais simplement, ça ajoute encore du soupçon à mon avis.

« Saint Augustin se questionnait par exemple au 4ème siècle sur le caractère vivant du fœtus. Il dit : la question peut être étudiée très attentivement et discutée par les hommes érudits bien que je ne sache pas s’il est de notre pouvoir de la résoudre : a quel moment l’enfant commence-t-il à vivre dans l’utérus »
« And therefore the following question may be very carefully inquired into and discussed by learned men, though I do not know whether it is in man's power to resolve it: At what time the infant begins to live in the womb »
History of abortion Christianity
Vous me direz ici : c’est une citation, logique qu’elle soit identique. Vous avez raison, je mets juste en avant que l’information donnée dans la vidéo se trouve aussi sur wikipedia. Ici, c’est pour montrer la faiblesse, la rareté des informations de la vidéo qu’on ne trouve pas en quelques secondes sur le net.

« en 1115, le leges henrici primi, un traité qui formalise toutes les coutumes locales de l’angleterre médiévale considère l’avorterment comme un crime après que les premiers mouvements du bébé ait été ressenti »
« The Leges Henrici Primi, written c. 1115, treated pre-quickening abortion as a misdemeanor, and post-quickening abortion as carrying a lesser penalty than homicide »
History of abortion chapitre christianity avant dernier paragraphe « quickening » ce sont les mouvements du bébé ressentis.

« Charles Quint dans son traité, le place vers 4mois, mais d’autres personnes comme le pape Sixt Quint condamnent toute forme d’avortement peu importe l’âge du fœtus »
« La Constitutio Criminalis Carolina, édictée par Charles Quint en 1532, fixe au milieu de la grossesse le moment de l'animation du fœtus, c'est-à-dire dès que la mère perçoit ses mouvements Néanmoins, le pape Sixte Quint condamne de façon formelle l'avortement, quel qu'en soit le terme » histoire de l'avortement 3ème paragraphe
On passe sur le wiki français. Là encore, rien n’indique que ça a été copié, et ça peut venir d’ailleurs. Mais l’information est pour autant extrêmement facile à trouver, et existe aussi dans le wiki, à portée de main.

A partir de cet instant, on note que le wikipedia français, très pauvre, n’a plus d’informations à donner sur le moyen-âge. Le wikipedia anglais, plus riche, est aussi extrêmement pauvre. Cependant, un article d’un blog, trouvable en quelques secondes sur google, semble lui aussi donner… toutes les informations manquantes. Cet article c’est celui-ci :
actuel moyen age

« Pour les médecins du moyen-âge, l’avortement ce n’est rien de plus que la sortie de l’embryon avant le terme de la grossesse
« L’avortement n’est rien d’autre que la sortie de l’embryon ou du fœtus avant le temps que la nature avait décidé pour lui. »
actuel moyen age chapitre « avortement ou fausse couche », citation de Michel savonarole


« Ce n’est que bien plus tard que les deux cas vont se distinguer linguistiquement ce qui a laissé plâner le doute jusqu’au XIXème siècle »
« Ce double-sens a également longtemps existé en français : jusqu’au XIXe siècle, on emploie surtout le terme générique d’« avortement » plutôt que le mot « fausse-couche », pourtant attesté dès le XVIIe siècle. »
Source : juste après la précédente.
A ajouter d’ailleurs que l’image qui se trouve présentée dans la vidéo à cet instant précis… est l’image d’en-tête de l’article d’actuelmoyenâge.

« Ce doute il était très souvent utilisé par des femmes pour justement cacher des interruptions volontaires de grossesse »
« Ce flou sémantique présente l’avantage de laisser dans l’ombre la question d’une expulsion volontaire ou non du fœtus »
Toujours le même article, cette phrase suit la phrase précédente

« Si une femme perd un bébé selon les textes, c’est qu’elle a pas été assez rigoureuse dans sa grossesse »
« lorsqu’elle n’est pas accusée d’avoir volontairement tué l’enfant qu’elle portait, elle est souvent blâmée pour son insouciance et son manque de précautions. »
Même article, chapitre suivant « la faute de la femme »


« Bernard de gordon, un professeur de médecine du XIIIème siècle décrit les remèdes avortifs, l’hellébore noire, la pulpe de coloquinte, le concombre sauvage. Mais il met directement en garde les jeunes femmes interessées : Que quiconque se garde cependant sous peine d’un châtiment éternel d’enseigner un breuvage mortel ou avortif »
« Voici ce qui procure l’avortement : l’hellébore noir, la pulpe de coloquinte, le concombre sauvage, le fiel de taureau, la poix liquide, la myrrhe, l’ase fétide, la férule gommeuse. Que quiconque se garde cependant, sous peine de châtiment éternel, d’enseigner un breuvage mortel ou un remède abortif !
Professeur à l’université de médecine de Montpellier dans les années 1280, Bernard de Gordon semble très clair vis-à-vis de l’avortement. »
actuel moyen age
Certes, il s’agit d’une citation, c’est normal que ce soit similaire. A nouveau, je note la ressemblance frappante avec l’article, dans le fait qu’il n’y ait pas d’informations que l’on n’y trouve pas.

« Les médecins de l’époque, issus d’une coûteuse formation académique bien évidemment interdite aux femmes, ils semblaient donc très clair sur la question »
« Professeur à l’université de médecine de Montpellier dans les années 1280, Bernard de Gordon semble très clair vis-à-vis de l’avortement. »
Même source
En fait, même phrase, mais il est à noter que même les termes sont similaires « semble très clair ».

« Pourtant les remèdes ils étaient cités, malgré l’interdiction de les utiliser, ce qui peut sembler assez contradictoires. Un petit peu en mode « bon alors si tu veux faire une bêtise voici exactement comment procéder mais surtout ne le fais pas »
« Mais à bien y regarder, ces quelques lignes sont paradoxales. Fournir une liste de substances abortives, puis condamner fermement ceux qui voudraient s’en servir, a en effet de quoi surprendre ! »
Même source, juste après la phrase précédente

« Cette ambigüité en vérité, elle est probablement dû au fait que les médecins de l’époque, sous l’aura de l’Église, ils n’avaient pas le droit, ils ne pouvaient pas inciter les femmes à avorter. »
« En réalité, ce court paragraphe illustre assez bien l’attitude ambiguë des médecins médiévaux vis-à-vis de l’avortement »
Juste après la phrase précédente.
Ça fait quand même beaucoup d’enchainements logique et de phrases similaires les unes après les autres, et surtout, encore une fois, pas la moindre information qui ne se trouve pas dans l’article !

« Les jeunes femmes interrompant volontairement une grossesse étaient considérées commes des femmes de petites mœurs qui avait commis le péché de chair et qui en plus n’en assumaient pas les conséquences »
« La femme qui avorte est souvent présentée comme une dépravée, qui doit assumer seule les conséquences du « péché de chair ». »
Cette phrase se situe plus bas dans l’article d’actuel moyen age.

« A cause de cette vision particulièrement véhémente, du peu de ressources médicales disponibles et des châtiments réservés aux coupables, nombreuses femmes mourraient en tentant d’avorter de façon clandestine »
« Derrière ce jugement moral, une réalité tragique, et encore tristement actuelle : l’avortement clandestin, dont l’issue est souvent fatale à la femme. »
Pareil.
C’est la conclusion du chapitre la faute de la femme. Ici, on note qu’il y a des informations sur les châtiments, non indiqués dans l’article. Avec une recherche d’image. En revanche, de là à dire qu’on a une « information »… c’est vague quand même. Quand on voit la précision du reste...

« Quelques cas échappent cependant à ce qui reste malgré tout une pratique commune. Certains médecins médiévaux un petit peu plus tardif par exemple, ils recommandaient exceptionnellement l’arrêt volontaire d’une grossesse si la mère était vraiment en danger de mort »
« L’interdit de l’avortement a toutefois pu être contourné. Ainsi, au XIIIe siècle, Guillaume de Salicet, moine dominicain et auteur d’ouvrages de médecine et de chirurgie, reconnaît que si cet acte n’est pas recommandé par la loi,
Il est cependant nécessaire pour le bon fonctionnement de la science médicale, à cause du danger qu’une grossesse pourrait produire chez une femme en mauvaise santé, faible, ou qui est trop jeune. »
Source : actuel moyen age, début du chapitre « une forme d’avortement thérapeutique »
A noter que l’enchaînement entre la phrase précédente, et celle-ci est donc exactement la même que dans l’article d’actuelmoyenage

On arrive maintenant sur la partie où il est difficile de dire avec certitude que c’est du plagiat. En effet, j’ai pu retrouver d’énormes similarités avec un entretien de Colette Arnould paru dans axellemag Maintenant, là, on peut dire que c’est de la recherche quelque part. Parce que RIEN ne lie cet article aux autres articles wikipedia, ni même à actuelmoyenage.

«Contrairement à une croyance commune l’époque de la chasse aux sorcières ne remontent pas au moyen-âge mais après celui-ci, entre le 15ème et le 17ème siècle »
Cette information est réelle. Elle ne provient pas de wikipedia, en tout cas pas de ceux sur l’avortement.
Une minute 30 passe, pendant laquelle des informations sont données, et elles ne sont pas directement reliées, en tout cas pas de ce que j’ai pu voir, à actuelmoyenâge, ou aux articles wikipedia. Il faut le reconnaître, si, certes, on peut faire référence à l’entretien dans axellemage… ce serait un peu abusé, car au final, les structures de phrases ne se ressemblent pas, et des informations supplémentaires sont données dans la vidéo sur certains points.

Cependant, une fois ce temps écoulé, ça ressemble à nouveau à l’article français de wikipedia :
« On remarque que dans ce cas de figure on parle des femmes esclaves ici NB, l’avortement il était davantage sollicité par les femmes qui ne souhaitaient surtout pas transmettre ce statut héréditaire et la vie de misère à de possibles enfants. »
Anna Maria Sibylla Merian (1647-1717), au retour de son voyage au Suriname, rapporte, concernant Caesalpinia pulcherrima, que « les esclaves indiennes et africaines utilisent les graines de cette plante pour avorter, afin que leurs enfants ne naissent pas esclaves, comme elles »
histoire de l'avortement 4ème partagraphe
Pourquoi noter cela alors qu’au final, elle va plus loin ensuite. Simplement parce que si elle développe le sujet d’une façon que wikipedia ne fait pas, juste après, elle va arriver au XIXème siècle, et passer sur le wikipedia des « faiseuses d’ange », wikipedia qui est linké dans l’article sur l’histoire de l’avortement. Cette phrase, en elle-même, n’a donc aucune valeur, elle est utile parce qu’elle rajoute au soupçon sur la suite.
Il se passe ensuite quelques minutes où elle donne plus d’information sur le statut des femmes esclaves, et termine par le fait que plus il y a fécondité, plus l’avortement est refusé aux femmes.
« Multiplier les grossesses, c’est multiplier les risques, l’avortement devient donc un moyen pour les familles de limiter le nombre d’enfants et les femmes mariées y recourent davantage »
« les femmes mariées y recourent de plus en plus souvent afin de limiter la taille de leur famille »
histoire de l'avortement Juste après la précédente citation
« Par conséquent les techniques utilisées était plus que douteuses avec des méthodes dangereuses comme l’injection d’eau savonneuse dans l’utérus ou le fait de curer celui-ci à l’aide d’une aiguille à tricoter »
« Ces interventions se pratiquaient illégalement, dans la clandestinité, souvent par des méthodes dangereuses (injection d'eau savonneuse dans l'utérus, pose de sondes dans le col, aiguilles à tricoter, massages etc.). »
wiki français sur les faiseuses d'anges première phrase du chapitre Histoire
A noter qu’à 15:43 quand elle dit « méthode dangereuse » apparaît une image qui ressemble à s’y méprendre à l’image à gauche de cette page : curetage
Cette page wikipedia est liée à la page « histoire de l’avortement », dans une phrase se trouvant juste après celle sur les faiseuses d’anges.


J’aimerais également rajouter ceci, concernant les sources de la vidéo.
La première source est une image de la stèle du code d’Hammurabi.

La deuxième source citée est le transcript du code d’Hammurabi.
Ce même code dont elle dit qu’il punit l’avortement en début de vidéo. Or, dans ses propres sources, on peut trouver, à la page 43… le fait que la condamnation soit pour la personne ayant agressé une femme et lui ayant fait perdre son enfant et pas pour la femme !

Troisième source : le code d’Assura.
Cette source se trouve sur le wikipedia anglais History of abortion c’est la note numéro 4, relative au code d’Assura.
La 4ème citation est celle d’un livre d’Arlette Gautier, genre et biopolitique :
https://journals.openedition.org/le...
Cette citation est donnée dans la page française wikipedia. C’est la note numéro 1.

La source sur l’inde est la suivante :
https://web.archive.org/web/2012090.../RRBv8n1_2010_Damian_EN.pdf
Cette source se trouve dans https://en.wikipedia.org/wiki/Histo... c’est la note numéro 2

Egypte
Première source : Richard-Alain JEAN, Anne Marie LOYRETTE, « L’avortement en Égypte ancienne. Quatre hypothèses papyrologiques.
Note : pas trouvé dans les wikis.

Deuxième source :
« - Une étude comparative des méthodes employées : Devereux, G (1967). "A typological study of abortion in 350 primitive, ancient, and pre-industrial societies". In Harold Rosen (ed.). Abortion in America: Medical, psychiatric, legal, anthropological, and religious considerations. »
Note numéro 6 de wikipedia.en history of abortion :
https://en.wikipedia.org/wiki/Histo...
Troisième source :
https://web.archive.org/web/2007062...
Note numéro 9 de history of abortion : https://en.wikipedia.org/wiki/Histo...

Source sur la rome antique :
https://books.google.fr/books?id=fV...
Note numéro 17 de la page anglaise : https://en.wikipedia.org/wiki/Histo...
Texte du poète lysias :
https://www.oxfordreference.com/vie...
Pas trouvé sur les wikis celle-ci.

Textes juridiques sur l’avortement dans la rome antique trouvé via : Hopkins, Keith (October 1965). "Contraception in the Roman Empire". Comparative Studies in Society and History.
Citation 50 sur le wiki anglais : https://en.wikipedia.org/wiki/Histo... Moyen-âge :
Les deux premières sources je ne les ai pas trouvés.
La troisième se trouve être citée dans l’article d’actuelmoyenage
https://actuelmoyenage.wordpress.co... Les deux liens renvoient sur la même page)

ère moderne :
Je n’ai pas trouvé de lien pour les deux sources de l’ère moderne.

mercredi 18 décembre 2019

I'm not sure I care

Toutes ces blagues
Toutes ces idées
Toutes ces pensées
Ces silences et ces années envolées
Cassées, écrasées, insensibles
Désolées
Désolé
Des sols écartelés

Voilà
On s'attend à des morts
Y a des mots
Et un monde qui continue de tourner
Infatigable
Et voilà
Les trous petits à petits
Dans nos réalités
Qui parlent plus
Qui encensent encore et encore
Nos imaginaires

Et voilà
On a pas eu assez de temps
On était pas assez nombreux
On voyait pas assez longtemps
On écrasait nos adieux.

Laisse moi tomber
Les années passées
Ont été insensibles
A la beauté
Les années pensées
Ont façonné l'horreur
Et l'image
De la réalité.

Voilà
Y avait pas mille moyens de parler
Pas mille solution pour écouter
Reste juste
Que tout ceux là sont morts
Et que tout ceux-là ne sont plus.
Voilà
Une société
civilisée
Libérée

Voilà qu'on y croit parfois
Mais on se réveille
La voiture est vide
Les courses sont faites

Ils parlent encore de leurs distances
De leurs pensées vulgaires
Des leurres qui passent encore et encore
On parle comme jamais
On pense comme on est. On voit ces chemins qui ne seront jamais empruntés. Et quoi donc ?Les bandes blanches devant les yeux. Y a xdu beau, on t'a dit. Surtout, y a du mieux.
T'avais la tête écrasée le plancher
du poivre dans les yeux
Le cercueil fait de tes os
Regarde
On a ôté le poivre
Tu n'as pas le droit
à la rage
Tu n'as pas le droit.
On a fait quelque chose.

Alors crève maintenant.
C'est ta faute.

lundi 29 juillet 2019

« Le truc qui pourrit les débats » retour sur une vidéo de la Tronche en biais.

Soyons clair, ici, mon but n’est pas de m’attaquer à la Tronche en Biais, mais bien de pointer ce qui, à mon sens, manque à la vidéo, ce qui, à mon sens, est un mauvais point de la vidéo, et ce qui, à mon sens, est pertinent. La vidéo dure 6min et se trouve ici pour celles & ceux ne l’ayant pas vu : Le truc qui pourrit les débats

Le premier point qu’il me faut amener, est le fait que la vidéo parle, dès le début, des biais internes au débat, sans aborder, à mon sens, un problème majeur se trouvant en amont : le débat en lui-même.


D’une part, si l’on veut débattre, il faut avant tout vérifier que la personne en face le souhaite également. Sur internet, il n’est pas rare de voir des personnes venir débattre avec d’autres, sans que celles-ci aient jamais indiqué qu’elles souhaitaient débattre. Il n’y a débat qu’à partir du moment où les deux partis se sont entendus implicitement (exemple : une section nommée « débat » sur un forum) ou explicitement (question posée, réponse reçue). C’est là, à mon sens, la première grosse erreur sur internet qui veut que l’on suppose que tout individu postant quelque chose veut voire même doit se soumettre au débat.

D’autre part, il n’y a pas « un » débat, mais « des débats » avec des caractéristiques différentes. Un débat entre deux individus hiérarchisés l’un envers l’autre ne peut pas être conduit de la même manière, en particulier pour celui se trouvant du bon côté de la barrière, qu’un débat entre deux individus égaux. Or, les hiérarchies sont extrêmement nombreuses. Elles peuvent être de l’ordre du règlement (professeur > élève, patron > employé, administrateur > membre) du social (homme > femme, notoriété > anonyme), du contextuel (trois personnes défendant un avis et une en défendant un autre) voire même intime (non victime de violence conjugale > victime de violence conjugale). Ces différentes hiérarchies ne s’excluent même pas les unes des autres, et sont parfois spécifiques au débat, parfois pas. Parallèlement, en particulier sur internet, il est très difficile de connaître ces hiérarchies. Pour autant, si elles peuvent ne pas exister pour l’un des partis, elles peuvent exister pour l’autre, sans que le premier le sache. Il est donc nécessaire, avant tout, de savoir si l’on se trouve dans un débat, et de garder à l’esprit qu’il est bien possible que la personne en face soient dans une situation hiérarchisée, laquelle peut engendrer des réactions violentes, des incompréhensions ou des erreurs de jugement.

Il faut également savoir prendre en compte le médium de ce débat. Un débat sur un forum (écriture en différé) n’aura pas le même fonctionnement qu’un débat à l’oral. Un débat à deux n’est pas la même chose qu’un débat à six. Un débat n’est pas le même dans un lieu public que dans un lieu privé ou dans un lieu semi-public.



Une fois que l’on est certain que l’on se trouve dans un débat et que l’on a pu analyser les divers hiérarchies entre les membres de ce débat, tout en conservant en tête que l’on n’a pas toutes les données, et que l’autre non plus, on peut arriver à l’argument de l’illusion de transparence (1:11)

Cet argument est pertinent amha, vérifier ses propres arguments, voire si l’on a été clair, vis-à-vis de soi-même, mais également avec une confirmation de la personne en face, est nécessaire pour pouvoir continuer. Vérifier également cela pour les arguments de l’autre, afin de vérifier qu’ils collent aux mieux avec sa pensée est aussi nécessaire.

Même chose avec le sophisme génétique (2:20), qui nécessite donc de bien séparer l’appréciation que l’on a de la personne de ce que la personne dit. Je suis également entièrement d’accord avec le fait de vérifier les intentions de la personne en face et en particulier de ne pas baser les intentions de la personnes sur ce qu’elle a dit exclusivement, puisque, du fait de l’illusion de la transparence, on peut se méprendre sur ce qu’elle voulait dire, et se méprendre donc sur ses intentions. Pour autant, sur ce point, il ne faut pas non plus supposer que l’intention d’une personne soit suffisante pour justifier ses paroles. Dans sense8, rien n’indique que la mère de Noomi ait de mauvaises intentions. Pour autant, elle va lobotomiser sa fille. L’intention d’une personne peut être un appui pour reprendre son analyse sur ce qu’elle a dit ou fait, mais c’est au final sur les actes et les discours d’une personnes et non sur ce qu’elle veut dire ou veut faire qu’il faut se baser. Le fait de questionner l’intention peut permettre de vérifier que le discours ou les actes ne sont pas en accord avec la pensée. Mais cela ne doit pas avoir pour conséquence que ce discours ou ces actes soient excusés du fait de l’intention ou de la pensée, mais changent s’ils ne sont pas en accord avec la pensée.



Je suis également assez perplexe concernant l’analyse sur les sentiments et le fait d’avoir tort ou raison d’être vexé ou blessé. D’une part, l’idée que l’on considère que si l’on a été blessé, alors la personne en face a voulu blesser est, à mon sens, une grossière erreur. Si l’on peut avoir ce sentiment, on peut tout aussi bien considérer que la personne n’a pas même voulu blesser, mais se trouve dans un tel état d’indifférence face à un sujet qu’elle ne se rend même pas compte de la violence de ses propos, ce qui peut être encore plus douloureux & violent. Lorsque Macron dit qu’il connaît la galère car il a donné des cours quand il était étudiant, beaucoup de monde (je ne dirais pas tout le monde car ce n’est jamais le cas) ne pense pas qu’il cherche à blesser ou heurter, mais plutôt qu’il se situe à de telles années-lumières de la condition de certaines personnes que c’en est offensant et violent.

De plus pour la première fois de la vidéo, il n’y a pas de présentation de l’opposé, à savoir que la personne en face peut avoir raison d’être vexé ou blessé. Ce qui est très souvent peu considéré dans un débat, alors même que les données hiérarchiques dont je parlais plus haut peuvent très largement influencer ce point. S’il est pertinent de se demander si l’on a raison d’être vexé ou blessé, il est également nécessaire de se demander si l’on a été vexant ou blessant, sans se préoccuper, précisément, de nos intentions, mais en cherchant à comprendre, avant tout, les raisons de la personne en face.



On arrive ensuite au point qui est, personnellement, le plus gênant de la vidéo. La « communication non violente » ou la rationnalisation et la factualisation des ressentis. Si l’on peut supposer, de prime abord, que cela permet de mieux gérer une discussion, en vérité, cette méthode pose deux problèmes majeures.

Premièrement, la personne qui rationnalise et factualise ses ressentis, contrairement à ce qui est dit dans la vidéo, ne se positionne pas comme n’étant pas accusatrice. Au contraire, c’est avant tout, du fait de la dissociation entre le ressenti et la rationalité/le fait, une action manipulatrice au conséquence particulièrement grave. D’une part, parce qu’un ressenti n’en équivaut pas un autre. Ce n’est pas qu’il y ait une échelle mais plutôt un arc-en-ciel de ressenti, et toute rationalisation équivaut à découper le ressenti. D’autre part, cela peut amener à faire s’égaler deux ressentis totalement différents (parce que l’un est justifié et l’autre pas, cf paragraphes sur avoir raison ou pas d’être blessé/vexé – blessant/vexant) ou totalement inégaux (PTSD vs vexation) ou à conséquences différentes (ressenti de la personne hiérarchiquement supérieure dans le débat vs ressenti de la personne hiérarchiquement inférieure dans le débat). Enfin, le fait de dire « je ressens ceci lorsque tu dis cela » ne change absolument pas le caractère accusateur, le « lorsque » indiquant une liaison entre les deux, et chacun ayant un biais de transparence vis-à-vis de lui-même, ce biais fait de « je ressens ceci » une conséquence de « tu dis cela ». Si, parfois, cela peut suffire, en particulier si la personne s’est mal exprimée et peut le repérer assez vite, dans de nombreux cas, ça ne fait que rendre implicite (et donc plus violente) l’accusation.

Deuxièmement, la factualisation et la rationnalisation du ressenti offrent à la personne le présentant en premier un « high-ground » moral, le sentiment, la blessure étant considéré comme une faiblesse, et la rationalité comme une force. Cela peut considérablement augmenter le déséquilibre entre les partis ou le créer purement et simplement.

La communication non-violente est un concept qui part sans aucun doute d’un bon esprit, mais chaque fois que je la vois défendue, je ne peux m’empêcher de considérer qu’elle est avant tout une tentative d’enfermer l’émotionnel dans des cases, de chercher à le faire pénétrer dans le monde « tout-rationnel » du débat. Mais si certains débats philosophiques peuvent être « tout rationnel » ce n’est pas le cas de nombreux autres types de débats. Dans ceux-ci, l’émotionnel ne doit pas, à mon avis, être enfermé, écrasé dans ce mode de communication dit « non violente » qui, en l’état, l’est en réalité beaucoup plus.


La plupart des gens sont gentils (4:58), et je suis entièrement d’accord avec cette idée. Mais à mon sens, la gentillesse, la volonté de ne pas blesser, ne sont pas suffisantes pour excuser la blessure. Elles peuvent être un point d’appui pour la surmonter, ou l’éclaircir, pour excuser, en fonction des actions de la personnes, mais elles ne sont pas, en elles-mêmes, suffisantes.

« Prendre de la hauteur » (5:18) qui ponctue la vidéo me semble assez important, mais je dirais, en particulier prendre de la hauteur vis-à-vis de sa propre rationalité, et vis-à-vis de l’émotion de l’autre. S’il est bien de ne pas s’énerver, il est aussi important de chercher à comprendre pourquoi l’autre s’est énervé, et, surtout, l’un des biais les plus courant, de ne pas considérer que le fait de ne pas s’être énervé est une donnée positive. Ne pas s’être énervé quand l’autre s’est énervé ne signifie pas que l’on sait mieux débattre, mais peut souvent signifier, au contraire, que l’on n’a pas su débattre, que l’on n’a pas su prendre en compte les hiérarchies du débat, ou que l’on n’a pas su vérifier que l’on se trouvait dans un débat, ou que l’on a juger notre contribution au débat sur la base de nos intentions, et non de nos paroles.



Un débat se fait à deux, en prenant en compte toutes les données externes au débat, et en gardant à l’esprit qu’il existe un grand nombre de données que l’on ne possède pas qui doivent pour autant être gardées à l’esprit afin de ne pas appuyer une hiérarchie dont on n’a pas conscience, et/ou blesser une personne sans le vouloir.

Être gentil et avoir de bonnes intentions est sans aucun doute un bon début, mais il est impossible et même dangereux de s’arrêter là. Si l’enfer est pavé de bonnes intentions ce n’est pas uniquement parce que l’on peut faire de mauvaises choses avec de bonnes intentions, mais aussi parce qu’on peut refuser d’accepter qu’on les a faites, refuser de modifier ses actes & ses paroles du fait des bonnes intentions se trouvant derrière.


Je remercie la Tronche En Biais qui m'a permis, grâce à cette vidéo, de mettre le doigt (toute la partie sur l'externe au débat, mais d'autres également) sur de nombreux problèmes que j'ai repéré sur le net sans avoir pu les formuler. C'est en n'étant pas en accord avec quelqu'un que l'on peut véritablement comprendre ce que l'on pense.

mardi 26 février 2019

Insupportable [mentions trash]

"Pourquoi tu ne dessines que des horreurs ?"
Hélène montra un morceau de papier et le posa sur la bibliothèque à demi effondrée qui tenait à peine, affalée sur le dossier de son fauteuil. Elle regarda Miya qui semblait terminer un croquis, assise en tailleur sur le sol, l'œil vide, comme toujours lorsqu'elle était concentrée. Ses cheveux bruns se déplaçaient librement devant ses yeux sans qu'elle y prête attention. Après un silence de quelques minutes, elle posa sa feuille, toucha sa bouteille d'eau sans la regarder, l'ouvrit, la porta à ses lèvres et bu. Puis, elle écarta les mèches vers ses oreilles et releva la tête vers Hélène.

Celle-ci alluma une cigarette qu'elle commença à fumer nonchalamment, sans la quitter des yeux. En cet instant, elle savait que Miya ne tolérerait pas qu'elle repose la question ou qu'elle l'appuie d'une quelconque réflexion. "Si j'aborde un sujet, c'est que j'ai réfléchi à ce que je voulais dire, et j'attendrai ta réponse le temps qu'il faudra. Et réciproquement." Cette manière de faire lui avait coûté bien des amis, la colère qui pouvait résulter de ce faux-pas étant surprenante, absurde, et particulièrement agressive. Hélène avait pu voir en direct l'une des nombreuses ruptures de Miya où celui qu'elle voyait à l'époque (Henri ou Jacques ? Elle avait un doute, les deux se ressemblaient tellement...) avait même préféré prendre la fuite. Les voisins avaient même appelé la police, craignant qu'il ne se soit passé un drame. Au final, il n'y avait pas eu même une assiette cassée, mais une Miya aphone, et elle-même qui avait dû gérer la situation, tant la police que les affaires de son ex dont nombres étaient encore dans l'appartement. Elle l'avait revu (ça devait être Jacques, elle se rappelait de ses CD de Queen, et Henri n'achetait jamais de CD) quelques jours plus tard pour lui rendre ses affaires. Ils étaient même restés en contact quelques mois. Ils n'avaient jamais parlé de cette soirée. Elles non plus d'ailleurs.


"J'imagine que c'est parce que mon esprit est une horreur." répondit-elle finalement. "ça dépend de ce que je dessine en fait. Si ce sont mes bandes dessinées, c'est que j'ai une question existentielle à laquelle j'essaie de répondre. ça peut être "Si l'on peut faire le bonheur d'autrui, a-t-on le droit de décider pour lui ?" ou "Est-ce dans la nature des humains d'être immonde les uns envers les autres, ou est-ce un construit social ?". Ou même "Est-ce que l'injustice est inadmissible ?". Mais pour des petits dessins orphelins, ou des petites séries, ça peut être des fantasmes que j'ai, des terreurs qui me viennent. Je les pose sur le papier, et je m'y plonge, je m'y enfonce. Quand je dessins, je dépose mon âme à travers le crayon. C'est pour ça que ça me fatigue autant.
Je suis cette personne se noyant dans un marais alors que sa main se referme sur un mirage qu'elle avait cru être une rive. Ce n'est pas clair. Oui, c'est une angoisse à l'idée qu'alors que je me noie en moi-même, ce que je suppose être mon salut ne serait en fait qu'un mirage. Que je me trompe sur ce qui ne va pas chez moi. Que je n'aille pas dans le bon sens. C'est pour ça que je l'ai dessiné. Mais c'est aussi que je deviens littéralement cette personne. Je fusionne avec. Je sens le marais à mesure que je le dessine. Je sens l'horreur et le vide dans la main. Je sens les poumons qui se resserrent. J'ai du mal à respirer quand je dessine. Je dois faire des pauses, je dois prendre le temps, parce que sinon, j'ai la tête qui tourne. Je dois faire attention, car sinon, je suis tellement happée dans le papier que je ne sais même plus qui je suis quand je donne la dernière touche. Je perds pied, totalement.
Je ne dessine que des horreurs... je ne sais pas si ça t'es arrivé, d'avoir tellement mal que tu te fais mal ailleurs, volontairement ? Parce que cette douleur-là, au moins tu la décides. Et c'est plus supportable. Je crois que c'est plus supportable de me plonger dans ces horreurs que de subir celles de ce monde. Elles, au moins, je peux en sortir une fois que j'ai terminé mon dessin. Je peux pas sortir de ce monde."

Elle s'arrêta, attrapa une cigarette et l'alluma. Ses doigts tremblaient légèrement. Hélène avait pratiquement achevé sa propre cigarette et l'écrasa. Elle hésita entre plusieurs questions. "C'est si horrible que ça le monde ?" lui vint en tête, mais elle la rejeta immédiatement. Ce n'était pas le point majeur. "ça te fait si mal de dessiner ?" fut rejeté aussi. Elle ne remettait pas en question ce que Miya lui disait. De plus, elle n'avait aucun voyeurisme dans le glauque, aucun intérêt particulier à chercher à connaître les tourments des autres. C'était peut-être pour ça que Miya et elle s'entendaient si bien. Miya ne cherchait pas à régler ses problèmes et réciproquement. Si elles avaient besoin l'une de l'autre, ce qui était assez rares, il n'y avait qu'à demander. Elle finit par se décider pour une réponse.


"Je crois que je me suis trompée. C'est pas ton esprit ou tes dessins qui sont horribles. C'est le monde. T'arrives juste pas à le supporter."
Cette fois-ci, Miya répondit immédiatement. Cette question, elle avait dû l'aborder souvent, tant son discours se déroula rapidement, fébrilement, avec une rage contenue.
"Je n'veux pas le supporter. Elid, violé par son oncle pendant ses dix premières années, Oldas, tabassé à quinze ans parce qu'il n'avait l'air assez masculin. Vudil, qui s'est fait tabasser, enfermé par ses parents dans la cave jusqu'à l'âge de dix huit ans, violé à la maison, violé en classe, torturé. Elkar, tabassé par son mec pendant dix ans qui a fini par se jeter sous un train. Polsi, avec son chat qui s'est fait torturé et tué par sa meuf, avec sa tête laissé sur le lit à son réveil. Et au-delà de ça, dans le plus simple. Que des entreprises entières puissent miser sur la misère des gens pour les faire bosser. Quand un mec doit signer un papier confirmant qu'il a pris ses vacances, mais doit quand même venir bosser, et qu'il le fera parce que sinon ce sera l'OQTF, le retour à son pays où il sera exécuté, juste parce qu'il a pas encore eu l'asile politique. Ou Elisi, tu te rappelles ? Celle qui a fait piquer son chat parce qu'elle ne voulait pas déménager avec. Ou ces patients mis sous camisole chimique, juste parce que c'est plus simple de les gérer. Ces parents qui parlent d'éducations bienveillantes mais qui humilient leurs enfants. Ces personnes qui devisent sur ce que les SDF devraient faire de la thune qu'ils leur donnent et s'indignent s'ils vont acheter de l'alcool. Ceux qui trouvent supportable que des gens crèvent de froid. Ceux qui trouvent supportable ce monde, qui n'ont pas la rage au cœur et le souffle court. Je veux pas le supporter ce monde. Si je le supportais, c'est moi que je supporterai plus. C'est infantile qu'on me répond. En grandissant, on apprend à accepter ce qu'on ne peut pas changer et à changer ce qu'on ne peut pas accepter. Ce genre de foutaises. J'emmerde l'adultat. Je ne supporte pas ce monde. Je ne veux pas le supporter."


Elle attrapa une feuille de papier d'une main et essuya vainement les larmes qui coulaient sur son visage avant de se remettre à dessiner avec férocité. Hélène la regarda, bouche bée. En cet instant, elle avait envie de la prendre dans ses bras, de l'embrasser. De lui dire que tout irait bien. Mais elle savait que c'était inutile. Tout irait bien. Déjà elle voyait un petit personnage, un bras détaché de son corps, naître sur le papier, et les débuts de ce qui semblaient être des cloques ou des déchirures dans son dos. Elle regarda à nouveau le dessin de l'homme dans le marais, les yeux grands ouverts, étincelants, une seule larme de rage qui luisait au coin de ses mâchoires serrées, rejointe par les miasmes noirs du marais qui l'engloutissait, alors qu'autour de sa main s'évaporait la rive, un faux soleil se transformait en nénuphar.

Elle se leva, et alla accrocher le dessin au-dessus de la cheminée.

mercredi 20 février 2019

Condamner une violence sans soutenir la victime

Récemment, Alain Finkielkraut a été victime d’une agression antisémite. Je vais poser pour base à ce sujet que le caractère antisémite est convenu. Comme base, je vais également poser qu’Alain Finkielkraut est raciste au dernier degré, avec une médiatisation importante, et une islamophobie avérée. Ces points ne sont pas négociables, tout désaccord dessus implique l’inutilité (à mon sens, vous faites ce que vous voulez) de poursuivre la lecture.
Comme souvent dans ces cas-là, des condamnations de l’agression sont visibles, mais souvent précédées ou suivies d’une précision sur le fait que l’on ne soutient pas la personne ou que l’on n’est pas en accord avec ses idées.
Cette position, je la tenais moi-même et il n’est nullement question ici de faire la morale à qui que ce soit, simplement de partager une pensée qui m’est venue récemment : je pense que cette façon de faire est malsaine.

Il existe deux types de violences, les violences abstraites et les violences concrètes. Les violences abstraites visent une catégorie d’individus, les violences concrètes visent un ou plusieurs individus précis. On ne peut pas, cependant, les séparer l’une de l’autre aussi facilement, car les premières entraînent & promeuvent les secondes. Il n’est pas question non plus de les hiérarchiser, mais simplement de marquer la différence majeure entre les deux : l’individualité.

Lorsqu’un groupe social est attaqué, il est aisé de marquer ou pas le soutien à ce groupe, puisque l’on n’a pas à tenir compte des spécificités de ses individus, mais bien de la globalité du groupe. Pour faire clair : Lorsque Georges Bensoussan gerbe ses propos raciste sur l’antisémitisme tété au sein de sa mère dans les familles arabes, peu importe qu’un ou plusieurs arabes soient des ordures, le seul et unique point commun de tous les individus du groupe est de subir le racisme de ces propos ; il est donc facile de condamner ses propos tout soutenant les arabes.
Lorsque l'on parle de violences concrètes, c'est, comme je le disais, une personne qui est visée. Celle-ci, contrairement à un groupe, a des caractéristiques personnelles. En dehors du fait qu'elle soit une victime, elle est énormément de choses. La difficulté advient lorsque cette personne perpétue elle-même des violences (abstraites ou concrètes), et c'est là que survient la condamnation sans soutien à la victime.
Pourtant, plus j'y pense, plus il me semble que ce type de condamnation est, comme je le disais, malsaine. En effet, une violence, concrète ou abstraite, à une ou des victimes. On ne peut pas résumer l'agression à l'agresseur seul. La condamnation d'une violence est liée à l'agresseur, le soutien, lui aux victimes. Or, en effectuant une distinction, et en ne soutenant pas des victimes du fait de ce qu'elles sont en dehors de cette situation, on effectue une catégorisation entre « bonne victime » (que l'on soutient) et « mauvaise victime » (que l'on ne soutient pas). On peut tortiller la vérité en se disant que l'on ne fait pas la division entre bonne et mauvaise « victime » mais entre bonne et mauvaise « personne », mais vu que dans cette situation, les deux réfèrent à la même entité, j'y vois plus un jeu sur le mot qu'une réalité.

Cette catégorisation est, à mon sens, du même ordre que le victim-blaming. Dès lors que l'on fait un distinguo entre deux types de victimes, quelle qu'en soit la raison, on offre un soutien à celles & ceux qui, eux, vont utiliser ce distinguo pour amoindrir la gravité de la violence, ou la responsabilité de l'agresseur, et aux extrêmes qui iront jusqu'à justifier la violence par les actions de la victimes. Toutes ces positions se basent, précisément, sur cette distinction entre bonne et mauvaise victime, sur un jugement de la personne qui modifie la manière dont on agit vis-à-vis d'elle.
Voilà pourquoi je pense qu'une condamnation d'une violence concrète doit également, comme une condamnation d'une violence abstraite, s'accompagner d'un soutien aux victimes, quelles qu'elles soient.


Je me doute qu'à cet instant, de nombreuses personnes lisant ceci se demandent si je pense qu'une victime d'une personne doit offrir son soutien à son agresseur si celui-ci est aussi victime de quelqu'un d'autre. Il n'en est rien.
En effet, la position que j'émets ci-dessus est une position rationnelle, une position basée sur l'éthique. Mais la souffrance d'avoir été victime est à la base du droit à l'exception. On ne devrait, à mon sens, même pas exiger d'une victime qu'elle condamne cette violence. Que j'apprenne que des bully de mon collège ont été battus durant ces années-là, il me sera impossible de les soutenir, et même probablement très difficile de condamner ces violences. Pour autant, ce n'est pas contradictoire avec cette position, car, étant victime, j'ai droit à l'exception, du fait de ce que j'ai subi.

On pourrait objecter que les alliés doivent également suivre ce même chemin, par solidarité avec ces victimes. Mais à mon sens, on est là plus dans un acte performatif, un acte qui dit « regardez comme je suis un bon militant » que dans un véritable acte militant. Je commence à penser que le fait d'agir de cette manière revient à confisquer la souffrance des victimes, non pas en se plaçant à leur côté, mais en prenant leur espace. Une victime a le droit de refuser de soutenir. Elle a le droit même de refuser de condamner. Les alliés, eux, n'ont pas ce droit. De même qu'une victime a le droit à la colère, mais que l'allié doit la refuser particulièrement pour ne pas prendre la place d'une souffrance qu'il ne vit pas, de même une victime a le droit de ne pas soutenir ou de ne pas condamner, mais l'allié, lui, ne l'a pas. C'est là toute la complexité et l'inconfortabilité de la position de celui qui lutte contre une violence qu'il ne subit pas.

On pourrait objecter qu'en soutenant sans condamner le reste de la personne, on met à mal les victimes de celle-ci. Mais je répondrai d'une part qu'une personne n'est pas un instant et qu'elle a largement les moyens de condamner les actes ou les propos de quelqu'un ailleurs qu'au moment où celle-ci est victime. D'autre part, je pense que dans ce choix presque cornélien, il y a plus d'intégrité, et moins de performatif (qui est une véritable gangrène du milieu militant) et moins d'ouvertures aux abus à une condamnation ET un soutien, qu'à l'inverse. Ne pas confisquer l'espace des victimes, ne pas offrir plus de terrain à du victim-blaming, sont la base du travail militant de celui qui ne subit pas une violence. Il est celui qui doit expliquer posément quand tout son être est en fureur face à un acte, car il est celui qui a la possibilité de se reposer, contrairement aux victimes. Il est celui qui doit chercher à trouver une place qui ne soit ni celle des victimes, ni celle de ceux soutenant l'oppression. Iel est traître à son groupe social qui doit constamment chercher à faire ce qui fonctionne pour baisser les violences, là où les victimes ont le droit à la rage, à la souffrance, à la fureur, à l'inefficacité.

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